Sentant tous les regards converger vers elle, Nadia rit doucement.
« Faut-il que je le répète ? Le dire en public sera très embarrassant… »
Pas que ce le sera, c'était bel et bien honteux. Qui ne trouverait pas honteux de devoir déclarer sa flamme à quelqu'un qui n'habite pas son cœur, au milieu d'une telle foule ?
Vraiment gênée, elle répondit en évitant leurs yeux.
« C'est parce que j'aime monsieur le marquis. »
« … ! »
La consternation se peignit sur les visages des chevaliers, Giscard compris. Ils avaient oublié ça. La raison que Nadia avait donnée pour partir épouser le Nord lointain, c'était qu'elle était « tombée amoureuse du marquis de Winterfell au premier regard ». Cela leur avait semblé la plus incompréhensible des conneries, alors ils l'avaient reléguée au fond de leur mémoire et l'avaient oubliée.
Mais maintenant, vu comment les choses tournaient, ils ne pouvaient que changer d'avis.
« Elle serait vraiment tombée amoureuse de notre seigneur ? »
« Ouais, rappelez-vous, elle a même vendu ces herbes épineuses pour rembourser la dette. »
« Ça… Je croyais que c'était parce qu'elle avait un autre objectif… elle serait vraiment amoureuse du marquis…… »
Même en changeant de perspective, ils peinaient à comprendre. Même pour des guerriers comme eux, ils n'avaient pas le courage de suivre une femme qu'ils aimaient d'un amour à sens unique jusqu'au cœur du champ de bataille.
Ils ne savaient s'il fallait la qualifier de téméraire ou de courageuse.
Ils jetèrent un coup d'œil de côté vers Glenn, pour voir une rougeur sur son visage. Glenn toussota légèrement, comme pour masquer sa gêne, et dit.
« Buvez, pour que le suivant puisse avoir son tour. »
« Ah, oui. C'est mon tour. »
Ils avaient tous fait mine de pouvoir vider la cuvée d'un trait. Alors Nadia insista pour qu'ils la boivent sans s'arrêter, jusqu'à ce que même le fond de la cuvée soit sec.
Leur logique avait été : « où dans le monde trouvera-t-on quelqu'un qui boit le vin de punition tranquillement comme s'il était à une fête ? »
Mais ça avait du sens de prendre son temps pour boire. Après tout, l'alcool vous grise d'autant plus vite qu'on le descend cul sec.
Cependant, comme son but était bien de les faire perdre connaissance, Nadia n'essaya pas de les arrêter quand ils fanfaronnèrent.
Et c'est pourquoi, avant même qu'une heure ne se fût écoulée…
« Je crois… je crois que je vais vomir… »
« Pourquoi y a-t-il deux marquis ? »
Il ne fallut pas longtemps pour que tout le corps des chevaliers, tous des hommes robustes et vigoureux, soit mis KO. De profonds ronflements s'élevaient de toutes parts dans la salle. On entendait parfois le bruit de quelqu'un qui vomit.
Glenn lui couvrit les yeux avant de parler.
« Et si vous alliez vous reposer, avant de voir quelque chose d'autre d'inconvenant ? Je ne pense pas qu'ils pourront continuer le banquet dans leur état… »
« Je ferais probablement bien de le faire. »
Les serviteurs emportaient les chevaliers hors de la salle de banquet, supportant presque tout le poids des chevaliers sur leur dos. Vu la taille des chevaliers, il en fallait deux par homme pour les sortir. Il n'y avait aucun moyen qu'une seule paire de bras y arrive.
Les serviteurs s'affairaient, courant çà et là pour remettre la salle en ordre et renvoyer les hommes dans leurs chambres.
« Tout le monde a l'air occupé, alors je vais rentrer toute seule. »
« Ça ira ? Ce pourrait être dangereux, alors je vais… »
« Je ne ferai que marcher à l'intérieur du château, quel danger pourrait-il y avoir ? Il n'y a que cinq minutes de marche. Ne vous inquiétez pas pour moi ; je pense qu'il vaut mieux que vous alliez voir les… »
« Bl eurghhh ! »
« … autres. »
Le bruit de vomi s'écrasant au sol vint de tout près pendant qu'elle parlait. Glenn n'eut d'autre choix que d'acquiescer à ce qu'elle disait.
« Dans ce cas, prenez soin de vous en partant. »
« D'accord. Prenez soin de vous aussi. »
Nadia serra sa robe autour d'elle en se hâtant hors de la salle. Ayant délibérément choisi une robe sombre, sa silhouette se fondit bientôt dans les ombres noires sous le couvert de la nuit.
« Il faut que j'aie fini le plus vite possible avant que quelqu'un ne vienne me chercher ! »
Plus elle s'éloignait de la salle de banquet, plus ses pas s'accéléraient. Elle ne retournait pas dans sa chambre, mais au bureau principal du seigneur du château.
Arrivée au deuxième étage où se trouvait le bureau, elle aperçut un couloir sombre. Le couloir était frais et fantomatique, mais c'était le seul passage. Elle alluma une lampe et s'assura que sa lumière était tamisée avant de marcher vers la porte du bureau.
Grinc.
La gonds non huilés firent un bruit fort dans le couloir silencieux. Elle tressaillit de frayeur, regarda autour d'elle avant de se précipiter dans le bureau.
Clic.
Tout le bureau était voilé d'obscurité, mais elle ne pouvait pas allumer les torches du bureau. Elle ajustait les rideaux du bureau pour s'assurer que la lumière de sa lampe ne puisse pas être vue.
Craquement.
Elle ouvrit un tiroir et choisit un morceau de parchemin, avant de sortir la plume et l'encre cachées dans sa robe. Alors qu'elle s'allongeait par terre pour commencer à écrire, elle se demanda soudain ce qu'elle foutait là.
« Toute cette famille, même leurs ancêtres six pieds sous terre, devrait se mettre à genoux et me remercier pour ça. »
« Essayez donc de me rouler dans la farine sur la pension alimentaire quand on divorcera, et on verra comment je vous traite. »
Nadia songea en boudeur, puis se mit à écrire frénétiquement.
Quatre jours plus tard.
« Ah ! Il y a un document ici qui dit qu'ils ont découvert un repaire de dragon ! »