Les coussins du dossier et de l’assise étaient très moelleux.
L’assise était si douce qu’elle s’enfonçait sous un simple doigt.
‘Les coussins de ce carrosse sont d’une excellente qualité comparés au canapé sur lequel nous étions assis plus tôt.’
Dans l’orphelinat, le divan du bureau du directeur restait l’objet le plus confortable, mais il n’avait rien à voir avec cette banquette.
Sans y penser, j’ai pincé le coussin du bout du doigt, balancé les jambes et relevé lentement la tête.
Deux paires d’yeux violets suivaient la direction de mon doigt.
« Onc… Gwand Duc, je feway quoi une fois qu’on sera arriwés ? Lessive ? Cweaning ? »
Il ne s’était pas présenté avant, donc je l’avais appelé comme un vieux paysan, mais il a laissé tomber son titre de grand-duc dès notre entrée dans le carrosse.
Pour cette raison, j’ai décidé de faire preuve de plus de prudence au lieu de parler comme avant sans retenue.
On ne peut pas traiter n’importe comment un noble.
Je savais déjà ce qui m’y attendais grâce à mes lectures, mais j’ai tout de même tenu à poser la question.
« Vous serez pris en charge avec le plus grand soin dans notre domaine. Vous mangerez des mets délicats, jouerez confortablement et reposerez vos os. Le contrat le prévoit. »
« Ouah ! »
« Mais n’auriez-vous pas dû poser la question plus tôt ? »
« Pourquoi êtes-vous montée dans ce carrosse sans savoir pourquoi on vous y conduisait ? » lança Wyndert en ricanant.
Bon, je pensais que le grand-duc changerait d’avis !
Même le directeur n’aurait pas osé contester un engangement aussi rapide.
« Hum, lorsque l’on signe un contrat, on doit d’abord lire les clauses avec attention. »
Il semblait inquiet pour moi, cette petite imprudente qui acceptait sans poser de questions.
Impossible de leur avouer cela, je me contentai donc de cligner des yeux et de faire semblant de ne pas entendre.
« À vrai dire, vous êtes tellement filiforme que vous risqueriez de vous effondrer sous le moindre effort. »
« Je twavaille dur et je suis stwong ! »
Gênée, je répondis avec colère à Wyndert qui se moquait de mes bras d’os.
Le grand-duc ne mettrait sans doute pas une fillette de six ans au travail, alors je décidai de protester avec la dernière énergie.
Bien que mes bras et mes jambes ressemblent à des brochettes, ils recelaient les mêmes fibres musculaires forgées par les années à l’orphelinat.
Je contractai le biceps, laissant apparaître un petit relief musculaire. Wyndert, d’abord médusé, éclata de rire.
‘Wah, il est vraiment beau !’
Je ne pus m’empêcher de le fixer, le regard perdu, alors qu’il souriait.
Lorsque je repris mes esprits, mes mains caressaient déjà ses pommettes.
Son rire s’éteignit tandis qu’il affichait un sourire maladroite.
« Ah, excusez-moi. »
Je souris faiblement et baissai lentement les bras. Wyndert s’en tint là, frottant ses joues d’un air impassible.
Zut, pourquoi ai-je fait ça… ? N’allait-il pas me prendre en grippe pour autant ?
J’écartais encore le regard vers les côtés lorsque le grand-duc saisit soudain mon poignet pour élever mon bras.
« Vous êtes également fragile. »
« Hnnf, mais… Gwand Duc, on ne m’a jamais servie de bons wpas… »
« Vous affamait-on ? »
« J'en ai assez tous les wsis jours, assez pouw avow de l'enewgie pouw twavaiwwer. »
À ces mots, le grand-duc posa un regard agacé sur mes bras décharnés.
Puis il frôla ma peau du bout des doigts, avec la précaution qu’impose un verre fin et cassant.
« Je dois préparer un mets extrêmement savoureux que vous n’avez jamais goûté. »
« Ce bras refusera probablement de grossir, Père. »
Wyndert chuchota ces paroles à son père. Je levai les yeux au ciel en les observant tour à tour.
M’envoyaient-ils une pitié sincère… ?
Tant mieux. Plus ils seraient compatissants, mieux ils s’occuperaient de moi.
« Ah ! »
Le carrosse se mit à trembler de toutes parts, secoué avec violence.
Je dressai les bras devant moi pour amortir la chute, mais tout mon corps bascula sur le côté.
‘Je vais tomlew… !’
Heureusement, les banquettes étaient rembourrées, l’impact ne serait pas trop violent !
Je serrai les paupières contre mes tempes, prêtant déjà l’oreille au matelas de velours qui venait d’absorber mon poids. Une douceur moelleuse caressa mes joues à la place d’un coussin.
Les yeux écarquillés, je fixai avec stupéfaction une ombre large et sombre, semblable à un mur de soie noire, posée contre ma joue.
Il s’agissait en réalité du bras du grand-duc. Le tissu fluide de sa manche chatouillait légèrement ma joue.
« Ne vous êtes-vous pas faite mal ? »
Demanda-t-il d’une voix douce. Je cligna des yeux, le fixai longuement, puis hochai lentement la tête en signe de négation.
« Mewci, Gwand Duc. »
Je n’avais jamais imaginé qu’il réussirait à rattraper ma chute. Ni qu’il envelopperait son bras autour de mes épaules avec tant de naturel.
Il agissait exactement comme un pètèe qui préserve son enfant des égratignures.
Je m’efforçai de secouer mentalement cette image ridicule. Qu’est-ce que j’allais inventer ?
« Ah, tiens… ! »
Le carrosse avait tremblé de tous ses membres : Wyndert n’avait pas couru de danger, j’espérais ?
Je remis mes idées en ordre, redressai mon posture et tournai lentement la tête vers lui.
et découvris Wyndert toujours installée dans sa position initiale.
« Je ne suis pas aussi fragile que vous. Je me prépare déjà à devenir chevalier. »
À ses onze ans, sa capacité à absorber un tel choc laissait présager un talent hors norme.
Il était digne du rang de champion du Continent dont parlait le roman.
« C'est admiwable ! »
Je l'applaudis vigoureusement avec un sourire béat. Les lobes de Wyndert virent au rose.
Non seulement il n’était pas vexé, mais il paraissait nettement gêné.
« Hum, passons aux choses sérieuses : pourquoi avons-nous dévié de notre route ? »
« J—je m’en excuse. Un autre carrosse roulait à toute allure, j’ai dû l’éviter… »
Wyndert tapa lourdement sur la vitre commune à la calèche du cocher. Ce dernier ouvrit la fenêtre et s’exclama une nouvelle fois ses excuses.
Je profitai d’un mouvement pour regarder par-dessus la tenture et aperçus la voiture dont parlait le cocher.
Ce carosse, d’un noir absolu qui semblait absorber toute luminosité, présentait un design unique.
D’apparence sobre, il dégageait néanmoins une opulence rare et raffinée.
‘Le blason de la maison Vailot figure des deux côtés du véhicule.’
Nul noble ne pouvait ignorer l'emblème du grand-duc, et pourtant, personne n'avait daigné s'excuser.
Je n'avais aucune idée de ce qu'ils pouvaient bien mijoter.
'Qu'est-ce qu'ils se croient ? Ils ont clairement commis une erreur.'
Je braquai un regard noir vers le véhicule par-dessus le montant de la vitre.
Impossible de comprendre qu'on puisse tenir un tel train de vie au milieu d'une rue aussi bondée.
Peu importe l'identité de son propriétaire, cela m'exaspérait fortement.
'Tiens donc ?'
Comme je fixais encore le véhicule, la tenture vacilla brièvement, laissant filtrer la silhouette de celui qui se trouvait à l'intérieur.
Il s'agissait d'un homme aux cheveux blonds. Seul son profil droit était perceptible ; son visage demeurait partiellement dissimulé.
Peu après avoir ralenti, sa voiture reprit rapidement de la vitesse et disparut bientôt au coin de la rue.
« Faut-il partir à leur poursuite immédiatement, Seigneur ? »
Le cocher s'adressa ainsi au grand-duc.
Le grand-duc posa un regard intense sur moi, collée à la lunette.
Puis ses traits se durcirent dangereusement, traduisant une volonté pure de poursuivre le coupable jusqu'à ce qu'il soit jugé.
'Cet homme pleurait.'
Ses pupilles rougies rappelaient celles d'un lièvre en détresse. Il avait cessé ses sanglots à ce moment précis, mais il venait visiblement de verser des larmes.
Voir un homme adulte brisé par le chagrin me serra cruellement le cœur.
Son visage trahissait un vide sidérant, comme s'il avait abandonné une partie essentielle de lui-même.
On aurait dit qu'il acceptait finalement son sort.
Cette douleur si réelle semblait résonner directement dans ma poitrine.
« Un conducteur n'a pas le droit de foncer à une telle vitesse au risque de blesser un enfant. Donc – »
« Gwand Duc, mon stomac gweuille de faim. »
Je l'interrompis aussitôt avant qu'il n'ordonne au cocher de lancer la poursuite.
Le grand-duc planta un instant son regard sur moi, rabattit la lunette du coche et effectua deux coups secs sur la cloison.
Le carrosse reprit ensuite sa vitesse initiale. Non, elle s'accéléra légèrement.
« Nous arrivons bientôt. »
Épuisée par cet élan de bravade, je gardai le silence quelques instants.
Le grand-duc jeta un coup d'œil dehors avant de murmurer à voix basse.
Effectivement, le manoir se dressait devant nous, entouré de hauts murs somptueux.
« Ouwaww ! »
« Votre foyer n'est plus très loin. Vous y résiderez le mois entier. »
« Mon dieu… ! »
Plus le véhicule se rapprochait, plus mes phrases mourraient sur mes lèvres. Depuis ici, je distinguais déjà la splendeur de l'édifice.
'Je croyais qu'il s'agissait uniquement de marbre blanc…'
Des rosiers blancs s'enroulaient sur les façades et fleurissaient à plein feu.
Voir les pierres scintiller entre les branches florales ajoutait encore à sa beauté. Le domaine irradiait d'une clarté pure, loin d'une chromatie criarde.
Le grand-duc mis pied à terre dès que les roues cessèrent de tourner. Il allongea ensuite les bras vers moi.
Il se précipita pour me retenir quand mes pieds glissèrent et manquèrent de me laisser choir.
Une odeur fraîche et agréable flotta dans l'air lorsqu'il me saisit enfin.
« Bienvenue dans le domaine, Madame ! »
Une cacophonie de voix puissantes fusée depuis l'entrée principale.
La domesticité alignée sur le parvis dirigeait désormais son regard vers notre arrivée.
'Ce…… C'est trop !'
Prise de court, j'enlacé instinctivement son cou de mes bras.
« Vous terrorisez cette enfant. »
Derrière lui, Wyndert adressa un avertissement sévère à voix basse aux serviteurs.
Les exclamations d'accueil qui formaient rang s'éteignirent progressivement.
« Venez, entrons. Deleign nous attend. »
Malgré la froideur de ton précédente, sa voix portait désormais une nuance plus chaleureuse à mon intention.
« Qui est Delei ? »
« Mon frère cadet. »
Je compris alors. Je hochai brièvement la tête et franchis le seuil, toujours porté par le grand-duc.
CRAC !
À peine eûmes-nous franchi la porte qu'un bruit sourd retentit, semblable à l'abaissement d'un volet.
« Ah… ! »
Je me recroquevillai contre la poitrine du grand-duc, tentant de m'y cacher.
Une lueur vive rencontra mon visage. Certes, elle ne blessait pas, mais je me blottis davantage contre le maître des lieux par réflexe défensif.
Le grand-duc tapota doucement mon dos tandis que mes épaules frissonnaient.
'Quoi ? Qu'est-ce que c'était ?'
Le maître des lieux fronça brièvement les sourcils en constatant mon état de terreur absolue.
« C'est un appareil photographique. »
J'ouvris les yeux. Bien sûr, cette clause figurait bien dans le contrat signé.
Gênée, je remontai lentement la tête pour découvrir l'inconnu qui composait parfaitement la haie domestique.
« Pardon, pardonnez-moi de vous avoir surprises ! »
Sous le choc, le photographe s'effondra au sol, tremblant de tout son corps.
Comme s'il craignait d'être exécuté sur-le-champ par le grand-duc ou Wyndert.
Pourtant, cette crainte dépassait largement la peur ordinaire d'un roturier envers son aîné ; il sembler souffrir d'une angoisse primale et instinctive.
Tel un gibier face à un prédateur.
'Tiens…'
Je reportai mon attention sur le grand-duc et Wyndert, puis revins sur le photographe.
Il paraissait si pétrifié qu'on l'aurait cru face à un spectacle monstrueux.
Pourtant, ils n'étaient ni monstres ni démons.
'C'est la malédiction du grand-duc…'