« Tiens ? C'est bizarre… »
« …Qu'est-ce qu'il y a ? »
Juste au moment où le gros rocher apparaissait enfin en vue, Opale émit une voix interrogative.
C'est là que Claude réalisa qu'il était resté silencieux tout ce temps, absorbé par ses réflexions, et il ramena précipitamment son attention vers Opale pour lui demander ce qui n'allait pas.
Opale, loin de s'énerver contre un tel Claude, pointa le gros rocher du doigt en riant.
« Je le trouve plus petit que dans mes souvenirs. La dernière fois que je suis venue ici, c'était… il y a douze ans, et je ne le trouve pas aussi imposant qu'à l'époque. Et ce n'est pas comme si j'avais grandi depuis, c'est bizarre, non ? »
« Alors, on peut grimper facilement ? »
« Tu me provoques ? »
« Qu'est-ce que tu en penses ? »
« Hum… Bon, alors, course ! »
« Ah, hé ! »
À la vue du sourire taquin de Claude, Opale fit semblant de réfléchir un instant avant de se mettre à courir soudainement.
C'était une course comme elles en faisaient souvent autrefois, et c'était presque toujours Opale qui partait la première, mais le résultat était inévitablement sa défaite.
Cette fois encore, laissant un Claude surpris sur place, elle avait pris une large avance, mais se fit dépasser en un clin d'œil.
Elles posèrent le pied sur plusieurs petits rochers, sautèrent sur un rocher un peu plus gros, et grimpèrent enfin sur le plus grand des deux.
Au moment où toutes deux atteignirent le sommet du gros rocher, elles étaient essoufflées et s'assirent.
« …Vraiment, qu'est-ce que je fiche, moi… »
« C'est Opale qui… a commencé… »
« C'est Claude qui m'a… provoquée. Moi, j'ai… vingt-sept ans, quand même ? »
« Moi, j'en ai vingt-neuf. »
Toutes deux regrettant leur acte, la conversation dériva sur leur âge, et l'une comme l'autre se mirent à rire.
Rire était même pénible, tant elles manquaient d'air.
Pourtant, leur respiration finit par se calmer, et toutes deux regardèrent en silence le paysage nostalgique.
Leur âge et leur position avaient complètement changé, mais en faisant ainsi, on avait l'impression que rien n'avait changé depuis l'époque.
Mais on ne pouvait pas rester comme ça indéfiniment. Opale prit une grande inspiration, et fixa Claude assis à côté d'elle.
« Claude. »
« Quoi ? »
« Merci d'avoir vraiment investi dans le Mantest. Si tu n'avais pas envoyé de techniciens, si tu n'avais pas injecté de fonds, le Duc aurait fait faillite. Toi aussi, tu prenais un gros risque… Quelques mots que je dise, ça ne suffira jamais, mais je te suis vraiment reconnaissante. Merci, Claude. »
« …Ce n'est pas quelque chose qui mérite des remerciements. J'ai investi en pariant qu'avec la technologie du Royaume de Taisei, on gagnerait forcément. C'est vrai que l'investissement initial était important. Mais maintenant, on le récupère tranquillement, donc ce n'était pas une erreur. Opale, tu le sais bien, non ? Tu es l'une des investisseuses. »
« C'est vrai… Le risque était quand même élevé. Investir, c'est comme parier. Je ne veux plus jamais revivre ça. »
À l'époque, si le Marquis Russell — si Claude ne l'avait pas aidé, Hubert aurait fait faillite.
Près de cinq ans plus tard, le Royaume de Taisei est complètement stabilisé, il envoie des techniciens dans divers pays qui forment à leur tour leurs propres techniciens, donc l'ouverture d'une ligne ferroviaire n'est plus si difficile.
Simplement, c'est parce que c'était à cette époque précise que cela rapporte maintenant d'énormes profits.
Opale reprit une grande inspiration, et fit preuve de courage pour affronter une réalité qu'elle n'aurait pas voulu connaître.
« Du coup… Cette fois, tu es revenu après tout ce temps, c'est pour présenter ta famille… ta femme ? »
« …Hein ? Ma femme ? »
« Tu t'es pas marié ? »
« Qui t'a dit ça ? Un mensonge pareil. »
« Euh ? N-non. Je n'ai entendu ça de personne… Je l'ai juste cru toute seule… »
« Pourquoi tu l'as cru toute seule ? »
« B-ben, voilà, Claude est Marquis, et tu vas bientôt avoir trente ans… »
Devant l'interrogation de Claude sur un ton irrité, Opale s'empressa d'expliquer tout en étant paniquée, mais au fond d'elle, elle se réjouissait.
Le fait que Claude soit célibataire ne changeait rien.
Pourtant, elle aurait voulu, si possible, qu'il soit heureux avec une femme qu'elle ne connaissait pas, dans un endroit qu'elle ne connaissait pas.
« Ferme-la pour l'âge. Jusqu'ici… je n'ai juste pas réussi à me décider, c'est tout. Et cette fois, je peux enfin emmener ma famille — ma mère — au Royaume de Taisei, alors je suis venu la chercher. »
« Votre famille va… s'installer là-bas ? »
« Non, pas ça. Ma mère est venue dans ce pays avec la résolution d'y enterrer ses os aux côtés de mon père. Malgré ça, le Royaume de Taisei est le pays natal de ma mère. Sa famille proche est décédée, mais elle voudra sûrement se rendre sur leurs tombes, et il y a encore des domestiques qui la connaissent au manoir de son fief natal comme au palais de la capitale. Bien sûr, après près de quarante ans, elle sera surprise de voir à quel point son pays natal a changé. On peut aller jusqu'au fief en train, après tout. »
Claude, qui parlait avec joie, affichait le même sourire qu'à l'époque de son adolescence.
Opale en vint à s'enthousiasmer elle aussi, mais il y avait quelque chose qu'elle devait dire, alors elle fit exprès de grimacer.
« Ceci dit, ne pas donner de nouvelles pendant tout ce temps, c'est terrible. Ma tante était très inquiète, tu sais. »
En disant cette réclamation, Opale se souvint en même temps de la lettre qu'elle avait écrite autrefois, et se sentit mal à l'aise.
Mais Claude, lui aussi, fit une mine gênée.
« Désolé, Opale. En fait, j'étais en contact avec ma mère depuis tout ce temps. »
« …Tout ce temps ? »
« Précisément, depuis environ quatre ans. Avant ça, j'étais à fond dans la reconstruction du pays aux côtés de Sa Majesté. Et puis, je me disais que si elle apprenait que j'étais au Royaume de Taisei, ça l'inquiéterait au contraire. Alors, j'avais demandé au Comte Holloway de garder le secret. Ensuite, quand la situation du pays s'est calmée, le Duc MacLeod est venu… et c'est là que j'ai enfin écrit à ma mère — à ma famille — pour prendre contact. »
« Alors, pourquoi ma tante… personne à la baronnie ne me l'a dit ? Moi aussi, j'étais inquiète… »
Il y a environ un an, elle avait rencontré la baronne, mais la conversation avait été détournée et elle n'avait rien appris.
Elle croyait être assez proche des gens de la baronnie, et Opale se sentit déprimée.
Pourtant, pour une raison quelconque, ce fut Claude qui s'excusa à nouveau.
« Pour ça aussi, je suis désolé. Pardon. »
« Pourquoi c'est toi qui t'excuses, Claude ? »
« C'est moi qui avais demandé le silence à ma mère et aux autres. De ne le dire à personne — surtout pas à Opale. »
« Ça veut dire… que c'est à cause de cette lettre que j'ai lue ? »
« Cette lettre ? »
Elle pensa que Claude avait évité de la contacter parce qu'il avait lu cette lettre qui ressemblait à une confession.
Claude, sûrement, méprisait une femme capable de voler la fortune de son mari.
Mais visiblement, Claude ne comprenait pas tout de suite.
« La lettre que je t'ai adressée il y a environ sept ans. Mais comme on ne savait pas où tu étais, ma tante la gardait. »
« Ah, celle-là ! Celle où tu disais avoir volé la fortune du Duc. »
« Ch-chut ! Ne le dis pas si fort ! »
« Y a personne pour nous entendre. Et puis, ça… est-ce que je peux être honnête ? »
« Euh, oui. Vas-y. »
« Désolé, mais j'ai bien ri. »
« Hein ? »
« Non, normalement on pourrait croire que c'est une blague ou quelque chose. Mais j'ai été convaincu que c'était la vraie vérité. Opale, c'est typiquement le genre de truc que tu ferais. »
« …Tu ne me méprises pas ? Pour ce que j'ai fait de terrible ? »
Opale avait passé plus de sept ans à regretter d'avoir envoyé cette lettre, à se dire que c'était pour le mieux, à s'en faire.
Et voilà que Claude disait avoir bien ri en la lisant.
Devant l'air ahuri d'Opale, Claude prit une expression sérieuse et lui caressa doucement la tête, comme autrefois.
« Je n'ai pas seulement ri. En vrai, j'ai été pas mal en colère. »
« Contre moi ? »
« Non. Contre le Duc. Le fait que tu aies fait une chose pareille, c'est qu'il y avait une raison, non ? Et pourtant, je n'ai pas pu t'aider. Ça m'a mis en colère contre moi-même. »
« Mais… Claude n'a rien fait de mal… »
« Si. Je n'aurais pas dû quitter ce pays. Mais après, je ne pouvais plus revenir. Malgré ça, Opale, tu t'es débrouillée toute seule. Il y a eu plein de moments difficiles, mais j'ai entendu dire que le duché MacLeod est maintenant aussi prospère que le comté Holloway. Opale, tu as accompli quelque chose qui mérite les louanges de tous. Alors tiens-toi fière. Tu es la meilleure. »
« Claude… »
Elle avait juré à sa mère de ne pas pleurer, mais elle avait déjà versé des larmes tant de fois.
Tout à l'heure encore, elle avait pleuré.
Et pourtant, des larmes débordaient encore et encore de ses yeux.
« …Claude, t'es bête. »
« Pourquoi ? »
« J'étais inquiète. Vraiment… »
« C'est pour ça que je dis que c'est ma faute. Pardon, Opale. »
Claude attira contre lui Opale qui pleurait, la tête basse, les mains posées sur le gros rocher.
C'était un peu audacieux pour un endroit avec une si belle vue, mais Opale ne dit rien et se laissa faire.
Depuis quand n'avait-on pas pris soin d'elle comme ça, en la serrant dans ses bras ?
Et elle se souvint que ça remontait à près de quinze ans.
Et que la personne, c'était ni son père, ni son frère, mais bien Claude.
Ce même sentiment de sécurité, d'être protégée.
Elle voulait rester comme ça pour toujours.
Elle réprima ce sentiment, se disant qu'elle devait se séparer maintenant, mais son corps n'obéissait pas.
Juste un peu plus longtemps, s'autorisant cette faiblesse, Opale continua de parler.
« …Du coup, pourquoi tu me l'as caché, à moi ? »
« Parce que j'étais faible. »
« Claude, faible… ? »
« Je n'arrivais pas à mettre un terme à mes propres sentiments, c'était impossible. »
Avant qu'Opale ne comprenne le sens de ces mots, Claude murmura à son oreille.
« Dis, Opale. »
« …Qu-quoi ? »
« Tu veux pas venir avec moi, au Royaume de Taisei ? »