Conduits par le chambellan, nous entrâmes dans la grande salle où une foule nombreuse s'était déjà rassemblée.
Tous semblaient affairés à leurs commérages habituels, mais en apercevant Opale et les siens, ils se turent net.
Pourtant, ils reprirent presque aussitôt à voix basse, si bien que la salle entière bourdonnait de murmures.
D'après les bribes qu'on entendait, les gens ne parlaient pas de la fugue d'Opale, mais d'Erik qui les avait suivis — plus exactement, de la famille d'Erik.
Quelqu'un avait sans doute appris le scandale matinal de la maison Bapott et l'avait répandu en un clin d'œil.
« On ne change pas, vous adorez les scandales d'autrui »
« Ça leur donne l'impression d'être supérieurs »
« Nadja le regrettait, mais c'est tant mieux qu'elle ne soit pas venue ici. Elle aurait été empoisonnée par cette atmosphère toxique »
« Est-ce qu'Opale va vraiment bien ? »
« Elle a l'air en pleine forme, celle-là »
Opale s'assit sur la chaise qu'on lui avait indiquée — celle placée sur l'estrade, près du trône royal — et écarta légèrement les bras en guise de démonstration.
Ce geste théâtral attira les regards, mais Claude ne s'en formalisa pas et esquissa un petit sourire.
Néanmoins, tous deux redevinrent sérieux sur l'instant, par souci pour Nadja.
Puisqu'elle avait été mêlée à cette affaire, ils auraient voulu la laisser assister à la fin, si telle était sa volonté.
Mais on ne put lui imposer cela, et ils avaient quitté le domaine après lui avoir promis de tout lui raconter ensuite dans les moindres détails.
Opale passa rapidement l'assemblée en revue.
Les auditeurs, quel que soit leur rang, n'avaient pas de sièges prévus et devaient rester debout.
Autour de l'estrade, disposés en demi-ellipse pour former un cordon de protection, les chevaliers de la garde rapprochée avaient à leurs côtés presque exclusivement des nobles.
Et Erik, bien qu'il fût entré en retard, se tenait tout au premier rang, au plus près.
Pourtant, personne n'osait adresser la parole à celui qui avait été si courtisé.
'(Ils retournent leur veste en un clin d'œil……)'
Ceux qui jusqu'à la veille encore le choyaient et flattaient son ego lui tournaient désormais le dos sans ménagement, lui jetant des paroles et des regards méprisants.
Opale elle-même l'avait vécu et maintes fois observé.
Erik, au côté de son frère Thuri, passait pour le parti le plus enviable.
Le voilà maintenant traité en criminel — bien qu'Erik soit pour l'instant considéré sans lien avec l'affaire, tout le monde affiche un dégoût visible et garde ses distances comme s'il l'était.
« Veux-tu qu'on le fasse sortir ? »
« Non. Il finira bien par comprendre que c'est la réalité……. Sûrement »
Erik dévisageait les gens qui chuchotaient à distance, puis se tournait vers Opale à plusieurs reprises, comme pour lui signifier que c'était de sa faute.
Il refuse sans doute d'admettre que le monde puisse être aussi cruel.
Quand Opale détourna les yeux d'Erik, un grand murmure monta dans la salle.
Apparurent alors le marquis de Bapott, présenté comme l'instigateur du tumulte, le vicomte Amadi Thuri, suivis de plusieurs nobles.
On distinguait aussi Conary et Cole.
Ils avaient les mains liées devant le corps et affichaient une mine humiliante.
Parmi eux, seul le marquis de Bapott et Thuri gardaient la tête haute, l'allure fière.
Cependant, au moment où Thuri posa les yeux sur Claude, il retint son souffle et détourna vivement le visage.
'(Pourtant, il savait par les rumeurs que Claude était revenu……)'
Même en sachant que leur amitié n'était qu'un leurre, Opale ressentit de la tristesse.
Au début, Claude avait sans doute cru en Thuri.
Connaissant le caractère de Claude, il n'avait pas pu ne pas être tiraillé.
Alors qu'Opale, songeant à cela, semblait sur le point de s'effondrer, Claude posa sa main sur la sienne.
« Je vais bien. J'ai agi selon mes convictions. Eux aussi ont dû avoir leurs raisons »
Opale acquiesça faiblement au murmure de Claude et porta à nouveau son regard sur les nobles insurgés.
Hormis Thuri qui avait soutenu Alessandro lors de la précédente guerre civile, le marquis de Bapott comme les autres nobles étaient restés neutres.
C'est précisément pour faire sortir au grand jour les partisans du roi que cette affaire avait été montée par Alessandro et les siens.
'(Le fait qu'il ait collaboré au développement du Manatest il y a quatre ans, c'était aussi parce que Sa Majesté avait déjà repéré les liens entre le marquis Seims du royaume de Sociyu et les factions anti-royales.)'
Vu qu'Alessandro connaissait même l'affaire Omar, il comptait probablement le faire coopérer même si Opale n'avait pas divorcé.
Bien sûr, Opale ne pensait pas que Claude l'avait aidée uniquement pour cela.
Elle préférait croire qu'une bonne part de sentiments personnels y était pour quelque chose.
'(En somme, les opposants à Alessandro étaient acculés petit à petit depuis plus de quatre ans.)'
Tous, en définitive, dansaient sur l'échiquier d'Alessandro.
Pas seulement les rebelles.
Opale, Claude, et même Hubert, tous tournoyaient au gré du scénario imaginé par Alessandro.
La pensée est exaspérante, mais aussi rassurante.
En tant que notre roi, rien n'est plus réconfortant.
C'est sans doute pour cela que Claude a soutenu Alessandro pendant tant d'années.
'(C'est rageant de s'être fait manipuler, mais si ça peut rendre ne serait-ce qu'un peu plus heureux ceux qui nous entourent, peu importe. Et le fait d'avoir réuni des preuves au-delà des prévisions de Sa Majesté, on peut en être fière. Grâce à ça, on a pu lui en coller une belle.)'
En repensant au visage stupéfait d'Alessandro, qui s'attendait sans doute à une gifle, Opale ricana en elle-même.
Enfant, elle se battait souvent corps à corps avec son frère.
Ce souvenir remit Opale en colère.
Depuis toujours, elle ne s'entendait pas avec son frère.
Combien de fois sa faute avait-elle valu à Opale d'être sévèrement grondée par Trevor et Marcia, et d'attrister sa mère ?
« Opale, ça va ? »
« Je repensais juste à des trucs d'enfance »
« Ah, je vois »
Claude, qui s'était inquiété en devinant le changement d'humeur d'Opale, parut comprendre et acquiescer dès qu'il sut que son frère était en cause.
Il connaissait bien leur mésentente fraternelle.
Il avait toujours tenté de les réconcilier, en vain.
Au moment où Claude, retenant son rire, empuit un grand souffle, la porte près de l'estrade s'ouvrit.
Cette porte n'est accessible qu'à la famille royale.
Conformément à la coutume, c'est le roi Alessandro en personne qui en franchit le seuil.