« Hé, Gōju, ça fait exactement un an aujourd'hui que je suis devenu vicomte... »
Sora adopta une posture de profil, serrant plus fort la main qui tenait son bokken.
« Pourquoi est-ce que je dois me couvrir de boue ? »
« Je pense que c'est encore mieux que de se couvrir de sang quand le moment viendra. »
Gōju repoussa le bokken de Sora qui fondait sur lui, puis fléchit rapidement les genoux pour balayer les jambes de son adversaire.
Sans même le temps de pousser un cri, Sora perdit l'équilibre et s'écrasa sur le gazon du jardin, atterrissant sur les fesses.
« L'ukemi ! »
« Je sais ! Arrête de hurler ! »
Tout en se relevant avant même que Gōju n'ait fini sa remarque, Sora lui rétorqua.
« Bon sang, un an quand même ? Je trouve que c'est un anniversaire plutôt important, moi... »
Comme l'avait dit Sora, cela faisait aujourd'hui un an que le vicomté avait été établi.
Les environs de Crossport, le fief de Sora, connaissaient une reprise économique rapide.
Le commerce avec le marquisat de Beltze, via la compagnie Wooddora, y avait grandement contribué.
Le bois de bouleau fumé, dès qu'il était réimporté au marquisat de Beltze, se vendait comme des petits pains.
Le marquis Beltze avait en effet manœuvré en coulisses pour les artisans qui suffoquaient déjà sous la pénurie de bois.
Le marquis Beltze voulait sans doute éviter que les artisans ne se dispersent.
Du marquisat de Beltze, on importait, outre le bouleau, des céréales telles que le seigle.
Pour des raisons budgétaires, la réserve consistait presque entièrement en blé reporté de l'année précédente, mais l'état nutritionnel des habitants s'améliorait régulièrement.
L'ajustement des taux d'imposition avait aussi un impact important, et la situation économique s'orientait légèrement à la hausse.
Quand Sora jetait un coup d'œil à Crossport qui s'étendait sous ses yeux, il voyait encore ça et là de nouvelles maisons et de nouveaux comptoirs en construction.
« Nous avons passé une année sans encombre. C'est une joie. Cependant, Sora-sama, vous passez vos journées enterré dans la paperasse, vous pourriez bien nous accorder un peu de temps pour jouer, à nous !? »
« Gōju-san, votre vrai fond ressort. »
« Ho, c'est maladroit de ma part... Bref, Sora-sama a beaucoup d'ennemis. On ne sait jamais quand ni où une attaque pourrait survenir. Il faut vous entraîner pendant qu'il en est encore temps. »
Les paroles de Gōju étaient fondées.
Mais comme elles venaient après que ses véritables intentions eurent fuité, leur pouvoir de persuasion en était terni.
Malgré tout, Sora décida d'accepter l'invitation de Gōju, histoire de remédier à son manque d'exercice.
« C'est entendu. Je vais te prendre un point et te faire faire la grimace ! »
Le bokken en garde à la hanche, Sora s'élança.
Tandis qu'il observait du coin de l'œil Sora et les siens, qui riaient en brandissant leurs bokkens peu importe le nombre de fois où ils étaient renversés, Chaf effectuait ses exercices de base.
Les techniques de judo apprises de Sora n'étaient pas du genre à servir fréquemment sur un champ de bataille.
Comme on pouvait s'y attendre, la femme-bête Sania progressait à vive allure, jusqu'à pouvoir projeter un membre de l'Unité des Flammes en un contre un, mais c'était sans doute grâce aux capacités physiques des femmes-bêtes.
C'est pourquoi Chaf s'entraînait en silence avec son épée longue.
Un entraînement pour rendre plus pratique, pour l'adapter à son propre corps, l'escrime qu'il pratiquait depuis l'enfance. Il portait son attention sur la forme dans chaque recoin de son corps, vérifiant les mouvements qu'il était capable d'exécuter.
Cet entraînement, qui exigeait normalement une concentration considérable, n'avait pas du tout porté ses fruits cette année-là.
À la moindre occasion, ses pensées dérivaient vers une comparaison entre lui et Sora, l'empêchant de maintenir sa concentration.
Encore tout à l'heure, il avait suivi des yeux les mouvements de Sora, ce qui avait déréglé sa manière de manier l'épée.
Déçu par lui-même, Chaf poussa un soupir.
Il rengaina son épée longue, promena son regard autour de lui et fronça les sourcils.
« Hé, l'Unité des Flammes, vous n'avez pas vu mes subordonnés ? »
Il interpella un membre de l'Unité des Flammes qui buvait de l'eau à l'ombre d'un grand chêne chevelu.
« Ah ? Maintenant que vous le dites, je ne l'ai pas vu aujourd'hui. Hé, quelqu'un sait ? »
Le membre de l'Unité des Flammes héla un collègue qui faisait ses exercices à proximité.
« Un, pour Sora-sama. Deux, pour le peuple. Trois, Ruryu-sa── »
« Non, ça ne marchera pas. »
Désolé de ne pas pouvoir vous aider, s'excusa le membre de l'Unité des Flammes en baissant la tête.
Chaf le remercia et fit demi-tour.
Alors qu'il cherchait ses subordonnés en faisant le tour de l'arrière du manoir, il tomba sur des hommes qui se prélassaient, une bouteille d'alcool à la main.
L'un d'eux, qui vérifiait le contenu de sa bouteille, aperçut Chaf. Il agita la bouteille de gauche à droite et prit la parole.
« Jeune maître, qu'est-ce que devient l'entraînement ? »
« Félix, c'est ma réplique. Qu'est-ce que signifie sécher l'entraînement ? Sortez immédiatement dans le jardin et recommencez ! »
Le jeune homme appelé Félix lança un coup d'œil à Chaf, qui désignait le jardin d'un ton ferme, et fit claquer sa langue.
Félix vida sa bouteille d'un trait. Le visage rougi par l'alcool, il dévisagea Chaf de bas en haut.
« Jeune maître, nous, on est déçus de vous. On n'arrive pas à croire que vous ayez l'étoffe pour nous avoir traînés jusqu'à cette ville côtière. Pourtant, la seule raison pour laquelle nous sommes restés ici, c'est que le comte Traynen, ce grand chef, nous l'a ordonné personnellement. »
Il cracha ces mots : « On n'a pas que ça à faire de jouer à la marchande. »
Les hommes qui servaient d'escorte à Chaf étaient des hommes d'élite de l'armée de Traynen. L'entraînement que Chaf peinait à suivre avec concentration depuis un an n'était, à leurs yeux, qu'une « partie de marchande ».
Chaf, qui en avait conscience, serra les lèvres en une ligne droite et réprima l'envie de répliquer.
« ... Cela n'a rien à voir. L'entraînement, vous le ferez. Si au moment de vous rendre à mon père, vous êtes affaiblis, cela posera problème. »
« ──Qu'est-ce que tu dis ? »
Félix émit une voix mécontente et dévisagea Chaf.
C'était sans doute le fait d'être traités de faibles qui l'avait piqué au vif.
Félix se leva, la bouteille vide à la main.
« Si vous le dites, essayez donc de me prendre un point, à moi qui suis affaibli. »
En parlant, il prit la bouteille comme s'il s'agissait d'une épée courte et se mit en garde.
Malgré l'alcool, il ne laissait paraître aucune ouverture.
Chaf plissa les yeux, mécontent, et balaya du regard Félix et les autres.
« ... Si je te prends un point, vous reprenez tous l'entraînement ? »
« Si on se laisse prendre, on suivra vos instructions, jeune maître. Si on se laisse prendre, cela dit. »
Une fois la promesse arrachée, Chaf fit demi-tour pour aller chercher son bokken.
Félix l'appela, l'air ennuyé.
« Faisons comme ça, ici. Pour vous, une bouteille suffit. Vous, utilisez l'épée à votre ceinture. »
« ... Soit. Je te bats avec le fourreau. »
Chaf tira son épée dans son fourreau et la présenta à la verticale.
« Quand vous voulez ? »
Félix provoqua en balançant la bouteille qu'il tenait d'une main.
La force réelle était du côté de Félix. Mais, ivre comme il l'était, son jugement ne pouvait qu'être émoussé.
Chaf renforça sa prise sur la garde, fit un pas en avant. Il fit mine de frapper de haut, puis fit un second pas en biais pour décaler le timing — une feinte.
C'était une bonne feinte, visant la faille d'un jugement ralenti.
Mais une feinte ne fonctionne que si elle n'est pas devinée.
Félix perça la feinte de Chaf sans la moindre difficulté.
Il avança en synchronisation avec la feinte, réduisit la distance et, au moment où l'épée allait s'abattre, il tapa du plat de la main sur le bras de Chaf pour le rejeter sur le côté.
Sans même regarder le bras qui partait en travers avec l'épée, Félix enfonça un coup de pied sans pitié dans le ventre de Chaf.
Alors que Chaf s'effondrait, le visage tordu par la douleur, Félix fit rouler la bouteille sur le côté.
« Même pas besoin de la bouteille. Si tu veux recommencer, n'hésite pas. »
Il lâcha ces mots avec lassitude et s'éloigna avec les autres gardes.
« ... ! »
Chaf serra les dents et frappa le sol de toute la force de son poing.