Le lendemain matin.
Devant la pile d'invitations accumulées, Opal poussa un profond soupir.
« On peut dire que c'est impressionnant… »
« Qu'ils aient localisé notre lieu de séjour en une seule nuit, on a dû nous suivre, non ? »
« Ou bien ils ont inspecté chaque maison de location qui semblait correspondre ? »
« Comment savoir ? Comme le propriétaire louait aussi une voiture quand il a mis ce manoir en location, ils ont peut-être remonté la trace à partir des caractéristiques de l'attelage. »
« Je vois. »
Opal était rentrée très tôt la veille, alors la rumeur a dû se propager en un clin d'œil.
Parmi les expéditeurs, beaucoup n'étaient pas présents à la soirée du vicomte la veille.
« Mais il y en a très peu adressées à toi, en revanche. »
« Qu'est-ce que tu as répondu à mon sujet, hier ? »
« J'ai dit que j'étais occupée et que je ne pouvais pas quitter mon bureau. »
« Ah, c'est pour ça. Ils ont dû penser que le « vieux marquis grabataire » n'était pas venu dans ce pays. »
« J'aurais dû le dire correctement, peut-être ? »
« Non, c'est très bien comme ça. Comme ça, je peux moi aussi bouger librement. »
En voyant le sourire en coin de Claude, Opal ne releva qu'un sourcil, sans rien dire.
Claude semblait avoir aussi son travail dans ce pays, mais s'il y avait quelque chose qu'Opal devait savoir, il le lui dirait.
Opal rangea les invitations en poussant un nouveau soupir.
« Les gens de ce pays qui ont rencontré le marquis Russell directement ont tous l'air d'avoir la langue bien pendue. »
« Non, la plupart ne l'ont pas rencontré en personne, ils traitent par l'intermédiaire de mandataires. Ce n'est que récemment que le marquis Russell a commencé à se montrer au palais dans le royaume de Taisei. »
« Ah bon, c'est comme ça ? »
Jusqu'à ce qu'elle l'apprenne de son père il y a un an, Opal pensait elle aussi que le marquis Russell était un homme âgé.
Cela dit, si l'origine du marquis Russell au royaume de Socius était connue, ça ferait bien plus de bruit, or ce n'est pas le cas, il doit y avoir une raison.
« Celle-ci est pour toi, Claude. Je te laisse décider si tu y vas ou non. »
« D'accord, compris. Au fait, à lesquelles comptes-tu assister, toi ? »
« Je n'ai pas encore décidé. Du coup, je décline celles dont la date est proche. »
« Et tes projets pour la suite ? »
« Puisque je suis là, je vais d'abord aller voir comment se porte le domaine, puis pousser jusqu'à la ville de Nobori. »
« Nobori, hein… »
« C'est trop loin, encore ? »
« On dit qu'il y a des bandits qui rodent par là, ces temps-ci. »
« Des bandits ? Tu en as parlé avec le duc MacLeod, l'autre fois ? »
« Non, ça n'a rien à voir. L'échelle est bien plus petite. C'est dans la direction opposée à celle où ils apparaissent, mais je te raccompagnerai jusqu'à mi-chemin. »
« C'est bon. Je mettrai une escorte solide. »
« C'est moi qui m'inquiète. J'aimerais t'accompagner jusqu'au bout, mais c'est impossible, alors laisse-moi au moins te raccompagner à mi-parcours. »
« D'accord. »
Opal avait d'abord refusé, mais face à cette insistance gentille, elle n'eut d'autre choix que de céder.
Claude afficha alors un air satisfait.
« On va agir séparément un moment, mais ça ressemble à un couple moderne, ça. »
« Tu t'ennuies ? »
« Pas du tout… c'est un peu tard pour ça. »
C'est elle qui avait lancé le sujet, mais questionnée si franchement, elle eut un réflexe de fierté.
Pourtant, Claude ne montra aucune irritation et se contenta de rire.
Opal en vint à se détester de ne pas pouvoir être honnête, mais Claude, lui, la comprenait bel et bien.
Finalement, Opal finit elle aussi par sourire et la discussion s'acheva là.
―― L'après-midi de ce même jour.
Opal se rendait en visite de consolation à un foyer de protection pour femmes, dans la capitale.
Cet établissement servait aussi de base à l'association qu'Opal avait fondée, et de nombreux employés y travaillaient.
Presque tous avaient d'abord été des femmes protégées, mais désormais elles étaient autonomes et pleines de vie.
(Il ne manque plus que la compréhension de la société…)
Dans la voiture du retour, Opal repensait aux conversations avec le personnel et les résidentes.
La grande majorité de ces femmes avaient conçu hors mariage, perdu leur emploi, été abandonnées par leur famille.
Cependant, on ne se contentait pas de les héberger : on leur confiait du travail selon leur situation.
Enceintes, elles s'occupaient de la cuisine ou du linge à l'intérieur du foyer. Juste après l'accouchement, elles ne faisaient que s'occuper du bébé, puis reprenaient progressivement leurs tâches selon leur état de santé.
Quand l'enfant atteignait un an, les femmes du foyer prenaient le relais pour la garde en journée, et la mère sortait travailler pour réintégrer la société — l'objectif étant de quitter le foyer —, mais c'était loin d'être facile.
Il y a trop peu d'emplois qui acceptent des mères célibataires.
Comme Mme Northam avait licencié Beth, la société est dure envers les mères non mariées.
Dans un monde où l'on ne trouve pas de travail décent sans lettre de recommandation, la plupart étaient licenciées sans en avoir.
Qui plus est, même quand l'enfant grandissait et demandait moins de soins, on refusait souvent de les embaucher sous prétexte qu'elles étaient mères célibataires.
L'association caritative d'Opal n'avait guère plus d'un an, et déjà les places d'accueil pour ces femmes manquaient.
(Je peux bien subvenir aux besoins de ces mères et enfants pendant des décennies, mais ce n'est pas une solution…)
Opal possédait une fortune colosselle.
De quoi nourrir bien des foyers monoparentaux pendant des dizaines d'années, même sans rien changer.
Pourtant, cela ne résoudrait rien.
Les femmes que l'association d'Opal aide ne sont probablement qu'une infime minorité de celles qui en ont besoin.
Dans les provinces, tant de femmes et d'enfants sombrent dans la misère sans que personne ne les aide, et les pires finissent par mourir.
Opal voudrait que ce pays devienne une société où beaucoup comprendraient et soutiendraient ces femmes.
Elle sait pertinemment à quel point ce chemin est escarpé et long.
Mais si on ne vise pas cet idéal, si on ne commence pas, rien ne changera.
(Quoi qu'il en soit, un homme est toujours impliqué dans les raisons qui poussent ces femmes au bord du gouffre. C'est absurde que les femmes en portent seules la responsabilité.)
Quelles que soient les circonstances, sans homme, pas de grossesse.
Certaines résidentes ont aussi fui les violences de leur mari.
Chacune porte sa propre souffrance.
Et pourtant, en tant que femmes, comment peuvent-elles fermer les yeux sur le sort de leurs semblables ?
Pire, beaucoup de femmes de la haute société les méprisent ouvertement.
(Il faut d'abord changer cette mentalité…)
Même si on ne peut pas tout comprendre, au minimum, qu'on ne cherche pas à les exclure.
Même si on ne peut pas les accepter, qu'on les laisse simplement tranquilles.
Et si l'on a un peu de marge, qu'on leur tende la main, ne serait-ce qu'un tout petit peu.
Si chaque conscience change, la société changera peu à peu.
C'est un problème trop grand pour Opal seule, mais c'est aussi ce qui donne du sens à son action.
Déterminée à faire ce qui doit être fait, Opal serra fortement ses deux poings.