À ce stade, n'importe qui aurait été totalement dégoûté. Il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'elle, une étrangère, en ait assez de tout ça et s'enfuie. En tant que quelqu'un qui gérait les difficultés financières du fief depuis plus d'une décennie, il comprenait ce que ressentait Nadia.
« Sanglot… »
Pourtant, comprendre avec sa tête ne voulait pas dire qu'il ne se sentait pas triste. Il s'affala sur une chaise, les yeux embués de larmes.
Toutefois, elle aurait pu dire quelque chose… Elle aurait pu me laisser faire mes adieux… Si elle part comme ça, que vais-je devenir !
Il venait à peine de régler ses problèmes d'argent et d'entamer son travail d'officier administratif.
« Madaaammm ! »
Tôt le matin, le son triste de sanglots amers parvenait de l'intérieur de la demeure principale.
Dans le même instant, dans une plaine basse, loin du château de Winterfell.
Un groupe de cavaliers filait vers le sud, vêtus légèrement de robes effilochées, avec des selles en lambeaux. On les aurait pris pour une bande de voyageurs paysans, mais on aurait été surpris d'y trouver trois chevaliers titrés, et même une noble dame.
Fabian, qui chevauchait en tête, grommelait le visage cendreux. Sa voix était basse, mais assez forte pour que Nadia, juste derrière lui, l'entende distinctement.
« Ahh… J'ai vraiment fait une belle boulette, cette fois. Plus tard, si je me fais engueuler pour ça, Madame devra me protéger, d'accord ? »
« Je dirai que j'ai insisté pour avoir gain de cause, alors ne t'inquiète pas. »
« Haaa… Il va sûrement commencer par me coller quelques coups de poing… » Il lâchera juste ses poings, sans me laisser la moindre chance de m'expliquer.
Fabian était certain de se faire vertement réprimander pour avoir emmené sur le champ de bataille une noble dame qui aurait dû rester sagement au château.
Impossible de se tenir la pauvre tête qui lui battait la chamade, les rênes en mains, Fabian était à bout.
Si Fabian Knox avait vu cette scène quelques jours plus tôt, il se serait assurément frappé la tête avec son épée au fourreau. C'était dire à quel point la situation était absurde. Mais il avait une excuse.
Lorsque Nadia lui avait demandé pour la première fois de l'emmener auprès de Glenn, Fabian avait refusé net. Ce n'était pas quelque chose qu'il pouvait faire dans sa position de chevalier de garde. Mais Nadia avait calmement lancé un appât, comme si elle avait prévu son refus.
« Je sais comment prendre rapidement le château de Vallon. Si ça réussit, tu pourras mettre un terme à cette guerre qui éclate tous les quelques ans. Tu n'es pas curieux de savoir comment ? »
Comment aurait-il pu dire qu'il n'écouterait pas ça ? On parlait de prendre le château de Vallon, une forteresse rendue imprenable par la nature même !
À l'époque où il était page, il avait aussi participé à une bataille lors de l'une des nombreuses guerres territoriales du comte Altair. Il se souvenait encore vivement de la première fois qu'il avait vu la forteresse : des remparts dressés comme une montagne inaccessible, ce sentiment d'impuissance quand ils avaient dû rebrousser chemin les mains vides, même s'ils avaient gagné sur le champ de bataille.
Ce'aurait été un mensonge de dire qu'il n'était pas curieux de savoir comment conquérir ce château maudit.
Incapable de contenir son intérêt après avoir écouté Fabian, Fabian ne put que céder à la fin. Si ça réussissait, ça résoudrait ce mal de tête chronique une bonne fois pour toutes.
Malgré tout, c'était cent pour cent vrai que ce qu'il faisait était fou. À nouveau, Fabian demanda d'une voix tourmentée :
« Madame, s'il a l'air de vouloir me battre à mort, vous devrez vraiment l'arrêter pour moi… Je ne plaisante pas, je suis sérieux. »
« J'ai dit de ne pas t'inquiéter. »
« Ah ciel, que vais-je devenir ? »
Peu importe. Tout est foutu de toute façon. Il ne va pas vraiment me tuer, si ?
Il eut la chair de poule à cette pensée, mais fit de son mieux pour ignorer son inquiétude. Au même moment, il regarda légèrement derrière lui et demanda :
« Mais, Madame. »
« J'ai dit que j'empêcherais le seigneur marquis de te réprimander. »
« Non, pas ça…… Madame monte vraiment bien à cheval. Honnêtement, quand vous avez dit que vous saviez, j'étais vraiment inquiet. Je pensais devoir vous mettre derrière moi à mi-chemin. »
« Quelqu'un m'a appris il y a longtemps. »
« Ah. »
Il existait ce préjugé selon lequel l'équitation était l'apanage des seuls hommes fortunés. Les roturiers n'avaient certainement pas l'occasion de monter, et ce n'était pas un passe-temps courant chez les femmes de familles nobles. Utiliser une calèche pour se déplacer suffisait amplement, et avoir des loisirs impliquant une activité physique n'était guère considéré comme une vertu pour les dames de la noblesse.
« Le duc est assez inhabituel pour avoir appris à sa fille à monter à cheval. »
« …… »
Sa réponse vint après un moment.
« …Oui. C'est une personne des plus inhabituelles. »
« ? »
Fabian put percevoir le ton très subtil de sa réponse, mais il n'eut pas l'occasion de poser d'autres questions. Au loin, à l'horizon, ils aperçurent la bannière de l'armée de Winterfell. Un chevalier d'escorte qui les accompagnait cria :
« Vous pouvez voir notre camp là-bas ! »
« Oh, on le voit vraiment. »
Le camp semblait plus petit qu'une fourmi depuis leur position, mais s'ils lançaient leurs chevaux, ils pouvaient l'atteindre en un instant.
Entendant qu'ils étaient presque arrivés, Nadia rejeta au fond de son esprit ses pensées déprimantes sur la personne qui lui avait appris à monter.
Fabian accéléra en se tournant pour dire :
« Madame, nous y sommes presque ! Dès notre arrivée, vous devrez tout expliquer au seigneur marquis ! »