Le mariage avec Hubert avait été d'une froideur glaciale.
La cérémonie, expédiée sans la moindre solennité, s'était achevée sous les vœux distraits du peu de convives présents, sans qu'aucun banquet ne suive.
Pourtant, à présent, ce n'étaient pas seulement les invités, mais aussi les villageois rassemblés autour de la chapelle qui les comblaient de bénédictions.
Entendre tant de personnes leur souhaiter sincèrement leur bonheur emplissait Opale d'une joie profonde.
« Claude, que faire… »
« Ça va ? Qu'est-ce qui t'arrive ? »
« C'est terriblement… tu vas sans doute trouver ça banal, mais… »
« Oui, quoi ? »
« J'ai trop peur d'être heureuse. »
Elle n'aurait jamais imaginé prononcer de tels mots de sa propre bouche.
Elle s'attendait à se faire rire au nez, mais Claude, arborant une expression grave, acquiesça et posa sa main sur celle d'Opale qui reposait sur son bras.
« Moi aussi j'ai peur. Je me demande si ce n'est pas un rêve. Hier encore, je n'ai pas pu dormir. »
« Claude… »
Entendre une telle confidence de la part de Claude, qui paraissait toujours si sûr de lui, lui serra le cœur.
Ils venaient à l'instant de sceller leur union et de devenir officiellement époux, pourtant son cœur battait comme s'elle vivait un amour à sens unique.
Dans le même élan, elle se souvint qu'il y avait quelque chose qu'elle devait lui dire, et son visage devint écarlate.
« Au fait, il faut que je te dise… »
« Claude ! Arrête de te pâmer devant la mariée et viens vite ! »
Les mots qu'Opale s'apprêtait à prononcer furent coupés net par la taquinerie de l'aîné des frères de Claude.
En sortant de la chapelle, les deux s'étaient arrêtés net, se regardant dans les yeux ; c'est du moins ce qu'ont dû croire les autres.
Ils se regardaient effectivement, mais Opale, pour cacher son trouble, se tourna vers l'assemblée en esquissant un sourire.
Comme les gens de la famille du baron la connaissaient depuis l'enfance, elle éprouvait une gêne diffuse.
Claude avait semblé remarquer qu'elle voulait dire quelque chose, mais, devinant sans doute ses sentiments, il ne la pressa pas et se contenta de lancer un regard noir théâtral à son frère.
« Tu n'étais pas pire, toi, lors de ton mariage ? Enfin, sur le plan des sentiments, je ne te laisse pas gagner. »
Sur ces mots, Claude adressa un sourire malicieux à sa belle-sœur, puis riporta son regard vers Opale.
Opale, repoussant sa honte, lui rendit son sourire.
Ainsi enveloppés par les bénédictions et les sourires de tous, ils montèrent dans la calèche, et Opale laissa échapper un long soupir.
Vient maintenant le banquet au manoir.
« Tu es fatiguée ? »
« Non, ça va. Mais j'ai comme une oppression dans la poitrine, c'est trop plein. »
Alors qu'Opale répondait en pressant sa main sur sa poitrine, Claude ne dit mot et se contenta de lui sourire doucement.
C'est ce genre de côté chez Claude qui la rendait faible.
Il la rassurait sans même avoir besoin de parler.
« Claude, c'est déloyal. »
« Quoi ? »
« On dirait que tu sais tout de moi. »
« Pas tout, non. »
« Mais tu m'en connais plus que je ne t'en connais, moi. Par exemple… »
« Par exemple ? »
Sur le point de tout balancer d'un trait, Opale hésita.
Après sept ans de mariage sans que rien ne se passe, Claude y avait peut-être déjà pensé, lui aussi.
Pourtant, elle était convaincue qu'il comprendrait.
« Moi, je n'ai encore jamais… c'est-à-dire, je n'ai aucune… expérience. »
« Expérience ? De quoi ? »
« De… de ça, voyons ! »
La honte lui fit involontairement hausser le ton.
Une fois lancée, l'entêtée qu'était Opale refaisait surface et l'empêchait d'être honnête.
Claude la fixa, perplexe.
« De ça… » « C'… c'est-à-dire, les choses de couple. »
Sous le regard de Claude qui murmurait en réfléchissant, Opale ne put tenir et détourna la tête vers la fenêtre.
Pourtant, elle ne voyait rien du paysage ; tous ses sens étaient tendus vers Claude.
« … Hein ? Mais non, vous êtes mariés depuis sept ans, quand même ? »
« Puisqu'on vivait séparément. »
« Même comme ça… »
Opale répondit sur le ton de la défiance, mais l'attitude de Claude commençait à l'inquiéter.
Elle avait cru que ce n'était pas grave, mais peut-être que si, après tout, et son élan retomba.
« C'est… si bizarre que ça ? Y a-t-il un problème ? Je ne vaux pas la peine ? »
« Pas du tout ! Le problème, c'est moi qui… »
Voyons Opale perdre tous ses moyens, Claude la contredit avec force.
Puis il entama une phrase, avant de refermer la bouche.
« Toi qui… »
« Rien. Oublie. »
Opale s'était livrée de toute son âme, et Claude ne lui donnait pas de vraie réponse.
Devant ce silence, Opale sentit la colère monter, oubliant jusqu'à sa gêne.
« Claude, parle-moi franchement. »
« Ce n'est rien d'important, ne t'en fais pas. »
« Je m'en fais. Encore plus maintenant. »
« Alors… on en parlera plus tard. »
« Hein ? Plus tard, c'est quand ? Je ne peux pas attendre jusque-là. »
« C'est moi qui ne peux pas attendre ! D'ailleurs, pourquoi tu sors ça maintenant, ici ! »
« Parce que je ne savais pas quand le dire ! Pourquoi tu te fâches ! C'est donc bien que je ne vaux rien ! »
« C'est pas ça ! Opale n'y est pour rien ! C'est juste que moi… »
« Quoi ? Vous vous disputez déjà ? »
Trop absorbés par leur échange, ni Opale ni Claude n'avaient remarqué que la calèche s'était arrêtée.
Et comme ils ne descendaient pas, le père d'Opale avait vraisemblablement ouvert la portière de son propre chef.
Peut-être les avait-il appelés, mais Opale, par dépit, le dévisagea avec hostilé.
« Père, merci de ne pas ouvrir sans permission. »
« Opale, si tu ne fais pas quelque chose de ce caractère bien trempé, on se lassera de toi. »
« C'est justement l'un des charmes d'Opale. »
Devant la réplique de son père qui la mit encore plus en rogne, Claude la couvrit d'un sourire apaisé.
Du coup, Opale ne put rien ajouter, et le comte, l'air exaspéré, haussa les épaules avant de s'éloigner.
« Mauvais. On a fait attendre tout le monde. »
En voyant les domestiques alignés devant le manoir, Claude marmonna avec contrition.
Après avoir reçu leurs félicitations, ce serait au tour d'Opale et lui d'accueillir les invités du banquet.
Son père est rentré avant tout le monde, probablement parce qu'il comptait s'éclipser en cours de route.
Peut-être que sa sortie n'était au fond qu'une maladroite tentative de conseil.
« (Il ne s'agit même plus de maladresse…) »
Tout en descendant de la calèche en s'appuyant sur la main de Claude, Opale suivit du regard le dos de son père qui s'éloignait.
Claude serra fortement sa main et se pencha légèrement vers elle.
« J'aime tout de toi, Opale. »
« Moi, ça me met en difficulté. Ces paroles… que tu dis si facilement. »
« Pardon. »
« … Mensonge. »
« Hein ? »
Claude venait de la défendre face à son père, et elle, par honte, avait répliqué par une dénégation.
Pourtant, au lieu de s'énerver, il s'était excusé.
Se détestant de ne pas savoir être franche, Opale lui rendit son étreinte et, rassemblant son courage, lui avoua ses vrais sentiments.
« Ça me met en difficulté… mais en vérité, je t'aime encore plus que ça. Je t'aime énormément, Claude. »
« … Merci, Opale. Ça me fait vraiment plaisir. Mais quand même, maintenant… »
« Félicitations pour votre mariage ! »
Claude esquissa un sourire un peu gêné, sur le point de dire quelque chose, mais la voix du majordome, au nom de tout le personnel, leur coupa la parole.
À partir de là, tout alla très vite ; ils n'eurent pas un instant pour parler à deux, et la nuit tomba.