Chen Busha hocha la tête. Après un bref échange de politesses, il se hissa en selle et ordonna au convoi d’inspection de pénétrer dans la ville.
Pendant toute la durée de l’opération, Gu Chengyin ne se montra jamais.
Il restait simplement assis à l’intérieur de la calèche du Manoir du Maître Céleste, observant l’extérieur par la fenêtre d’un regard glacé.
Ce n’était point par arrogance, mais bel et bien par manque d’humeur.
À présent, son esprit n’était occupé que par Lin Qingyan.
Cette Lin Qingyan qui avait fait quelque chose durant sa perte de conscience, mais qui refusait obstinément d’en souffler mot.
Cette Lin Qingyan censée être distante et désintéressée, et qui pourtant laissait transparaître une satisfaction si manifeste.
Gu Chengyin se massa l’entre-deux des sourcils, sentant une migraine fulgurante poindre.
Le convoi d’inspection traversa sans encombre les portes de la capitale de Luodu.
Contrairement à la Ville de l’Aube, bourgade fortifiée chargée de protéger la Capitale Divine, Luodu jouait le rôle de centre économique du Grand Luo.
Les édifices derrière les remparts s’alignaient en rangs compacts et ordonnés. Les rues, larges et planes, s’allongeaient bordées d’une myriade de boutiques, tandis que la foule s’entremêlait tel un tissu.
Bien que la nuit fût déjà tombée, les rues demeuraient extraordinairement animées.
Le long des chaussées, les colporteurs sur brancard poussaient des appels pour vendre leurs marchandises, l’odeur des mets et des boissons s’échappait des auberges et des théories, des étoffes colorées décoraient l’entrée des soieries, et les vitrines des bijouteries étalaient une profusion éblouissante de broches perlières et de bijoux de jade.
Les jonques décorées glissaient lentement le long du fleuve Luo qui traversait la cité. Les sons des cordes et des bambous flottaient depuis les embarcations, se mêlant aux voix claires et mélodieuses des courtisanes, ajoutant une touche de charme romantique à cette ville florissante.
Mais ce jour-là, cet éclat vital fut soudain rompu.
Toute la rue principale, des portes de la ville jusqu’au quartier des postes, avait été vidée à l’avance.
Les commerces des deux côtés restaient ouverts, mais les huissiers du yamen et les soldats veillaient devant leurs entrées, retenant au fond les curieux, simples roturiers.
Au centre de la chaussée régnait un vide complet. Seuls quelques carrosses et chevaux de l’équipe d’inspection défilaient lentement, les sabots claquant nettement sur le pavé de pierre.
Dérangés par les côtés, d’innombrables spectateurs se massaient, piétinant sur la pointe des pieds et tendant le cou pour suivre le passage de cette procession d’une grandeur stupéfiante.
Leurs yeux brûlaient de curiosité, de stupeur et d’excitation.
« Qui donc fait sa visite ? Cette suite est encore plus imposante que celle de Sa Majesté la Princesse Héritière lors de son tour à Luodu ! »
« On dit qu’il s’agit de l’envoyé impérial venu de la Capitale Divine, nommé Gu Chengyin. Il est déjà Précepteur adjoint de la Princesse Héritière alors qu’il est encore si jeune ! »
« Tss tss, regardez ces gardes, ces carrosses, cette mise en scène… Véritablement digne d’un haut fonctionnaire de la Capitale Divine. »
Les murmures se propageaient dans la foule comme le bourdonnement de moustiques, avant d’être vite étouffés par les huissiers du yamen qui maintenaient l’ordre.
Dans sa calèche, Gu Chengyin fixait, à travers l’étroite ouverture des rideaux, ces regards curieux qui venaient de l’extérieur.
Cette mise en scène majestueuse était précisément ce qu’il avait exigé. Il sembla que, malgré son ressentiment contre lui, Xiao Yuliang s’était acquitté de la tâche.
La logique restait en réalité fort simple : plus la démonstration de force serait grande, plus sa sécurité serait garantie.
Il devait laisser entendre à tous qu’il était le Vice-Ministre droit des Rites en mission d’inspection des sectes, le précepteur adjoint de l’Héritier, et qu’un personnage de son importance bénéficiait personnellement de la protection de Jingzhe du Manoir du Maître Céleste.
Ce n’était qu’ainsi que les yeux cachés dans l’ombre et les mains avides de lui nuire prendraient peur et s’abstiendraient d’agir imprudemment.
Pourtant, même face à cela, Gu Chengyin ne pouvait entièrement se détendre.
Après un instant de réflexion, il sortit une feuille de papier uni, y traça rapidement quelques traits, puis souleva l’ourlet du rideau pour faire signe à Chen Busha.
Chen Busha s’avança dès qu’il vit le geste. Avant même qu’il puisse ouvrir la bouche, il reçut la feuille de papier plié.
Puis il entendit Gu Chengyin ordonner : « Ne l’ouvrez pas maintenant. Attendez l’heure de Hai pour le dérouler. »
S’il ignorait pourquoi, Chen Busha savait pertinemment que Gu Chengyin avait ses raisons.
Il glissa aussitôt le papier au plus profond de ses vêtements, près de son corps, et joignit les paumes en salutation : « Ne vous en faites pas, Précepteur adjoint Gu. »
Le voyant faire, Gu Chengyin laissa enfin retomber le rideau.
Le convoi emprunta la rue principale et, parvenu au troisième carrefour, se scinda brutalement en deux flux.
La majorité des carrosses virèrent vers l’ouest, prenant la direction du quartier des postes.
Seul le plus vaste et luxueux des véhicules du Manoir du Maître Céleste poursuivit tout droit, filant vers le cœur battant et le plus animé de Luodu.
Sa destination était claire : le Pavillon Fan.
Les censeurs impériaux du Bureau de Surveillance en Chef, dont faisait partie Wang Gangfeng, prenaient place dans les carrosses arrière. Ils regardaient passer le véhicule du Manoir du Maître Céleste avec des visages impassibles.
C’était devenu leur quotidien.
Depuis la Ville de l’Aube, Gu Chengyin agissait toujours ainsi.
Bravant les règlements pour loger au meilleur Pavillon Fan, faisant exactement ce qu’il voulait, sans aucun égard pour les codes de l’administration.
Les mémoriaux d’accusation à rédiger avaient longtemps été préparés, et les pétitions à présenter avaient longtemps été remises.
Mais quelle utilité avait tout cela ?
Sa Majesté n’avait montré aucune réaction, le Grand Secrétariat n’avait rien indiqué, et Sa Majesté la Princesse Héritière n’en aurait certainement aucune non plus.
Les mémoriaux d’impeachment sombraient comme des pierres dans l’océan, sans même provoquer une unique éclaboussure.
Dès lors, ils avaient aussi appris à faire preuve de discernement.
Gu Chengyin résiderait là où bon lui semblait, et eux continueraient de le censurer selon leurs convenances.
Comme si les deux parties avaient conclu un accord tacite : chacun laissant l’autre tranquille, sans ingérence réciproque.
Le Pavillon Fan à Luodu trônait à l’intersection la plus animée. Couvrant près d’un centaine d’acres, l’édifice de dix étages arborait des toitures à extrémités relevées, des supports sculptés, des poutres gravées et des fermes peintes, dégagant une magnificence exceptionnelle.
Plus qu’un simple restaurant, cet édifice ressemblait à une micro-cité.
À l’intérieur du bâtiment se trouvaient salles de restauration, théâtres, maisons de thé, cercles de jeu, et même des cours intérieures raffinées et des retraites délicates offrant aux hôtes un repos confortable.
Chaque jour, il regorgeait de visiteurs, les carrosses et les montures s’y alignant tels des dragons. C’était un repaire de plaisirs où l’on gaspillait l’argent à foison, fréquenté en priorité par les hauts fonctionnaires, les grands seigneurs et les marchands fortunés de Luodu.
Mais ce jour-là, l’atmosphère à l’entrée du Pavillon Fan dégageait une drôle d’allure.
L’entrée principale, habituellement bouillonnante d’activité, présentait en son droit une vaste zone délimitée de force.
Des dizaines de gardes du Pavillon Fan, vêtus d’uniformes martiaux bleu cyan et armés de longs bâtons, se positionnèrent en deux files autour du périmètre de cet espace vidé.
Telles deux murailles de chair, ils fermaient hermétiquement l’accès aux innombrables roturiers curieux ainsi qu’aux clients souhaitant pénétrer dans la tour pour y dépenser de l’or.
Parmi ces clients se mêlaient des marchands riches en robes de soie et de satin, des officiers coiffés de chapeaux de gaze noire, et même quelques cultivateurs dont on devinait immédiatement qu’ils étaient des disciples de sectes d’immortels.
À cet instant précis, ils se massaient tous hors de la ligne de défense, s’échangeant des murmures, désignant du doigt, les yeux ravagés par la perplexité et le mécontentement.
« Sur quel motif nous refuse-t-on l’entrée ? J’ai dépensé des dizaines de milliers de liang d’argent au Pavillon Fan, et vous videz les lieux comme ça ? »
« Tout à fait ! Je dois me réunir ici aujourd’hui avec le magistrat Li pour discuter d’affaires. Le Pavillon Fan ose franchir les bornes, allant jusqu’à bloquer les représentants du gouvernement ! »
« Qui diable a pu entrer pour justifier un déploiement pareil ? »
Les discussions, les interrogations et les plaintes fusionnèrent en une vague sonore qui vint s’écraser sur le dispositif défensif des gardes du Pavillon Fan.
Pourtant, ces gardes restaient de marbre. Bâtons levés, ils ne reculaient pas d’un millimètre, figés comme autant de statues de pierre.
Car derrière eux veillait la propriétaire du Pavillon Fan.
Elle incarnait la beauté féminine, approchant la trentaine. Ce jour-là, elle portait une robe ruqun à col croisé jaune canard, recouverte d’une veste de gaze légère brodée de motifs de lotus entrelacés en fil d’or. Ses cheveux noirs étaient noués dans le chignon dit « cheval tombant », actuellement très en vogue.
Un brillant accessoire de cheveux en or pur sertis de plumes de martin-pêcheur s’inclinait gracieusement sur sa coiffe, des boucles d’oreilles en forme de lunes lumineuses pendaient à ses lobes, et un bracelet de jade gras de mouton ceignait son poignet. Tout son charme et sa noblesse n’avaient rien à envier aux grandes dames issues de haute extraction.
Pourtant, à cet instant, cette femme de bureau habile et coutumière des rencontres sociales se tenait plantée à la porte, les mains crispées sur ses manches.
Son regard était rivé sur la carrosse qui avançait lentement depuis l’extrémité de la rue.
Les gens du commun ignoraient peut-être les spécifications de ce véhicule, mais elle les connaissait trop bien.
Il s’agissait d’un carrosse spécialement confectionné pour le Manoir du Maître Céleste, renforcé de formations défensives.
Dans tout le Grand Luo, il n’existoit pas plus de cinq personnes autorisées à voyager dans un tel véhicule.
Et surtout, celui qui prenait place à l’intérieur était le légendaire Seigneur Jingzhe.
Une cultivatrice au stade du Noyau d’Or, l’une des forces motrices du Manoir du Maître Céleste, tante maternelle de la Princesse Héritière Luo Zhao, et l’existence la plus suprême de tout le Grand Luo.
Avec un personnage tel que lui honorant le Pavillon Fan, parlons-en de vider les lieux.
Même si on lui demandait de démolir l’édifice entier pour le reconstruire, elle inclinerait la tête en souriant.