Celle qui venait de s'immiscer dans la conversation était une jeune femme épanouie, à l'allure très mage : monocle, bâton et robe par-dessus des vêtements amples et flottants. Le crâne rasé claqua la langue, gêné, dès qu'il la vit apparaître.
« Je servirai d'examinatrice, ça te va, Celia ? » « Carol, tu peux vraiment ? » « Ça fait une faveur, voilà ce que j'aimerais dire ; mais j'ai mes raisons cette fois, alors que dirais-tu de zéro faveur pour le moment ? » « Du moment que tu me ramènes notre chasseuse d'un jour en un seul morceau. » « S'en inquiéter reviendrait à douter de… euh, de mademoiselle Machin, non ? »
『Pour une raison ou une autre, on nous laisse en dehors de la conversation.』 『Nous sommes pourtant les principales intéressées, et on ne nous accorde même pas un regard. À en juger par la réaction du crâne rasé, la dame qui vient d'arriver doit être haut placée. Mieux vaut sans doute éviter de parler pour rien tout de suite. On ne dirait pas qu'elles nous veulent du mal, je crois.』 『De toute façon, on n'a pas l'air d'avoir besoin d'ouvrir la bouche. Au fait, la norme dont Ain parlait tout à l'heure, c'était bien ça ? Pourquoi il me cherche des noises, au juste ?』 『Franchement, c'est sans doute parce que tu as l'air faible. Aux yeux d'un adulte, être un enfant suffit à te faire paraître faible.』 『On ne peut pas y faire grand-chose, avec cette différence de taille.』
Nous avons eu, contre toute attente, un moment de silence, alors j'ai un peu parlé avec Ciel ; et étonnamment, Ciel n'est pas en colère. Cela dit, on pourrait en dire autant de moi : dans mon cas, je suis surtout impressionnée d'être tombée sur un cliché, et sidérée que ça arrive pour de vrai, si bien qu'il ne restait plus de place pour la colère.
C'est peut-être pareil pour Ciel, sauf qu'au lieu d'être impressionnée, elle est probablement en pleine observation de l'espèce humaine.
Même si nous ne sommes pas vraiment en colère, cela ne veut pas dire qu'il ne va pas payer. Si possible, j'aimerais donc une victoire écrasante, histoire de réduire un peu les chances qu'on vienne nous embêter à l'avenir. Et puis, c'est une excellente occasion de mesurer la force d'un Chasseur.
Leur discussion apparemment terminée, ce fut Carol qui s'approcha de nous.
« Bien, c'est moi qui superviserai l'examen. Les règles sont simples. La p'tite Machin et Alejo vont s'affronter, et selon le déroulement du combat, on décidera à qui appartient la pierre magique qu'elle a apportée et quel sera son Rang de Chasseur. Alejo est Chasseur de Rang D. La pierre magique qu'elle a apportée vaut, elle aussi, un Rang D. En bref, il vous suffit de gagner. Cela vous convient à tous les deux ? » « Je ne peux pas vraiment dire non, hein ? Donc si je réduis cette gamine en charpie, vous accepterez que la pierre magique soit à moi, c'est ça ? »
Le crâne rasé — Alejo — eut un rictus et me lança un regard. La réceptionniste Celia avait un air vaguement peiné, mais je n'y trouvais rien à redire. Comme je hochais la tête, Carol sourit d'un air entendu en ajoutant : « En revanche, il est interdit de tuer. »
« Au moindre problème, j'arrête le combat. Si vous ne vous arrêtez pas malgré cela, je ne garantis pas la suite. » « Regardez bien, madame la Chasseuse de Rang B. Il se pourrait que je frappe accidentellement un peu trop fort. » « Oui, bien sûr. Après tout, ce serait embêtant que quelqu'un meure sous ma surveillance. Et, p'tite Machin… c'est un peu gênant de continuer à t'appeler comme ça. Voudrais-tu me donner ton nom ? » « Je m'appelle Cielmer. »
Alors que j'étais encore en train d'assimiler le fait que Carol est Chasseuse de Rang B, on m'a soudain demandé mon nom. La conversation va vraiment beaucoup trop vite. Et je ne peux pas m'empêcher d'avoir l'impression qu'on vient de nous dire à nous de ne pas tuer. Alejo est de Rang D ; comme cette araignée était elle aussi de Rang D, il n'y a aucune chance que nous perdions. Cela signifie en outre que le géant borgne, dont la pierre magique était plus grosse, est probablement un monstre d'au moins Rang C.
« Cela te convient aussi, Cielmer ? » « Oui, je ferai de mon mieux. » « Alors, Celia. Je t'emprunte la salle. » « Oui, bien sûr. Fais en sorte qu'il n'arrive rien, d'accord ? » « Je sais, je sais. Bon, suivez-moi. »
D'un geste de la main, Carol nous entraîna à l'intérieur.
◇◇◇
Tout en supportant le regard assoiffé de sang d'Alejo, nous sommes arrivées dans un lieu qui ressemblait à une arène. Il n'y avait pas de véritables gradins, mais la zone était fermée par une sorte de dôme et paraissait aussi vaste qu'une piste d'athlétisme. Hormis la verrière qui laissait entrer la lumière du jour, rien de particulier. Je suppose qu'ils n'ont pas travaillé le sol, puisqu'il est irrégulier comme en pleine plaine. On nous a conduites au centre du terrain.
« Alejo, tu utilises une hache de bataille, c'est ça ? »
Sur ces mots, Carol sembla fouiller quelque part, puis lança soudain une hache de bataille sortie d'on ne sait où. Cet objet à l'air considérablement lourd fit un grand fracas en tombant au sol.
« Les tranchants sont émoussés, débrouille-toi avec ça. » « Aucun problème. » « Et pour Cielmer, que veux-tu ? » « Un couteau… peut-être ? » « Alors prends celui-ci. C'est un couteau ordinaire qu'on trouve n'importe où, alors fais attention à l'endroit où tu le plantes. » « D'accord. »
Comme pour la hache d'Alejo, elle a lancé un couteau tiré de je ne sais où. Sans surprise, je n'ai pas voulu l'attraper au vol : je l'ai ramassé une fois tombé au sol. Comme elle l'a dit, il a l'air de couper. Cela dit, je trouve qu'une hache de bataille qui semble bien plus lourde que moi reste beaucoup plus dangereuse, même sans tranchant affûté.
« Bien, vous pouvez commencer quand vous voulez. »
Après nous avoir remis nos armes, Carol a lâché cela d'un ton détaché et a pris ses distances. Comme Alejo ne semblait pas décidé à bouger tout de suite, j'ai décidé d'établir un plan rapide avec Ciel. Il aurait mieux valu le faire avant, mais je ne voyais aucune façon de perdre ce combat, alors j'ai oublié.
Je crois que, tant qu'on ne me limite pas dans ma façon de me battre, même moi je pourrais sans doute gagner. Au bout du compte, l'ennemi n'est qu'un humain. Mais se battre, c'est le rôle de Ciel, et je ne le lui prendrai jamais.
『Je vais dresser une barrière bien visible ; après ça, je peux tout te laisser ?』 『Bien sûr. Cela dit, ne pas le tuer, c'est difficile. Ça fait un moment que je me demande comment m'y prendre, tu sais ?』 『Pour commencer, pourquoi ne pas essayer d'en faire le plus possible sans t'appuyer sur ton Métier ni sur la barrière ?』 『Compris.』 『Ensuite, tant qu'on n'a pas l'air de perdre, essaie de ne pas donner ta pleine puissance. Ce serait assez ennuyeux que nos Métiers soient révélés.』
« Hé, gamine. C'est le moment de t'excuser. Sinon, il se pourrait bien que~ je te tue accidentellement d'un seul coup, tu vois ? » « Puisque tu as encore l'énergie de parler, pourquoi n'essaies-tu pas plutôt de m'attraper ? Tu vas trébucher sur tes propres pieds, tu sais ? »
L'attitude d'Alejo commençait à m'agacer, alors je l'ai rembarré tranquillement. C'est nous qui nous demandons comment éviter de te laisser mort, et toi tu prends ça à la légère. Enfin, la seule à s'en soucier vraiment, c'est Ciel.
« Haan ? On dirait que tu en as assez de vivre, gamine. Ne viens pas te plaindre quand tu commenceras à le regretter, hein ? » « Ô puissance magique, solidifie-toi et protège-moi. » « Tss. Une sorcière, hein. Ça va devenir pénible. »
Tandis que je psalmodiais pour dresser une barrière quelconque, Alejo claqua la langue et fronça les sourcils. Cette fois, pour qu'il la voie mieux, j'ai donné à la surface de la barrière l'aspect de l'eau. Elle est transparente, mais elle renvoie la lumière, ce qui permet de repérer facilement où elle se trouve. Elle a la forme d'une sphère, assez large pour contenir tout le corps de Ciel. Imaginez une barrière tout ce qu'il y a de plus classique.
Une fois la barrière achevée, mon rôle s'arrête là. J'échange avec Ciel. Peu de temps s'est écoulé entre mon incantation et l'échange, mais Alejo n'a pas regardé faire en silence. Il a brandi sa hache et l'a abattue sur nous. Décrivant un arc régulier, la hache est passée juste devant nous et a creusé le sol qu'elle a touché.
Si Ciel n'avait pas bondi en arrière, le coup aurait probablement porté. Et il y avait une force considérable derrière. Je pensais qu'un si grand mouvement raté le laisserait totalement découvert, mais contre toute attente, Alejo s'est propulsé en prenant appui sur sa hache et a enchaîné sur une deuxième frappe.
« Grah ! » Avec un cri énergique, sa deuxième frappe, sans doute parce qu'il avait bien exploité l'élan de la première, fut plus puissante encore. De surcroît, alors même qu'il partait d'une position un peu délicate, il a de nouveau fait tournoyer sa hache pour une troisième frappe, un fauchage horizontal. En toute honnêteté, il était plus habile que je ne le pensais, et cela m'a vraiment impressionnée.
Son Rang D n'est donc pas usurpé. Avec cette mobilité, il pourrait probablement venir à bout de cette araignée. Il se déplace bien plus vite que Ciel actuellement, et je remarque qu'elle est contrainte d'esquiver sans arrêt.
« Ho, ho. Alors comme ça, tu n'as que la langue bien pendue ? J'imagine que tu as effectivement volé cette pierre magique. Enfin, ça m'arrange bien. Elle a l'air solide, cette barrière, mais elle doit être bidon, pas vrai ? Ça explique que tu passes ton temps à fuir. Qu'est-ce qu'il y a ? Tu ne dis rien, tu as peur maintenant ? Avec une barrière aussi faible, tu ne peux que courir en tremblant. Alors, combien de secondes lui reste-t-il, à cette barrière ? Peu importe, de toute façon, si je la fracasse. »
Alejo a pris de l'assurance et s'est mis à pérorer, sans doute parce qu'il a décrété tout seul que Ciel était faible. Ce n'est pas que je reprenne ses mots, mais je me demande combien de temps cette barrière va tenir. J'y réfléchissais quand l'éclat dans les yeux de Ciel a changé ; j'ai alors cessé de penser à des inepties. La seule façon de décrire l'état de Ciel à cet instant, c'est qu'elle a craqué. Un regard à tuer.
Cela dit, du point de vue d'Alejo, elle ne devait pas être plus effrayante qu'un chiot en colère. Au moment précis où il a ri en lançant « Quoi ? Tu es fâchée ? », toute émotion a disparu du visage de Ciel, comme si un interrupteur venait de basculer en elle. Elle avait une expression presque de poupée, comme lorsqu'elle traite avec le duc Rispelgia.
« Puisque vous le dites, je vous en prie. Frappez donc autant qu'il vous plaira. Pendant ce temps, je prendrai tout mon temps pour préparer ma sorcellerie. »
Cela faisait un moment que je n'avais pas entendu Ciel employer un langage soutenu, mais ce n'est pas qu'elle lui témoigne du respect. J'ai le sentiment que réprimer ses émotions est une habitude née de ce qui s'est passé au manoir du duc Rispelgia. En entendant Ciel parler d'un ton dénué de toute émotion, Alejo a enfin semblé sentir que quelque chose n'allait pas chez elle. Sans répliquer, il a projeté sa hache en avant, comme une lance. Il s'avère donc qu'une hache à long manche peut aussi se manier ainsi.
Nous n'utiliserons sans doute jamais de hache, mais l'ignorer pourrait nous prendre au dépourvu. Quoi qu'il en soit, le coup a été bloqué par la barrière sphérique et pas le moindre fragment n'a atteint Ciel.
De mon point de vue, c'est une barrière fragile ; mais puisqu'il n'arrive même pas à la franchir, il lui est impossible d'égratigner Ciel. Au bout du compte, il n'est pas plus fort que cette araignée, j'imagine. Pendant ce temps, Ciel se sert de sa sorcellerie pour tracer un cercle magique sur le sol. Elle aurait pu le terminer en quelques secondes si elle l'avait voulu ; mais non seulement elle prend son temps, mais on dirait qu'elle en dessine un particulièrement complexe.
À l'extérieur de la barrière, Alejo enchaînait les grands moulinets de hache. Malgré ses efforts, il n'a pas touché Ciel une seule fois, et pas une seule fois son arme n'a atteint le sol.
« Dès que cette barrière cédera, ce sera fini. »
Alejo débordait d'assurance au début ; mais après plus de 10, puis 20 coups, un « Pourquoi elle ne casse pas ? » lui a échappé, et il a commencé à perdre son sang-froid. En outre, sans doute parce que Ciel ne lui prête pas la moindre attention, il a même tenté, le visage écarlate, de la provoquer : « Sale lâche, bats-toi loyalement ! »
Quand j'ai fini par me lasser de compter ses coups, Alejo s'est mis à geindre : « Pourquoi ? Pourquoi elle ne bouge même pas ? » Il avait du mal à respirer et ses mains saignaient à force de serrer le manche. Il était trempé de sueur et couvert de boue. Sa fougue de tout à l'heure avait disparu par-delà l'horizon.
Au départ, le plan était de se battre sans compter sur la barrière ; mais puisque c'est ta faute si tu as mis Ciel en colère, tu voudras bien y renoncer. Et puis, ne va pas te plaindre maintenant. Le cercle magique de Ciel est presque achevé. Relevant la tête, Ciel a capturé Alejo dans son champ de vision.
« Eh bien. »
À ces mots, Alejo a semblé se rappeler ce que Ciel faisait depuis tout ce temps. Son visage est devenu livide à toute vitesse. Tandis que la puissance magique circulant dans le corps de Ciel était absorbée par le cercle, un mince filet de sang a coulé sur la joue d'Alejo.
La sorcellerie de Ciel s'est révélée être une simple lame de vent, efficace pour trancher sa robe et d'autres matériaux. Maniée par Ciel, cette lame affichait un tranchant impressionnant. En revanche, quand j'ai essayé la même sorcellerie, elle s'est transformée en ventilateur. Cette même lame de vent a frappé Alejo deux fois, trois fois… sans répit.
« C'est léger, c'est ridiculement léger. Tu ne me battras pas avec des égratignures pareilles ! »
En s'apercevant que les attaques de Ciel n'étaient pas si puissantes, Alejo a perdu sa peur et, comme pour masquer qu'il en avait eu, s'est mis à hurler. Mais sa vanité n'a pas duré. Les lames de vent qui pleuvaient sans discontinuer creusaient d'innombrables plaies superficielles. Il pouvait bien supporter la douleur, il ne pouvait pas arrêter les filets de sang. Chacune de ses attaques ne faisait qu'aggraver le saignement, et il n'arrivait même pas à percer la barrière. Pendant tout ce temps, ses blessures légères ne faisaient que se multiplier.
« Arrêtez ! Arrêtez ça ! Arrêtez, je vous en supplie ! »
Au bout du compte, j'ignore s'il a d'abord perdu espoir ou s'il a trop saigné ; mais Alejo a lâché sa hache et, recroquevillé en position fœtale, a hurlé ces mots avant de perdre connaissance.