« Claude, sais-tu où nous sommes ? »
« Bien sûr. Près d'Opale. »
On devina à sa présence que Claude esquissait un sourire taquin.
Opale poussa un soupir d'exaspération.
« Comment comptes-tu rentrer ? »
« On vient à peine de se retrouver et tu me dis déjà de partir ? »
« Claude, arrête de plaisanter. Nous sommes en plein territoire ennemi. »
« Nominalement, c'est notre fief, ceci dit. »
En entendant Claude marmonner, Opale dut retenir son rire.
Ses yeux s'étant habitués à l'obscurité, elle distinguait la silhouette de Claude rien qu'à la lumière des étoiles.
Face à ce visage familier, elle eut envie de se blottir contre lui, mais Najah seeturna dans son sommeil, la ramenant à la raison.
Il devait être épuisé ; le réveiller serait cruel.
« Depuis quand es-tu dans cette région ? »
« Cinq jours, peut-être ? J'ai su qu'Opale se rendait dans le duché et j'ai fait route au plus vite. Je savais qu'Opale inspecterait forcément les mines des environs. Comme il y a une pénurie chronique de main-d'œuvre ici, on m'a embauché sur-le-champ. »
À la question murmurée d'Opale, Claude répondit en ricanant.
Le Claude d'à présent ne ressemblait à rien d'autre qu'à un mineur.
Bien qu'il ait fini par endosser parfaitement son rôle de duc, le fait qu'il s'intègre si bien devait venir d'expériences similaires par le passé.
Claude ne parlait jamais en détail de son passé, mais il avait dû endurer de vraies épreuves.
Et le voilà encore qui se jetait dans le danger.
« … Combien d'agents as-tu infiltrés ces dernières années, au juste ? »
« Comment savoir ? »
« J'espère que je remplis correctement mon rôle de diversion. »
En murmurant cela, Opale sentit sa main saisie, et Claude y posa un baiser qui ressemblait à des excuses.
Sa main était noueuse, rugueuse.
« Claude, es-tu vraiment en sécurité ? »
« Ne t'inquiète pas. C'est toi qui as laissé la fenêtre ouverte, sachant que je viendrais, non ? »
Face à cette réponse volontairement à côté de la plaque, Opale se tourna vers le lit et s'y assit.
Elle tapota l'espace à côté d'elle pour l'inviter à s'asseoir.
« Juste par précaution. Cette fenêtre grince. Je ne pensais pas que tu viendrais vraiment. »
La possibilité était quasi nulle, mais depuis toujours, Claude aimait surprendre Opale.
Alors, juste au cas où, elle avait entrouvert la fenêtre sans faire de bruit.
« Tiens, des lettres pour toi. J'ai lu le contenu d'avance, pardon. »
« Merci, Claude. Ce n'est pas grave. Je t'avais dit de le faire au cas où je ne pourrais pas les lire moi-même. »
« … Merci, Opale. »
Claude lui tendit les deux lettres, l'embrassa, puis se leva.
Et il se dirigea silencieusement vers la fenêtre.
« Prends soin de toi, Claude. »
« Ne t'en fais pas. J'ai été entraîné par la princesse depuis gamin. C'est juste pathétique de ne pas réussir à la sauver avec panache. »
« Oh, la prochaine fois, je serai prête et t'attendrai. »
À cette réponse badine, Claude l'attira à lui depuis l'appui de la fenêtre et l'embrassa.
Surprise, Opale rougit ; Claude la fixa d'un regard sérieux.
« Je te sauverai, c'est promis. »
Sur ces mots, il posa le pied sur l'appui, se redressa et s'élança d'un trait.
Opale se pencha vers l'extérieur, mais Claude avait déjà disparu sur le toit.
« — Je ne m'attendais pas à vous voir arriver par le toit, moi. »
« Najah, tu étais réveillée ? »
« Forcément, ça réveille. Mais j'ai bien tourné le dos, hein. Je n'ai rien vu. »
Najah se couvrit les yeux de ses deux mains pour appuyer ses dires.
Ce geste était si mignon et drôle qu'Opale éclata de rire.
Au fond, elle s'inquiétait de savoir si Claude avait pu descendre du toit sans encombre, mais elle n'avait d'autre choix que de lui faire confiance.
« Désolée d'avoir fait du bruit. »
« Inutile de vous excuser. Je n'en menais pas large quand le maître est apparu ! Comme vous l'aviez dit, Madame ! »
« C'est vrai. Vraiment, quel imprudent. »
« C'est sûrement ce que le maître pense aussi de vous. »
À la plainte légèrement agacée d'Opale, Najah répondit du tac au tac.
C'était si juste qu'Opale faillit rire à nouveau et se clampa la main sur la bouche en urgence.
Une rire à cette heure aurait paru suspect.
Cette retenue lui fit monter les larmes aux yeux, mais elle put faire passer ça pour l'effort de ne pas rire.
Même en faisant bonne figure, elle était inquiète.
Pas pour elle, mais pour savoir si Claude allait s'en sortir.
Tous deux étaient dans une situation précaire, et pourtant il était près d'elle.
Et il lui faisait confiance pour lutter à ses côtés.
« Ça va ? Tu penses pouvoir te rendormir ? »
« Oui. Dormir, c't mon fort. »
Opale se recoucha en vue du lendemain et posa la question à Najah.
Une réponse énergique lui revint.
Après s'être souhaité une nouvelle fois bonne nuit, Opale ne ferma pas les yeux et continua de scruter l'obscurité.
(On a appris que les anti-royaillistes vont bientôt se soulever, et Sa Majesté compte agir avant. C'est pour ça qu'on m'a utilisée comme diversion, pile au bon moment.)
Elle avait beaucoup réfléchi, mais l'affaire était au fond simple.
Pénurie de main-d'œuvre ou pas, le fait que Claude ait été embauché si facilement tenait sans doute aux nombreux espions déjà infiltrés.
C'est aussi pour cela qu'on ne s'était pas opposé à ce qu'Opale vienne dans le duché — ici.
Pourtant, d'après son attitude tout à l'heure, utiliser Opale avait été un choix déchirant pour Claude.
Ce visage douloureux, visible même dans le noir.
Puisqu'il lui avait fait faire cette mine, Opale devrait bien asséner un coup à Alessandro.
Puis lui faire baisser la tête et lui faire dire merci, ce ne serait pas de trop.
(Oui. Si je croyais n'être qu'un pion qu'on fait bouger, je me trompe lourdement.)
L'expéditeur des deux lettres reçues de Claude, elle le connaissait sans même vérifier.
Elle brûlait d'en lire le contenu, mais il fallait attendre le jour.
Elle chassa son impatience par une grande inspiration et ferma les yeux pour dormir.