Le lendemain.
Le « à demain » d'Alessandro — le jour où les meneurs de la rébellion seraient jugés — était arrivé.
Bien que tous les membres du manoir Russell s'inquiètent de la santé d'Opal, qui venait juste de revenir à la capitale, elle sourit en disant qu'elle allait bien et monta dans la voiture.
C'était sans doute parce que Naja avait de la fièvre depuis la veille et était encore alitée.
Apparemment, la fatigue avait fini par la rattraper, et elle regrettait de ne pas pouvoir les accompagner.
« C'est bizarre. Pourquoi personne ne s'inquiète pour moi ? »
« On comprend bien le mode de vie de Claude jusqu'à présent. Il rentrait rarement au manoir et errait çà et là. »
« C'est pour ça... »
« Tu ne le nies pas. »
« Je ne peux pas. »
Lorsque Opal répondit à la plainte de Claude, il parut convaincu immédiatement.
Face à Opal interdite, Claude afficha un sourire narquois.
Mais il posa vite sa main sur celle d'Opal et continua.
« Mais je n'errerai plus comme ça. À partir de maintenant, je compte vivre tranquillement dans le duché avec ma femme bien-aimée. »
« Même sans errer, tu ne pourras pas rester souvent au manoir. »
« C'est vrai. Il faut faire avancer la construction du réseau ferroviaire du duché. »
« Il faut aussi qu'on discute avec Duncan des semis de l'an prochain. »
Tous deux évoquèrent leurs projets respectifs et sourirent béatement.
Duncan avait été découvert ce jour-là dans le cachot qui existait réellement sous le manoir ducal.
Apparemment, il s'était opposé à Conley et avait été capturé par les rebelles.
Les domestiques, ayant vu la scène, avaient décidé d'obéir silencieusement à Conley.
Opal estimait que c'était le bon jugement, aussi les domestiques du manoir — ceux qui n'avaient pas participé à la rébellion — n'étaient pas poursuivis.
Quant aux rebelles qui s'étaient rendus, il fut décidé qu'ils resteraient dans le duché et travailleraient à la construction du chemin de fer.
À l'exception des cadres, ils seraient traités comme de simples ouvriers.
Naturellement, des surveillants seraient tout de même postés.
Tout cela avait été planifié à l'avance par Claude, qui avait préparé le terrain avant même d'entrer dans le duché.
« C'est dommage que le marquis Seims du royaume de Socie était lié aux rebelles. Penser que l'argent qu'Omar a investi par le passé dans la ville de Nobori a pu servir à financer la rébellion est frustrant. »
« À l'époque, le marquis n'allait pas jusqu'à collaborer aussi activement, non ? »
« C'est vrai, mais... »
Alors qu'Opal marmonnait en soupirant, Claude lui adressa des mots de réconfort.
Opal savait bien qu'on n'y pouvait rien, mais cela ne l'empêchait pas d'être en colère.
« Sa Majesté comme moi pensions que depuis la mort de l'ancien duc — et l'épuisement de la mine d'argent —, la source de financement provenait des vols commis au royaume de Socie. Quand nous avons appris que les bandits avaient été capturés, nous nous sommes demandé pourquoi les fonds de la rébellion continuaient de circuler. Nous avons alors suspecté que ce n'étaient pas des bandits déguisés qui finançaient la rébellion, mais le marquis Seims... Mais même s'il était parent avec l'ancien duc Botticelli, il n'est pas courant de soutenir une cause qui ne rapporte rien. »
« C'est pour ça que tu es retourné au royaume de Socie pour enquêter ? Là-bas, tu as découvert que la production de la mine d'or du marquis Seims avait également chuté drastiquement. Pourtant, les rapports de production envoyés au pays n'avaient presque pas changé, ce qui t'a paru suspect. C'est à ce moment que tu as fait la connaissance de magistrats qui partageaient tes doutes ? »
Ce voyage au royaume de Socie, sous couvert de voyage de noces et de retour aux sources, avait vu Claude s'activer en coulisses pour enquêter sur le marquis Seims et les bandits.
Il ne l'avait pas dit à Opal pour ne pas l'impliquer dans une affaire dangereuse.
Mais Opal avait déduit le lien entre le marquis Seims et les rebelles grâce aux informations entendues de Lebeau à Nobori et à ses propres investigations dans le duché.
Elle avait alors demandé à Omar de charger Lebeau de l'enquête, et avait également sollicité l'aide d'Hubert.
Pour ce qui concernait les bas-fonds de Nobori, Lebeau, en tant que prêteur sur gage légitime, pouvait mener l'enquête.
Mais comme le marquis se tenait derrière — ce marquis qui versait depuis toujours d'énormes taxes au palais —, Lebeau n'avait pas assez de poids.
C'est là qu'intervint le duc McLeod, qui depuis quelques années versait des taxes encore plus élevées que le marquis Seims et voyait son influence au palais grandir. En prêtant son appui, il permit à Lebeau et aux magistrats d'agir librement, changeant la donne.
Le marquis Seims effectuait des importations illégales pour continuer à payer ses taxes au palais, dans le but de maintenir son pouvoir.
Il semblait ressentir de l'anxiété face à l'ascension d'Hubert, qui outrankait lui.
Mais ironiquement, Hubert n'avait aucune ambition de pouvoir, seulement un fort sens de la justice.
C'est pourquoi les années de malversations du marquis Seims lui étaient particulièrement insupportables.
Il avait depuis toujours un sens de la justice exacerbé, mais le fait d'avoir été lésé par Omar avait probablement laissé une rancoeur tenace dans son cœur.
« Omar a depuis complètement changé, et il n'a pas commis de meurtre, après tout... »
« ...Tu penses à McLeod ? »
« Je pense aux méfaits du marquis Seims. »
« Effectivement, le marquis Seims m'a surpris. Il extrayait bien plus d'or qu'il n'en déclarait au pays depuis des années, et le faisait sortir en contrebande via une organisation basée à Nobori. De plus, le chef de cette organisation était en fait le marquis lui-même, c'est comme dans un roman. »
« Vraiment. Enfin, au royaume de Socie, depuis le règne de l'empereur précédent, l'État a pris en charge le commerce des minerais... À l'époque, il y a eu de fortes résistances, mais ce n'est pas comme si des impôts excessifs étaient imposés. La cupidité humaine n'a vraiment pas de limites. »
Opal soupira, interdite.
Le marquis montait ses propres attaques de bandits pour faire croire que la production se maintenait tout en échappant à l'impôt.
De plus, il ne donnait aux bandits qu'une infime partie comme récompense, qu'ils dilapidaient à Nobori, donc les finances du marquis — de l'organisation — n'en souffraient pas.
Quand le moment fut venu, il fit tuer ceux qui étaient au courant en simulant une querelle interne, pour les faire taire.
S'il n'avait pas été aussi avide, ses crimes passés n'auraient pas été découverts.
Actuellement, le royaume de Socie est en émoi parce que le marquis Seims utilisait une organisation pour exporter de l'or en contrebande vers d'autres pays et des bandits pour mettre en scène ses propres attaques.
L'ancien marquis Seims, déchu de son titre et confisqué de tous ses biens, est incarcéré et attend seulement l'exécution de sa peine par empoisonnement.
La lettre que Claude avait remise à Opal dans ce grenier venait d'Hubert et en détaillait les faits.
En somme, le royaume de Socie n'a pas le loisir d'interférer avec le royaume de Taisei.
Naturellement, aucun renfort ne peut être envoyé depuis l'ancien marquis Seims vers les rebelles.
Toutes ces informations étaient d'ailleurs tenues secrètes vis-à-vis des rebelles.
« Ce qui est le plus ridicule dans cette histoire, c'est que l'argent que Kohl et les autres faisaient passer au marquis Seims leur rapportait moins que s'ils l'avaient simplement versé au pays normalement. »
« C'est vrai... »
Opal repensait au visage satisfait de Kohl à ce moment-là.
À la base, les Botticelli et les autres s'étaient opposés à l'intronisation d'Alessandro parce qu'ils visaient, eux aussi comme au royaume de Socie, à mettre en place un système de contrôle des principales ressources du pays.
Et s'ils avaient bien ouvert les yeux sur ce qu'Alessandro avait accompli en quatre ans, ils n'auraient pas songé à provoquer un conflit aussi stérile.
« Enfin, à des degrés divers, il n'y a pas d'humain sans désir. »
« Et toi, Claude, quels sont tes désirs ? »
« Je suis avide, moi. Si je peux voir le visage joyeux d'Opal, je ferais la conquête du monde s'il le faut. »
« Je ne me réjouis pas pour si peu. Je veux juste passer du temps tranquillement avec toi et tout le monde. »
« Le vœu d'Opal n'a pas changé depuis toujours. Alors, encore un peu, veux-tu m'accompagner pour assouvir mon désir ? »
« Bien sûr. »
Au moment où Opal répondit par un sourire à la question de Claude, la voiture s'arrêta.
Vient enfin l'heure du règlement de comptes avec la faction anti-Alessandro.
Opal descendit de la voiture en s'appuyant sur la main de Claude, puis se mit à marcher, le regard fermement tourné vers l'avant.