L'après-midi venue, le comte de Kleinselt fit son apparition dans la salle de cérémonie qui avait pris des allures de tribunal.
Le visage pâle, la démarche chancelante et instable. En apercevant le parchemin familier qu'il tenait en main, Sora eut la certitude que le plan avait réussi.
« Père, avez-vous réussi à bien falsifier ces documents dits preuves ? »
Dès qu'il perçut dans son champ de vision Sora arborant un sourire triomphant, le comte de Kleinselt sentit le sang lui monter à la tête et serra les poings.
« Sora, toi… ! »
Sur le point de se jeter sur lui pour le frapper, il fut immédiatement maîtrisé par la garde rapprochée.
« Majesté ! C'est un complot !! »
Sans accorder la moindre attention aux paroles du comte qui venait de basculer dans les supplications, le roi ordonna d'un regard au vice-commandant de la garde de saisir les documents des mains du comte.
Le vice-commandant arracha sans pitié les papiers au comte qui résistait et les remit au roi.
Après en avoir lu le moindre recoin, le roi porta sur le comte un regard de mépris sans retenue.
« Il n'y a nulle part la signature de lord Sora ni le sceau de vicomte, et d'ailleurs le document n'est-il pas couvert de moisissure ? On dirait à peine un papier échangé il y a dix jours. Ceci serait une preuve ? »
Le document brandi par le roi ne présentait aucune valeur probante quant à l'implication de Sora.
Dix jours plus tôt, la signature de Sora et son sceau de vicomte y figuraient bel et bien. Ils avaient disparu sans laisser de trace.
Les grands pontifes de la faction de l'Église, le marquis Beltze et d'autres se virent présenter le document par le roi et devinrent témoins.
Le roi comme le marquis Beltze observaient l'attitude de Sora, mais lui restait agenouillé, la tête baissée, sans laisser paraître son expression. Nul autre que lui ne pouvait le savoir, mais au fond de lui, il riait aux éclats.
Quelle que fût l'astuce qu'il avait employée, il était évident que le document apporté par le comte ne'avait aucune force probante.
Dès lors, la preuve soumise par Sora — le manifeste portant la signature et le sceau du comte — serait nécessairement reconnue.
La rébellion de la maison du comte de Kleinselt fut prouvée.
Les nobles de la faction de l'Église tentèrent de brandir la thèse du complot, mais leurs propres sommités avaient nié la valeur du document du comte, et il n'y avait aucun avantage pour Sora à fabriquer une rébellion qui le mènerait à l'échafaud ; pour ces raisons, ils ne purent élever la voix.
D'ailleurs, le comte de Kleinselt était grandement haï des autres nobles.
Qui plus est, même en peinant à prouver son innocence, seule l'Église y gagnerait, sans le moindre bénéfice pour l'avocat. En cas d'échec, on passerait pour avoir couvert un traître, ce qui est mauvais pour la réputation.
Il n'y avait pas de sot parmi les nobles pour aller tirer les marrons du feu.
À la place, ils se contentèrent de formuler une demande de grâce purement formelle, pour s'en servir de prétexte vis-à-vis de l'Église.
Le père et le fils Kleinselt furent jetés en prison en attendant le verdict.
Au son des malédictions de son père biologique qui provenaient de la cellule voisine, tel une berceuse, Sora passa ses jours à faire d'agréables siestes.
La cellule d'à côté était un enfer de cris et de hurlements, mais Sora souriait comme s'il écoutait sa musique favorite.
Le verdict du roi tomba le matin du cinquième jour.
« L'ex-comte de Kleinselt sera exécuté en public avec son épouse, l'ex-vicomte de Kleinselt subira également la peine capitale. Le cadet, Salon de Kleinselt, sera confié à la maison du marquis Beltze. »
C'était de fait la dissolution de la maison.
À cette période, l'ex-comte s'était calmé. Sora tuait le temps avec une évidente lassitude.
Quelques nobles émirent des réserves parce que la peine de l'accusateur était devenue équivalente à celle du meneur de la rébellion, mais le roi n'y prêta pas attention.
Le problème survenait du côté du territoire de Kleinselt.
Non seulement dans le vicomté, mais aussi dans le comté, des protestations éclataient. Celles du comté étaient menées par un petit village de pêcheurs. L'Église aurait normalement écrasé ce mouvement de protestation porté par la force de cohésion de ce village qui distribuait son charbon d'ogalite, sa spécialité, à un village au bord de la ruine.
Qu'elle n'ait pu le faire tenait au document que Sora avait confié à Gorge, portant la signature de Leul et le sceau du chef de l'Église.
Muni du document falsifié par Sora, Gorge lança son cheval blanc au galop, le ménageant avec brio, et rallia sans quasi aucun repos Zez et Col qui l'attendaient au bord de la rivière.
Les trois, embarqués sur le navire à grande vitesse conçu par Rulyu et doté de cercles magiques gravés par Sanya, descendirent le fleuve jour et nuit. À proximité immédiate du territoire du comte de Kleinselt, ils détruisirent le bateau pour effacer les preuves et rejoignirent l'unité des Flammes qui les attendait.
« En cas de pépin, nous, l'unité des Flammes, servirons de leurre, alors soyez tranquilles. »
« Si vous rentrez sains et saufs, je vous accorde le droit de caresser la tête de ma fille. »
Gorge tapa sur l'épaule de Col, raide de tension, et Zez lança une plaisanterie.
Col acquiesça vaguement, et l'unité des Flammes sourit avec résignation.
Après quelques bavardages, ils entamèrent leur progression vers la ville, mettant en déroute ou contournant les malheureuses troupes seigneuriales qu'ils croisèrent, et parvinrent à destination.
Zez et l'unité des Flammes attendirent Col dans le chalet de chasse familier dressé près de la ville.
Seul, envoyé vers la ville, Col avait le visage blême, mais il se rappela les mots de Sora.
À savoir : cours à l'église à toute vitesse.
Col prit une grande inspiration et, affichant aux yeux des habitants une course déréglée par la tension, s'élança vers l'église.
Le primat, chargé de l'administration en l'absence du chef Leul, jeta un regard soupçonneux à Col, mais en voyant le document qu'on lui tendait, il s'écarquilla les yeux de stupeur.
« Excommunier jusqu'au dernier croyant du territoire de Kleinselt ? Qu'est-ce que c'est que ça ! »
Le primat vérifia à plusieurs reprises, sous différents angles, la signature de Leul et le sceau du chef de l'Église apposés sur le document.
« À, apparemment, il y a de fortes chances que les croyants du territoire de Kleinselt soient pris en otage, donc, en urgence, il est nécessaire de les excommunier temporairement, dit-on. »
Col débitait sa réplique préparée en haletant sous le contrecoup de sa course à plein régime. Sa langue fourchait légèrement sous l'effet de la tension, mais cela ne fit que renforcer l'authenticité du mot « urgence ».
Le primat restait pourtant perplexe face à l'ampleur de l'affaire, mais une information lui revint soudain à l'esprit.
On disait que la célèbre unité des Flammes du vicomte Sora était en train de mettre en déroute l'armée seigneuriale à l'intérieur du territoire du comte.
Le primat avait d'abord balayé l'idée qu'on n'enverrait pas la prunelle de ses yeux, l'unité des Flammes, rien que pour cette période, mais la situation avait changé.
« Ne serait-ce pas que l'unité des Flammes bouge pour empêcher l'arrivée de ce document… ? »
À cet instant, le papier qu'il tenait lui sembla gagner un poids soudain. D'ailleurs, la signature de Leul et le sceau du chef de l'Église y figurant étaient authentiques.
Il n'y avait plus place au doute.
Col enfonça le clou.
« Veuillez transmettre cette directive à toutes les églises du territoire de Kleinselt au plus vite. Avant que de faux documents ne circulent. Sinon, mes efforts auront été vains ! »
Le primat, prenant pour de la peine à livrer le document sous la poursuite jour et nuit de l'unité des Flammes les efforts que l'Église souhaitait voir vains, compatit à Col et fit partir les instructions dans la journée à toutes les églises du territoire.
Ce jour-là, les églises qui rassemblaient les croyants dans le cadre de leur rôle d'entraide les excommunièrent unilatéralement.
Il était naturel que les croyants, qui donnaient de l'argent arraché à leur vie difficile, soient furieux de cette trahison.
L'Église, qui détournait vers Sora l'insatisfaction face à une vie qui ne s'améliorait pas, voire empirait, et l'hostilité dirigée contre la maison du comte de Kleinselt et contre l'Église qui ne faisait rien, se vit jeter en pleine figure la colère accumulée des habitants pour avoir abandonné son rôle d'entraide, pilier de sa cohésion.
La chasse aux églises commença partout, et les gens d'Église n'eurent d'autre choix que de fuir, parfois déguisés en mendiants.
« Ainsi l'Église a-t-elle vu son influence balayée du territoire de Kleinselt en un clin d'œil. »
« C'est notre tour. »
Informée de la réussite du plan, Razette donna ses ordres à Sanya et Rulyu.
« Nous lançons l'aide d'urgence au territoire de Kleinselt. Sanya gère la comptabilité, Rulyu met en œuvre le plan de distribution des vivres. C'est pour cela que Sora-sama nous a laissé le vicomté. Faites flamber toute la fortune du manoir vicomtal ! »
« C'est notre bataille d'adieu par la reconstruction ! »
Acquiesçant aux mots de Sanya, les femmes se mirent en mouvement.
Une fois l'Église partie et la dissolution de la maison du comte de Kleinselt devenue certaine, le territoire aurait dû sombrer dans l'anarchie.
Ce qui l'en empêcha de justesse, ce fut la masse de secours acheminée par voie terrestre, maritime et fluviale depuis le vicomté, dès que les gêneurs eurent disparu.
Razette fit transporter efficacement, d'un seul mot d'ordre, les vivres que Sora avait achetés par avance à la compagnie commerciale Wooddora.
Sans compter le transport maritime mobilisant tous les pêcheurs du vicomté organisé par Zez de retour sain et sauf du comté, les distributions de repas par les aubergistes et restaurateurs sous la direction de Col, le maintien de l'ordre par l'unité des Flammes menée par Gorge, la production massive d'aliments de conservation par la science et la magie de Rulyu et Sanya, le tout supervisé et optimisé par Razette : la maisonnée de Sora, bien que privée de son maître, fit preuve d'une activité frénétique en devinant ses intentions.
Ce fut à tel point exemplaire que cela devint par la suite un modèle de soutien aux territoires dévastés.
Et, au moment où le chaos s'apaisa sur l'ensemble du territoire de Kleinselt, ils disparurent comme par enchantement.
Des nobles dépêchèrent des espions dans l'espoir d'en recruter ne serait-ce qu'un, mais nul ne parvint à les attraper.
Chacun comprit que cela signifiait qu'ils n'avaient aucune intention de servir qui que ce soit d'autre que Sora de Kleinselt.