D'emblée, mon attention est entièrement happée par ce démon, mais quelqu'un d'autre voit en cet instant une opportunité.
Numéro Treize sent mon emprise se relâcher et s'enfuit.
Quand je m'en aperçois, il est déjà trop tard.
Je ne peux m'empêcher de regretter de l'avoir laissé filer, mais ce problème là-bas prime.
Je m'efforce de paraître naturel tandis que je me tourne pour leur faire face.
À ma gauche, un démon ; à ma droite, Numéro Treize. Si l'on traçait des lignes entre nos positions, elles formeraient un triangle.
« Un masque d'esclave ? Les humains ne changent jamais. »
Le démon dit cela avec des yeux froids qui semblent regarder une ordure. Ces mots, craché avec mépris, me font trembler.
« Mais ton existence pose un problème bien plus grand, n'est-ce pas, autre-mondain ? »
Les yeux du démon ne bougent pas. Ce n'est pas qu'il me dévisage, mais ce regard me fait reculer.
Il faut que je me reprenne.
« Comment sais-tu ce que je suis ? »
D'une certaine façon, n'est-ce pas commode qu'un subordonné du roi démon apparaisse juste devant moi ? Pourvu qu'on puisse discuter.
J'ai déjà entendu de la bouche de gens qui l'ont vécu à quel point un démon peut être terrifiant. Aucune chance que je tienne le coup si je devais l'affronter maintenant.
« Hmph, je le vois à tes compétences. Tu comprends ce que ça implique ? Maintenant, je pose une question. Que fais-tu ici ? »
« Chasser des orcs… Et puis ça m'a attaqué. »
Je dis en désignant Numéro Treize.
« Chasser ? Cette réponse ne fait que soulever d'autres questions. Est-ce une raison pour laisser un autre-mondain tout seul dans un endroit pareil ? »
Je sens que le démon ne comprend vraiment pas.
« Pourquoi penses-tu ça ? »
« Les autre-mondains sont des armes pour tuer le roi démon, non ? Je peine à saisir la logique des rois d'aujourd'hui, s'ils en envoient un se gâcher dans un trou pareil. Enfin, ça m'arrange, je suppose. »
Le démon rit avec satisfaction. Mais attendez, les autre-mondains ont-ils une compétence particulièrement efficace contre le roi démon ?
Pour être tout à fait honnête, je pense que les aventuriers de haut rang sont plus forts que moi. Je ne crois pas pouvoir battre ne serait-ce que des aventuriers de rang C. Les autres, par contre, probablement.
« Malheureusement, si je suis un autre-mondain, je suis si faible qu'on m'a jeté le jour même de mon invocation. Honnêtement, tout ce que je ressens pour ces gens, c'est de l'irritation, et je n'ai aucune intention de me laisser dicter ma conduite. Alors si vous pouviez fermer les yeux sur mon cas, je vous en serais vraiment reconnaissant. »
« … C'est une histoire intéressante, mais je ne vais évidemment pas la prendre pour argent comptant. Les humains sont une espèce perfide qui blesse et ment sans le moindre scrupule. »
Je ne peux pas contredire ça. C'est pareil dans ce monde et dans le mien. Bien peu de gens ne sont pas égoïstes et ne se mettent pas avant les autres.
« Tu n'as rien à objecter ? »
« Je trouve que c'est vrai. »
« Hm… Mais la meilleure marche à suivre serait d'éliminer un élément incertain mais dangereux. Ne vaudrait-il pas mieux t'exécuter ici ? »
Une soif de sang écrasante se déverse.
J'ai l'impression que je m'évanouirais si je l'encaissais de front, mais je parviens tout juste à me raidir pour l'absorber.
Mais alors, quelque chose se produit que ni le démon ni moi n'avions prévu.
Numéro Treize réagit à la soif de sang et attaque soudain le démon.
Le démon est pris complètement au dépourvu, attaqué depuis un angle mort parfait, pourtant je vois encore le mouvement.
Le timing ne pourrait être plus parfait, et pourtant l'attaque est bloquée d'un simple geste du bras, sans que le démon n'ait même besoin de se retourner.
« D'abord tu te bats, puis tu protèges ? J'ai vraiment du mal à comprendre tes actions. »
Numéro Treize ricochait et vole comme une balle.
Il roule ensuite au sol, mais se redresse immédiatement dès que l'élan retombe.
« Exécution des ordres. Cet ordre est annulé. Quiconque se dresse sur la voie doit être éliminé. »
« … Tu ne saisis même pas la puissance de ton adversaire ? Tu n'es vraiment qu'une poupée. Je ferais mieux de te briser ici. »
Le démon a une nouvelle cible, mais je ne crois pas pouvoir fuir.
Si je suis attaqué, je suis mort. Je ne ferais que retarder un peu l'échéance.
Je regarde autour de moi, cherchant une arme, et aperçois le couteau de Numéro Treize.
Je bouge quand Numéro Treize bouge, ramasse le couteau, et le lance.
Le couteau vole vers Numéro Treize, entrave son mouvement.
« Hou ? Tu vas te mettre en travers ? Pour aider un ennemi, qui plus est ? »
Le démon était définitivement parti pour le coup fatal. Numéro Treize serait certainement mort à l'instant si je n'avais rien fait.
« Je voudrais poser quelques questions à cette personne, si possible. Ce masque d'esclave, par exemple. Est-il possible de libérer quelqu'un de ça ? »
« Hmph. Qu'est-ce que j'y gagnerais ? Et vous allez tous les deux mourir de toute façon, alors quel est l'intérêt ? »
Pas d'intérêt parce qu'on va mourir ?
J'ai l'impression d'être à un carrefour de ma vie, et si je choisis la mauvaise voie, il n'y a pas d'avenir pour moi.
J'avale ma salive, et le bruit de ma déglutition résonne dans ma tête.
« Dans ce monde… Non, pouvez-vous utiliser la magie d'esclavage ? »
« Magie d'esclavage ? Non. »
« Mais pouvez-vous utiliser quelque chose de similaire, comme un truc qui empêche les gens de vous trahir ou de vous nuire ? »
« … J'ai quelque chose dans le genre. »
« Alors… »
S'il y a une chance, je dois la saisir. Tout est fini si je meurs.
« Mettez-moi des restrictions. »
Le demon me fixe de ses yeux scrutateurs, et je le regarde droit devant moi sans baisser les yeux.
Le son s'arrête.
Le temps s'arrête.
Une tension palpable nous enveloppe.
Chaque minute, chaque seconde semble interminable.
Je ne sais même pas combien de temps j'attends.
Mais finalement, la bouche du démon s'ouvre.
« … Intéressant. Pourquoi es-tu prêt à aller si loin ? »
« Parce que je ne peux pas accepter d'avoir été amené dans ce monde bizarre et de voir ma vie se terminer d'une façon aussi absurde. »
Non, ce que je ressens maintenant est différent de ce que j'ai ressenti quand j'ai été expulsé.
« Non, je veux parcourir ce monde qui m'est nouveau. Des choses comme la culture et les paysages en général sont si différents des miens. Et évidemment, je ne veux tout simplement pas mourir. Alors si vous m'épargnez, je vous obéirai… Du moins dans une certaine mesure… »
C'est à peu près ce que je ressens vraiment. Mais je veux pouvoir dire non aux choses auxquelles je m'oppose vraiment, si c'est possible. C'est important.
Ces yeux scrutateurs me surveillent encore.
« … Soit. Si tu acceptes une malédiction restrictive, je te laisserai la vie. »
Est-ce ce qu'on appelle un pacte avec le diable ?