« Ce sera probablement une nuit blanche, mais Khor prépare le casse-croûte, donc pas d'inquiétude. »
Sora, qui avait sélectionné des plaques de bronze sur le navire venu livrer les matériaux et les avait fait entrer dans le domaine du fonctionnaire de Motomachi, retroussa ses manches et annonça le début du travail.
La lueur de la lune est faible. Pourtant, le jardin qui devrait être plongé dans l'obscurité est rempli de lumière.
C'est le cercle magique amélioré par Sora durant le voyage depuis la capitale royale qui fournit cet éclairagé.
Une clarté suffisante pour travailler sans peine.
Le territoire vicomtal s'est séparé du comté de Kleinselt, fief de la faction de l'Église, il n'y a pas si longtemps.
Sous l'influence de l'Église, c'est une terre où le vent souffle fort contre la magie.
C'est pour cela que Sora a choisi ce domaine, situé un peu à l'écart de la ville, comme lieu de travail.
Il faudra à terme réformer la conscience des habitants du fief, mais pour l'instant, Sora décida de se concentrer sur la tâche immédiate et fit le tour des membres présents dans le jardin.
Outre Lylyu et Razette, trois chevaliers de la brigade des flammes, dont Gorge, ainsi que Sora lui-même, soit six personnes au total, formaient l'équipe de travail. Pour info, les autres chevaliers de la brigade des flammes sont affectés à la surveillance des environs et à la garde de l'entrepôt de réserve.
« Avant de commencer, j'aimerais demander... Pourquoi Sania n'est pas là ? »
Sora plissa légèrement les yeux et regarda Razette.
Tout en se frottant les yeux avec une mine endormie, elle désigna le domaine.
« Elle est partie aider Khor. Il est difficile pour une seule personne de préparer le casse-croûte pour tout ce monde. »
« Sois honnête. Tu l'as laissée filer, hein ? »
« J'ai simplement exaucé son souhait. »
Razette fit l'innocente avec un air détaché.
Sora claqua la langue et désigna Lylyu.
« Tu la remplaces, Sania... »
« Refusé. Du point de vue de la bonne personne à la bonne place, et surtout pour nos recherches, je ne peux pas accepter cet ordre. »
Croisant les bras comme pour dire qu'elle ne bougerait pas d'un millimètre, Lylyu secoua la tête.
Sora porta son regard sur Gorge et les siens, mais ils sont les gardes du corps. Comme ils assurent aussi la main-d'œuvre, il ne peut pas s'en passer.
Boudeur et vexé, Sora fit apporter les plaques de bronze à Gorge et aux autres.
« Le travail en lui-même est simple. D'abord, on polit ces plaques de bronze jusqu'à ce qu'elles brillent comme des miroirs, ce serait l'idéal. »
Gorge et ses hommes firent une grimace subtile en recevant du vin avec la botte de paille destinée aux chevaux.
Ils savaient que ce vin était de haute qualité.
Sora le savait pertinemment aussi, et il leur donna un ordre impitoyable.
« Si vous frottez en y versant ce vin, le trouble disparaîtra. Pas question d'en cacher pour le boire. »
Face au sourire qui ne laissait pas place au refus, Gorge et ses hommes saisirent la paille et se mirent à polir les plaques de bronze avec acharnement.
Le vin contient de l'acide citrique.
La teneur varie selon les millésimes, mais comme les fruits comme le citron sont introuvables, Sora a fait un compromis.
Sora commença à graver des caractères à la pierre sur un panneau sommaire fait d'un cadre en bois rempli d'argile.
« Je vais expliquer ce qu'on va fabriquer. Ceux que ça intéresse, écoutez en travaillant. Lylyu, pas besoin de lever la main. »
Tout en supportant le regard brûlant de la belle aux cheveux blonds mêlés de roux qui le dévorait des yeux, Sora lut le nom qu'il avait inscrit sur le panneau.
Comme s'il présentait son jouet favori, Sora continua son explication.
Depuis le deuxième étage du domaine, Chaf observait la scène en bas et poussa un soupir.
Lui aussi avait réfléchi pour résoudre la pénurie de bois, mais n'avait rien trouvé.
Il avait perdu le duel, ne pouvait pas suivre les manœuvres politiques, et maintenant même sur le plan de l'intelligence, on lui montrait la différence.
── Même si je suis plus âgé, je ne vaux rien face au vicomte Kleinselt.
La méthode de Sora, son explication, parvinrent jusqu'aux oreilles de Chaf.
C'est d'une simplicité enfantine. L'appareil n'a rien de compliqué. Avec du temps, même un gamin du bourg pourrait le fabriquer.
── En gros, s'il n'y a pas de bois, il suffit d'utiliser le soleil, c'est ça ?
La voix de Sora résumant tout l'explicatif frappa le pavillon de Chaf.
Chaf s'appuya contre le mur près de la fenêtre et ferma les paupières.
« ... Impossible de gagner contre un type comme lui. »
La lumière magique qui éclairait le jardin s'infilait par la fenêtre en bois brisé.
L'ombre déformée née du bois brisé semblait ramper jusqu'à son cœur.
« ... Lord Trinen ? »
Une voix de jeune fille le fit se retourner.
Là se tenait la fille aux oreilles d'ours, tenant un plateau chargé de casse-croûte.
« Une bête-humaine ? Que fais-tu au deuxième étage ? »
Surpris par sa propre voix mal lunée, il le regretta sur l'instant.
── Ça ressemble à de la simple colère déplacée.
Il avait remarqué le changement d'expression qu'elle avait montré dans la journée.
De plus, ils sont seuls à deux ici. Personne pour la consoler si elle s'effondre.
Realisant qu'il a fait une bêtise, Chaf observa son visage à la dérobée et cligna des yeux, stupéfait.
La fille, Sania, haussait les épaules en souriant amèrement.
« C'est Khor-san qui a fait le casse-croûte, donc mange sans inquiétude. »
Tout en gardant son sourire amer, elle posa le plateau et fit demi-tour vers le couloir.
« Attends, ça... »
Il l'avait arrêtée, mais ne savait quoi dire. Chaf bredouilla.
Si c'était du courage forcé, ses mots risquaient de faire craquer la digue.
Alors que Chaf cherchait la suite, Sania se tourna lentement vers lui.
« Lord Trinen, vous avez un malentendu, alors je le dis clairement : peu m'importe que vous me détestiez. »
« ... Quoi ? »
Face à ce « tu n'existes pas » soudain, Chaf douta de ses oreilles.
Sania sourit à nouveau amèrement et porta son regard vers la fenêtre donnant sur le jardin.
« Vous saviez que j'étais une gamine des rues, au départ ? »
« Une gamine des rues ? Arrête tes bêtises. »
« Au passage, Lylyu aussi. »
Devant Sania qui le désignait du doigt vers la fenêtre d'un ton léger, Chaf restait bouche bée.
Elle ne semble pas mentir, mais c'est impossible à croire.
Comment une gamine des rues pourrait-elle avoir des liens avec le noble Sora Kleinselt ?
Pire encore, la fille là-bas dans le jardin, qui écoute l'explication de Sora et lui pose des questions pertinentes, intelligente, était aussi une gamine des rues — c'est au-delà de l'imagination.
Tout en plongeant Chaf dans la confusion, Sania observait le jardin d'un sourire paisible.
« C'est Sora-sama qui nous a relevées, nous les gamines des rues. Je lui suis infiniment reconnaissante. Mais... »
Sania regarda Chaf avec une mine embarrassée.
« Je craignais qu'une fois devenu vicomte, de mauvaises rumeurs ne courent à cause de moi, la bête-humaine. Et pourtant, Sora-sama n'a pas changé la distance entre nous. »
Plus de souci à se faire, semblait dire son regard brillant de joie tourné vers le jardin où se trouvaient Sora et les autres, avant qu'elle ne tourne le dos à Chaf.
« Les nobles qui ne s'accrochent pas à des "mesquineries" comme gamine des rues ou bête-humaine, ça ne court pas les rues. J'ai compris que vous êtes différent, Lord Trinen, et ça m'a soulagée. »
Tandis que les pas de Sania s'éloignaient, Chaf fixait le sol.
── Ce n'est pas une façon de penser noble.
Pourtant, c'est aussi un fait que cela renforce la loyauté envers Sora.
── Si je lui suis inférieur en capacité, et même en humanité, alors que dois-je faire... ?
Dans le couloir sombre, Chaf continua de fixer le sol pendant un long moment.