« — Quoi ? C'est découvert ? Je comptais te le dire moi-même pour te surprendre. »
« Mensonge. Si c'était vrai, tu serais venu à la cérémonie. Comme ça, j'en aurais eu les jambes coupées. »
Entendant les paroles faussement détachées de Claude, Opale leva à nouveau le poing vers lui.
Mais cette fois, il l'arrêta aisément d'une paume ouverte.
« Toujours aussi dangereuse. »
« Parce que je suis en colère. »
« Je ne voulais pas t'inquiéter. »
« C'est bien ce que je dis, j'ai été inquiète ! »
La main droite toujours saisie, Opale tenta de le gifler de la gauche.
Cette main-là fut aussi immédiatement stoppée.
Devant le regard furieux d'Opale, Claude sourit gêné, relâcha ses poignets et effleura ses joues rougies par l'émotion.
« Je ne voulais pas non plus te faire pleurer. »
Tout en parlant, il essuya les larmes qui coulaient sur le visage d'Opale.
Pourtant, elle ne cessa pas de le dévisager.
« On s'inquiète, et on pleure ! Quand quelqu'un d'important fait une bêtise comme partir dans un pays en guerre civile, n'importe qui ferait pareil ! »
« Quand j'y suis allé, la guerre n'avait pas encore éclaté. »
« Arrête tes arguties ! Mais... vraiment, tant mieux si tu vas bien... »
Opale s'essuya violemment les larmes, poussa un grand souffle et recula d'un pas pour s'éloigner de Claude.
Puis elle l'examina longuement, de la tête aux pieds.
« Dis, tu n'as pas été blessé, au moins ? »
« — Ah, je vais bien. Je n'étais pas sur le champ de bataille. »
« C'est vrai... Alors, tant mieux. Non, la guerre n'est pas bien, cela dit. »
Après l'avoir vérifié des yeux et entendu sa réponse, Opale souffla soulagée.
Mais elle grimaça aussitôt et marmonna quelque chose de typiquement opalien, ce qui fit ricaner Claude.
Bien sûr, ce n'était pas une raison de rire.
Il l'avait nié devant Opale, mais la vérité, c'était qu'il s'était retrouvé mêlé à plusieurs escarmouches.
Pourtant, étant rentré sain et sauf, il n'allait pas exprès le lui dire pour l'inquiéter.
Claude avait traversé une période de désespoir après qu'Opale, qu'il aimait en secret depuis toujours, se fut mariée.
C'est alors qu'il avait emporté l'argent durement gagné pour se rendre au royaume de Taisei, où la situation était instable.
Ce n'était pas sans but.
« Opale le sait aussi, non ? Ma mère est originaire du royaume de Taisei. »
« Oui. Elle a vécu une grande histoire d'amour avec ton père, qui était en études là-bas... le baron, n'est-ce pas ? Elle a bravé l'opposition de sa famille pour venir dans ce pays. »
« Précisément, elle a été déshéritée. Combien de lettres elle a envoyées, pas une seule réponse. Du coup, après l'université, je n'avais rien de spécial à faire, alors je suis allé voir un peu comment ça allait. »
« Mais ça ne justifie pas de partir sans rien dire ! »
« Moi non plus, je comptais rentrer vite. Je n'avais pas l'intention de me faire connaître, juste d'entendre des rumeurs sur la famille de ma mère et de repartir. Je me suis rendu au manoir du comte Russell, dans la capitale. »
« Ta tante était de la famille du comte Russell, alors. »
« Ah, la benjamine d'un vieux têtu. »
Enfin, Opale comprit le lien entre Claude et la famille Russell — désormais famille marquisale — et acquiesça.
Mais les questions restaient nombreuses.
Cela dit, elles ne pouvaient pas rester plantées là indéfiniment.
« Dis, Claude. On prendrait un thé au consulat ? Marcia en pleurerait de joie. »
« ... C'est tentant, mais avant ça, on ne pourrait pas aller là-bas ? »
« Là-bas ? Ce gros rocher ? »
« Ouais. »
« Mais... »
L'endroit que proposait Claude était un lieu au pied de la montagne où roulaient plusieurs gros rochers, nécessitant un peu de marche.
Enfant, ils en avaient fait leur base secrète et y jouaient souvent.
« Mais quoi ? T'inquiètes pas de se retrouver à deux ? »
« C'est pas ça. C'est juste que j'ai plus confiance en mon corps pour grimper sur ce rocher. »
Devant l'hésitation d'Opale, Claude demanda avec une pointe de malice.
Certes, même avec un passé marital, être seule avec un homme posait problème.
Mais c'était du passé, et d'ailleurs personne dans le coin ne colporterait de ragots.
Le vrai souci, c'était sa condition physique. Opale l'avoua franchement, et Claude éclata de rire.
« Tu as froid aux yeux ? C'est pas comme toi, Opale. »
« Non, mais rien que grimper à cet arbre, c'était déjà dur ? Tu as vu quand je descendais ? J'en suis déçue moi-même ! »
« Alors, on laisse tomber ? »
« J'y vais. »
Ravie par cet échange inchangé d'autrefois, Opale accepta le défi de Claude et se mit en marche.
Claude marchait à ses côtés, souriant.
C'est là qu'Opale se souvint que la conversation avait complètement dévié.
« Du coup, la famille de ta tante, elle allait bien ? »
« Non... malheureusement, à cause de l'épidémie qui a aussi déclenché la succession, presque tous sont morts, sauf le grand-père. »
« Mon Dieu... C'est affreux... »
« Ouais. Enfin, comme je ne les avais jamais rencontrés, ça peut paraître froid, mais je ne peux que le trouver pitoyable. »
« Claude... »
Pourtant, il souffrait assez.
Le sentant, Opale serra instinctivement la main de Claude.
Celui-ci lui rendit sa pression avec force.
Ces près de huit années d'épreuves, Opale n'était pas la seule à les avoir traversées.
« Au fond, je n'avais pas l'intention de les voir. Mais j'ai appris qu'il ne restait que le grand-père au manoir, et j'y suis allé sur un coup de tête. Franchement, je m'attendais à me faire mettre à la porte. Mais apparemment, mon visage porte fortement les traits des Russell. Le majordome, tout surpris, m'a laissé entrer et a prévenu le vieux con. »
« Vieux con ? »
« C'en était un. Dès qu'il m'a vu, il m'a ordonné d'aller au palais. D'aller prêter allégeance au prince frère au nom de la famille Russell. »
« ... C'est brutal. »
« Il est arrogant. »
« Mais tu as accepté, hein ? Tu râles toujours sur mes caprices, mais tu finis par tout écouter. Vraiment, tu es trop bon. »
« C'est pas ça. »
Claude répondit avec un sourire amer aux mots d'Opale.
Ses caprices à elle étaient adorables, et il adorait les exaucer.
Comme elle avait l'air heureuse en disant « merci » chaque fois qu'il cédait.
Claude garda sa main dans la sienne et poussa un long soupir.
Il avait obéi à l'ordre autoritaire de son grand-père parce que ça lui était égal.
L'épidémie à peine calmée, la guerre de succession déchirait l'intérieur du royaume.
Claude y avait maintes fois frôlé le danger, mais le palais était encore plus périlleux.
Pourtant, sous le nom du comte, il avait eu la chance d'obtenir une audience du prince frère et avait pu lui remettre sans encombre la lettre de son grand-père jurant fidélité.
(On ne peut dire qu'une chose : j'ai eu une chance incroyable...)
Une coïncidence lui avait permis de s'entretenir directement avec le prince frère — l'actuel roi — et, séduit par sa personnalité, il avait œuvré de son propre chef pour écarter la faction anti-prince, indépendamment de la volonté de son grand-père.
Sur le plan financier, avec ses propres biens et ceux de la famille comtale ; sur le plan matériel, grâce aux relations tissées à l'université ; et plus encore grâce à l'aide considérable du comte Holloway, père d'Opale.
« Claude, ça va ? »
Devant son silence soudain, Opale s'inquiéta.
Claude reprit vivement son sourire habituel.
« Bien sûr que ça va. Je repensais juste au vieux con. Au final, il est mort sitôt qu'il a vu le prince frère — Sa Majesté — monter sur le trône, mais il a laissé un testament à la con. »
« ... C'est pour ça que tu as hérité de la famille Russell ? »
« Ouais. Mais c'est n'importe quoi, non ? Il y a d'autres petits-fils par alliance. Et s'il fallait un successeur, ce serait mon frère aîné. Pourtant, même Sa Majesté l'a validé, et je n'ai pas eu d'échappatoire. »
En effet, l'opposition des autres membres de la famille comtale avait été féroce.
Pendant la guerre civile, ils avaient clamé que le chef de famille, le comte Russell, était gâteux, et s'étaient plaints bruyamment des fonds versés au prince frère.
Ce qui les avait fait taire, c'était le nouveau roi.
Une fois, il avait confisqué tout le titre, les biens et les terres des Russell, prétextant l'absence d'héritier mâle direct.
Ensuite, au vu des mérites de Claude, il lui avait octroyé un nouveau titre de marquis, les biens confisqués, et de nouvelles terres — celles saisies aux nobles vaincus lors de la guerre civile — réduisant au silence les Russell.
Ces derniers, risquant d'être traités comme les nobles rebelles, avaient jugé qu'il valait mieux laisser Claude hériter pour préserver leur honneur.
La famille Russell avait contribué à l'avènement du nouveau roi.
Claude manœuvra habilement ces parents tout en consacrant ses forces à la reconstruction du royaume de Taisei, exsangue.
Bien sûr, tout ne se passa pas sans heurts.
Il fut encore visé par les partisans de l'ancien roi, et dut s'immiscer parmi des populations rurales au bord de l'émeute de faim.
Pour Claude, les trois premières années au royaume de Taisei furent une succession de dangers. Sous prétexte de ne pas inquiéter Opale et sa famille, il coupa les contacts — en réalité, pour ne pas se laisser aller à la faiblesse.
Même dans cet étau, le comte Holloway continua non seulement de le soutenir, mais lui présenta de nombreux investisseurs.
Les lettres du comte ne mentionnaient jamais Opale, mais parmi les investisseurs figuraient bien sûr le duc MacLeod, mari d'Opale. Claude l'avait parfaitement remarqué.
Il n'y avait pas prêté attention plus que ça.
Pourtant, il avait ressenti une pointe de tristesse mêlée de joie à l'idée que le beau-père le recommande, signe que le duc et Opale s'entendaient bien.
Par la suite, Claude travailla acharnement pour la reconstruction rapide au profit du peuple et le remboursement des investisseurs.
Quand le royaume retrouva enfin la stabilité et que tout le monde put souffler, le duc MacLeod se présenta chez Claude, muni d'une lettre de recommandation du comte Holloway.
En lisant son contenu, Claude dut faire un effort surhumain pour ne pas frapper l'homme en face de lui — le duc MacLeod.