Dans une pièce du rez-de-chaussée peu endommagée, Sora attendait le marchand ambulant avec Chaf.
Derrière eux, Razetto se tenait en retrait ; c'était à Ryuryu qu'incombait la tâche d'escorter le marchand jusqu'ici.
Le marchand ambulant fit son apparition.
Comme il ne cessait de jeter des regards furtifs vers le décolleté suggestif que formait la généreuse poitrine de Ryuryu, il faillit trébucher sur un trou béant dans le plancher.
Un bel apparence est une arme. Même si l'intérieur est celui d'un fou de science.
Il n'y avait ni bureau ni chaise dans la pièce. Tout en s'excusant de devoir rester debout, Sora observait le marchand.
Il n'était plus jeune. Un homme parvenu à la quarantaine.
Un visage fin aux yeux bleus qui brillaient vivement, une barbe soignée lui couvrait le menton. Sa tenue était pratique, comme il sied à un colporteur, mais les boutons décoratifs de son manteau révèlaient qu'il avait de l'argent.
Ce goût sans ostentation montrait aussi qu'il n'en était pas à sa première négociation avec un interlocuteur compétent.
Pourtant, il ne parvenait pas à dissimuler la lueur de cupidité qui troublait son regard.
Difficile de dire s'il était de première ou de seconde zone. Même cette incertitude, si elle entrait dans le scénario du marchand, en faisait un adversaire délicat.
— Enfin, juste un second couteau qui se donne des airs.
De la poignée de main, il perçut qu'on le traitait en client de passage sans intention de fidéliser, et Sora ricana intérieurement.
En voyant ce bâtiment, on comprend qu'il faut des matériaux pour le réparer. C'est une opportunité commerciale, et un marchand qui laisserait passer une telle occasion par manque de cupidité ne s'élèverait jamais.
Comme prévu, le marchand, impatienté par le silence sourire aux lèvres de Sora, avala sa salive et prit la parole.
« Je pense que vous êtes au courant : je me suis présenté aujourd'hui, en toute connaissance de cause quant aux multiples occupations du vicomte Kleinzelt, pour exiger l'exécution du contrat conclu l'autre jour avec le fonctionnaire de cette ville. »
Sora était intérieurement ahuri par ce marchand qui zappait les politesses pour plonger directement dans la négociation.
Il devait penser qu'on allait invalider le contrat sous prétexte que l'ancien fonctionnaire avait agi de son propre chef.
S'il était annulé, le marchand subirait des pertes telles qu'il ne pourrait plus continuer son activité.
Révéler sa faiblesse à son interlocuteur, c'est vraiment le comble de la médiocrité.
Cela dit, le contrat est déjà conclu.
Il serait facile de l'annuler par la force, mais si on le faisait, tous les marchands fuiraient le domaine du vicomte.
Le contrat est à la fois l'épée et le bouclier du marchand. Faire des affaires où il ne vaut rien, c'est comme affronter une bête féroce à mains nues ; on appelle cela de la témérité, un « compliment » qui place l'homme à l'opposé du marchand.
Pour la reconstruction à venir du domaine du vicomte, l'activité des marchands est indispensable.
Je ne sais pas quel contrat c'est, mais je ne peux pas le rejeter sans ménagement.
« Dans ce cas, vérifions le contenu du contrat, par précaution. »
Arborant en apparence un sourire calme, Sora entama la discussion.
— Voyons ce qui va sortir.
Sora ignorait le contenu du contrat censé avoir été conclu entre le fonctionnaire municipal et le marchand. Il ne savait même pas s'il avait réellement été signé.
Tous les documents importants avaient semble-t-il été emportés, introuvables. Soit pour détruire les preuves de malversations, soit par pure méchanceté.
Zezu et les autres devaient fouiller l'étage, dont l'exploration n'était pas encore terminée.
Pour la première fois, une lueur d'espoir apparut sur le visage du marchand.
« Vous dites vérifier, mais vous n'avez pas le contrat sur vous, n'est-ce pas ? »
Un sourire commercial féroce, à faire lécher ses babines.
Ayant appris la fuite de l'ancien fonctionnaire, il déduisit de l'attitude de Sora qu'aucune passation n'avait eu lieu.
Il pariait sans doute sur un gros gain s'il imposait ses conditions unilatérales et trafiquait le contrat.
Le sourire de Sora disparut, remplacé par un air grave, et il acquiesça.
« C'est exactement ça. Il est parti sans passer le relais. J'ai déjà reçu le rapport disant que les documents et contrats avaient été confiés à une personne de confiance, de peur qu'ils ne soient détruits lors d'émeutes. Je suis venu voir par moi-même, et voilà l'état des lieux. »
D'un large geste du bras, Sora montra le désastre alentour, puis haussa les épaules.
Le rapport, bien sûr, était un mensonge.
Il bluffa en laissant entendre qu'il recevrait le contrat plus tard, pour tenir le marchand en respect.
« Bien sûr, il n'est pas difficile d'imaginer qu'il vous faisait confiance. Mais comme il était pressé, il a dû choisir quelqu'un de commode. N'en prenez pas ombrage. »
« ... Je suis confus. »
Il n'avait pas prévu une telle pique, et la bouche du marchand se crispa.
Apparemment, il comprit qu'il n'avait pas affaire à un gamin comme en avait l'air, et le marchand se raidit.
Arborant à nouveau un visage où perçaient tension et impatience, il sortit le contrat et en lut le texte.
— Hey, c'est pas une blague... !
Face au contenu lu à voix haute, Sora réprimait de toutes ses forces la colère qui montait du fond de lui, mais pour le bloc de sens de la justice à ses côtés, c'était intolérable.
Chaf aboya.
« Arrêtez de vous foutre de ma gueule !!! »
Face à ce rugissement de rage assourdissant, le marchand trembla de tout son corps.
Le sang lui montait à la tête ; Chaf s'avança vers le marchand à grandes enjambées.
« Depuis tout à l'heure j'écoute, c'est quoi ce contrat débile ! Vous vendez tout le bois de réserve de la ville ? Le prix est aberrant. Même dans le domaine du marquis Beltze, riche en bois, ça vaudrait cinq fois plus. Et en plus, c'est le domaine de Kleinzelt ici ? Y a des limites à l'exploitation ! »
La colère de Chaf était légitime. Elle ne différait pas d'un iota de celle que ressentait Sora.
Le marchand pâlit sous la rage spectrale de Chaf, mais rassembla son peu de courage pour brandir le contrat.
« M-même si vous dites ça, nous avons versé un acompte au fonctionnaire municipal ! Et ce contrat n'est pas un contrat personnel, il a été conclu sous l'autorité du fonctionnaire municipal. Puisqu'il détient l'autorité de gestion non seulement sur cette ville mais sur tout le domaine du vicomte, il a aussi le devoir de superviseur. L'argument "le responsable a changé donc le contrat est caduc" ne tient pas ! »
L'argument du marchand, à demi crié, était juste.
Puisqu'il a été conclu dans le cadre des pouvoirs du fonctionnaire en tant qu'organe administratif, ce contrat est valide quel que soit son contenu.
Il n'y a d'autre choix que de l'accepter, même de force.
L'obligation d'exécuter le contrat incombe bel et bien à Sora.
— Quel putain de cadeau de départ il nous a laissé, ce salaud... !
Ainsi, en moins d'une heure, la ville plongea dans une pénurie de bois dramatique.