Opale, de retour dans le comté pour la première fois depuis longtemps, grimpait dans un arbre qu'elle connaissait depuis l'enfance et regardait au loin.
Pourtant, ce que ses yeux voyaient n'était pas seulement un paysage paisible ; son esprit était accaparé par tout autre chose.
L'avant-veille, son père l'avait convoquée au manoir de la capitale pour lui annoncer une nouvelle qui l'avait violemment secouée.
Probablement encore plus que lorsqu'on lui avait ordonné d'épouser Hubert.
Cela remontait à plus de dix ans. Lors du scandale qui avait frappé Opale dès ses débuts dans le monde, Claude était venu demander la permission de la demander en mariage.
À l'époque, son père avait congédié sans ménagement Claude, qui n'était alors qu'un simple étudiant.
Pourtant, trois ans plus tard, Claude était revenu supplier le père d'Opale pour l'épouser.
De plus, bien qu'il fût issu d'une famille de barons, Claude avait gagné des salaires par son travail et avait fait fructifier ses économies par des investissements.
Bien sûr, pour le père, ce n'était qu'une somme dérisoire, moins de trente pour cent de la dot d'Opale, mais il avait été légèrement touché par cet état d'esprit.
Cependant, le père avait déjà conclu le contrat avec Hubert, et l'avenir d'Opale était scellé.
Qu'importe que Claude ait accru sa fortune et puisse vivre sans toucher à la dot d'Opale, il y avait un monde entre une duchesse et la simple épouse d'un gentilhomme.
D'ailleurs, Opale n'avait besoin d'aucune aide.
C'est ce qu'avait jugé le père. Quand il annonça que le mariage d'Opale était déjà décidé, Claude prononça quelques mots de félicitation et partit.
« Je me suis dit que même si tu épousais ton ami d'enfance qui faisait soudain preuve d'esprit chevaleresque, vous vous ennuieriez mutuellement et le regretteriez vite. Mieux valait, pensais-je, que tu affronteras l'adversité dans une maison ducale, cela te irait mieux. »
« … Pourquoi me racontez-vous cela seulement maintenant ? »
« Je savais que tu avais l'intention de te terrer à la campagne sans te marier une fois tes vingt ans atteints. Je me suis dit qu'en te forçant à te marier, par esprit de contradiction tu ferais tout pour que ça marche. Mais mon jugement était une grave erreur. Tu as agi différemment de mes prévisions et gaspillé sept ans. Et au final, tu vis une vie retirée à la campagne. Alors qu'il te restait d'autres options. »
« C'est… parce que cette vie, c'est ce que j'ai choisi. »
Face aux aveux de son père, qui était resté silencieux même lors de sa séparation d'avec Hubert, Opale répondit avec fermeté, tout en étant bouleversée.
En réalité, elle avait le cœur broyé par la douleur.
Le jour de leur dernière rencontre, Claude avait béni son mariage.
Si Opale n'avait pas fait preuve d'entêtement, si elle lui avait dévoilé sa situation et demandé de l'aide, Claude l'aurait secourue, non ?
Elle y repensait sans cesse, et à chaque fois, elle en venait à s'étonner de sa propre sottise.
Le prince sur son cheval blanc avait été tout près d'elle depuis l'enfance ; celle qui ne s'en était pas aperçue, c'était elle-même.
Et pourtant, réclamer du secours quand ça devenait dur, c'était pousser l'effronterie bien trop loin.
Sûrement, s'elle l'avait supplié, Claude serait venu à son aide.
Mais cela aurait fait porter à Claude un lourd fardeau de culpabilité et de responsabilité.
C'est pourquoi, c'était mieux ainsi.
Pendant les sept ans de son mariage avec Hubert, il y eut bien des moments douloureux, mais les gens du duché purent s'extraire de la pauvreté, et Hubert grandit en duc.
Pour Opale, son frère cadet peu fiable avait enfin réussi à voler de ses propres ailes, ce qui lui procurait une forme d'accomplissement.
Naturellement, leur divorce faisait encore le buzz dans le monde, près d'un an plus tard.
Les couples mal assortis y sont légion, mais peu vont jusqu'au divorce.
Et la plupart en concluèrent qu'après sept ans sans grossesse, le duc avait simplement renoncé à Opale.
Mais ce fut Hubert lui-même qui démentit cette version.
Opale n'était pas la femme que les rumeurs d'avant mariage décrivaient, dit-il.
D'ailleurs, ce mariage était une union contractuelle par laquelle Opale avait tendu la main pour sauver Hubert, alors en difficulté ; après le mariage, elle s'était dévouée corps et âme à le soutenir.
Qui plus est, l'actuel Hubert existait grâce à Opale ; lui-même souhaitait poursuivre le mariage, mais il s'était fait éconduire, conclut-il avec un sourire amer.
Tous furent contraints de croire ce récit, non sans surprise.
Bien des questions subsistaient, mais personne ne contredisait le duc, et nul n'avait jamais vu Opale mener grand train après son mariage.
Au contraire, il était avéré qu'elle s'était cloîtrée dans le duché.
Ainsi l'honneur d'Opale fut rétabli, mais elle s'en moquait.
Elle souhaitait simplement qu'Hubert se remarie au plus vite et trouve enfin le bonheur.
Et cela ne devrait pas être bien difficile.
L'actuel Hubert possédait une fortune considérable ; dans le monde, c'était le parti idéal, et les jeunes filles non mariées et leurs mères étaient en émoi.
Effectivement, Hubert avait besoin d'un héritier ; vu son âge, il se remarierait bientôt.
Apparemment, Hubert fréquentait assidûment une certaine femme ces temps-ci.
Cette jeune fille, malgré sa jeunesse, était réputée pour ne pas être frivole et avoir la tête sur les épaules, mais selon le père, « caractère bien trempé » serait plus juste.
« En plus, cette fille a une mère encore plus redoutable — un tempérament de feu. Si Hubert l'épouse, la maison ducale de MacLeod sera accaparée par ce duo mère-fille. »
En se remémorant ces mots prononcés en riant par son père, Opale soupira.
Le problème, c'était l'existence de Stella.
Hubert ne voyait en Stella qu'une sœur, mais Stella, elle, était clairement d'un autre avis.
Comment la future épouse percevrait-elle la présence de Stella, et comment Hubert y répondrait-il ? En y songeant, Opale se ressaisit : cela ne la regardait plus.
À présent, comme elle l'avait décidé avant son mariage, elle vivait modestement dans la petite maison située sur le terrain que sa grand-mère lui avait légué.
Elle ignorait ce qu'étaient devenus les actes de rétrocession qu'elle avait rendus à Hubert, mais il avait été convenu que tout l'argent dépensé par Hubert pour racheter les terres et le manoir lui serait versé.
Même le prix des terres restantes.
Bien que son oncle ait servi d'intermédiaire, Hubert avait insisté pour payer, et c'est Opale qui avait fini par céder.
Les lettres qu'Hubert avait envoyées plusieurs fois depuis le divorce en faisaient peut-être mention.
Mais Opale, tout en trouvant cela froid, les avait toutes renvoyées sans les ouvrir, en exigeant qu'on passe par un intermédiaire ; la vérité restait donc inconnue.
Toutefois, les lettres avaient cessé d'arriver au moment où la question financière fut réglée, donc c'était probablement ça.
Et Opale réinvestit l'argent reçu d'Hubert dans Manteset.
Elle comptait utiliser les bénéfices pour améliorer les conditions des travailleurs de Manteset.
Un bon environnement de travail mènerait à un bon travail, qui générerait à son tour des profits réinvestis.
Elle l'avait constaté de visu dans le duché.
De plus, Opale envisageait de créer, avec la fortune issue de ses investissements, une organisation pour soutenir l'indépendance des femmes.
( C'est anormal que, sous prétexte qu'elles sont des femmes, on leur refuse des prêts pour leurs affaires ou qu'on leur refuse du travail. )
Avec ce nouvel objectif, Opale était remplie d'entrain.
Elle était juste un peu mélancolique à cause de ce qu'elle avait appris de son père.
Au moment où Opale raffermit sa résolution, des pas familiers parvinrent à ses oreilles par-derrière ; incrédule, elle se retourna.
Et retint son souffle.
« Ça fait un bail, Opale. Mais pas besoin de demander si tu vas bien. »
« … Oui. Comme tu vois, je vais assez bien pour grimper aux arbres. Mais toi, c'est "un bail" qui est un euphémisme, Claude. »
Depuis le haut de l'arbre, le visage de Claude n'était pas bien visible.
Les pas n'avaient pas changé, mais sa voix semblait un peu plus grave.
Ou bien était-ce sa façon de parler qui avait changé ? pensa Opale en se pinçant le nez qui lui démangeait.
« Descends, Opale. Ça fait longtemps, montre-moi ton visage comme il faut. »
« Je me suis donné la peine de monter, pourquoi devrais-je redescendre exprès ? C'est toi qui n'as qu'à monter. »
« Arrête tes bêtises. Si je monte moi aussi, l'arbre ne tiendra pas. On n'est plus comme avant. »
« … C'est possible. »
Elle trouva sa propre réplique puérile, mais elle ne voulait pas que Claude voie son visage au bord des larmes, alors elle joua l'entêtement.
Claude répondit par un sourire amer.
Ces mots semblaient dépeindre leur situation actuelle, et Opale ne sut quoi répondre.
Autrefois, elles grimpait toutes les deux dans cet arbre et regardaient au loin côte à côte ; maintenant, c'était impossible.
La jeune fille qui accourait pour accueillir Claude de retour de l'internat en sautant dans ses bras n'existait plus nulle part.
De surcroît, maintenant qu'elle connaissait la confidence de son père, elle se sentait trop misérable et coupable pour lui faire face.
« Allez, descends. Sinon, je te tire vers le bas. »
« He-hey ! J'ai compris ! J'ai compris, alors arrête, Claude ! »
Sans tenir compte des sentiments d'Opale, Claude arriva au pied de l'arbre et tenta de lui tirer les pieds, comme avant.
Opale l'évita de justesse, mais cette fois, il attrapa sa jupe et tira.
Quand Opale cria qu'elle se rendait, l'assaut de Claude cessa enfin.
En baissant les yeux, elle vit le visage de Claude qui ricanait ; sa mélancolie d'un instant plus tôt s'évanouit, et les larmes rétrocédèrent.
Elle aurait pu forcer pour grimper hors de portée, mais sa fierté ne le lui permettait pas.
Claude connaissait bien ce trait de caractère chez Opale ; c'est pourquoi il attendait en bas, un sourire taquin aux lèvres, qu'elle daigne descendre.
« … En gentleman, tu ne pourrais pas te tourner un moment ? »
« Pourquoi ? Tu ne le disais pas avant. »
« Avant, je descendais facilement. Maintenant, j'ai un peu de mal. »
« Alors c'est encore plus une raison de regarder. Si c'est dangereux, je te rattraperai. »
« … Merci. »
Inhabituellement docile, Opale accepta sans barguigner ; Claude leva légèrement un sourcil, mais ne dit rien.
Opale replia les genoux sous sa jupe, saisit une grosse branche d'une main experte et plaqua son corps contre le tronc.
Priant pour que l'intérieur de sa jupe ne se voie pas, elle descendit avec la même audace qu'autrefois.
Mais son corps ne répondait plus comme avant ; son pied glissa, et le bras de Claude s'étendit immédiatement pour la retenir.
Il la souleva légèrement et la déposa doucement au sol.
« … Merci, Claude. »
« Je ne m'attendais pas à devoir vraiment te rattraper. Tu as perdu du bras, Opale. »
« Pas du bras, c'est la forme physique qui a baissé. J'aurai bientôt vingt-sept ans, moi ? »
En riant, Opale s'écarta naturellement de Claude.
Le Claude qu'elle revoyait avait perdu son air juvénile pour devenir un homme tout à fait adulte.
Face à un Claude si charmant, elle se demanda comment elle apparaissait, et baissa les yeux.
Mais cela ressemblait à de la fuite, ce n'était pas elle.
Opale releva la tête, planta ses yeux dans ceux de Claude et sourit.
« Toi non plus, pas besoin de demander si tu vas bien. Tu viens de me le prouver. Vraiment, merci. »
« Ah, je vais bien. Ceci dit, tu n'as pas à me remercier autant, non ? Il s'est passé quelque chose ? »
« Si, il s'est passé quelque chose. Huit ans presque sans nouvelles, tu te rends compte comme j'ai été inquiète… ? Et en plus, tu gardais contact avec mon père… »
Opale serra son poing droit et frappa légèrement la poitrine de Claude.
Pourtant, Claude ne l'esquiva pas ; il fronça les sourcils et la regarda de haut.
Puis, après une brève hésitation, il ouvra la bouche.
« … Tu as entendu ? »
« J'ai tout entendu. Toi, le marquis Russell du royaume de Taisei. »