Devenir vicomte permettait de recevoir une partie du territoire parental. En d'autres termes, une partie du comté de Kleinselt serait donnée à Sora, devenu vicomte, en tant que vicomté.
Mais ce n'était que nominal.
C'était parce que les parents supervisaient et enseignaient pour que des inexpérimentés ne fassent pas n'importe quoi qu'une partie du territoire parental était octroyée comme vicomté. Devenir vicomte ne signifiait pas pouvoir gérer librement son fief.
Cependant, la demande de Sora visait à lever cette restriction.
En invitant Chaf, un homme d'une autre maison, comme conseiller, il en faisait un rempart contre l'ingérence du seigneur porcin.
Comme il était conseiller et non conseiller principal, la souveraineté restait à Sora, maître de la vicomté, et l'autorité de décision finale lui appartenait aussi.
La gestion du fief se ferait selon les idées de Sora, et même si son père, le seigneur porcin, tentait de s'immiscer, Sora l'ignorait en prétextant Chaf.
Même s'il n'était qu'un conseiller de façade, Chaf appartenait à la maison du comte Trainen, et passer outre son avis pour faire avancer la gestion du fief aurait sali non seulement la face de Chaf en tant que conseiller, mais aussi celle de la maison du comte Trainen. Sora, vainqueur du duel, se tenait en position supérieure vis-à-vis de Chaf, mais le seigneur porcin n'avait pas cette position.
La demande de Sora faisait ressortir un fait évident pour quiconque avait l'esprit vif.
C'était la discorde entre le père et le fils Kleinselt.
S'ils s'entendaient bien, Sora n'aurait pas détesté la supervision parentale pour la gestion du fief.
Le marquis Beltz comprit jusqu'à ce point et fronce les sourcils.
Personne ne pouvait faire retirer la demande de Sora. C'était donc une demande qui serait nécessairement exaucée.
Une zone autonome dirigée par Sora venait de naître dans le comté de Kleinselt.
Son impact était majeur.
La position politique de Sora était inconnue de tous. Il naviguait entre les factions comme une chauve-souris. Chaf, son conseiller, était aussi un noble de la faction neutre.
Et la bouteille incendiaire et le sabre en bois que Sora avait montrés lors du duel. Tous deux étaient inédits, et nombreux étaient ceux qui les convoitaient.
On tenterait par tous les moyens de rallier Sora à sa faction. Parmi ces moyens, certains seraient peu recommandables.
Le marquis Beltz tenait sa ligne de vie, le commerce du bouleau, dans la main de Sora. Le moment venu, il devrait lui prêter main-forte.
── Non, c'est une excuse pour cacher ma gêne. De toute façon, j'aiderais Sora-dono.
Pour le marquis Beltz, Sora était le seul à le comprendre. Et vice versa. Il comprenait même ce que Sora tramait.
Ce à quoi le marquis Beltz avait consacré toute son énergie depuis son accession, c'était la restauration de son fief. Le marquis avait eu du mal, mais le fief de Sora serait encore plus difficile.
En tant que prédécesseur, lui prêter main-forte était naturel.
Le roi, gardant un sentiment amer, ordonna à Chaf d'exaucer la demande de Sora, fit appeler le comte Trainen et le marquis Beltz, puis quitta les lieux.
Ce fut l'instant de la naissance de la vicomté de Sora Kleinselt, c'est-à-dire de la zone autonome.
Et ce fut aussi l'instant où Sora lança la prise de contrôle du comté de Kleinselt.
Sora se leva, pressa Chaf de marcher, et ils partirent.
« Y a beaucoup à faire. Crève pas de surmenage, conseiller. »
« Je pige que dalle à ce qui se passe. »
Chaf ne suivait pas le revirement de situation, porta la main au front et poussa un soupir.
Sora fit un signe de main au seigneur porcin avec un sourire. Peu s'en aperçurent, mais c'était une déclaration de victoire et une déclaration de guerre. Le seigneur porcin fut de ceux qui ne comprirent pas.
« Chaf, faut pas compliquer les choses. »
Sora adressa un sourire décontracté à Chaf.
« Suffit de me filer un coup de main. »
Tout en changeant son sourire décontracté en un sourire taquin, Sora ajouta.
« C'est un ordre royal, après tout. »
Au moment où Sora et Chaf se rendaient chez Gorge et la garde rapprochée pour leur rendre visite, le roi se trouvait dans un carrosse filant vers le palais, face au marquis Beltz et au comte Trainen.
« Beltz, c'est quoi ce cirque ? Jusqu'où va ton plan ? »
Le roi interrogea sans cacher sa mauvaise humeur.
Le marquis Beltz expliqua, l'air embarrassé, qu'il n'y était pour rien.
« Alors, ce petit tanuki aurait tout orchestré seul ? Arrête de dire des conneries. »
« Majesté, le comte Kleinselt et Sora-dono sont deux personnes distinctes. Si l'on considère le contenu du privilège du vainqueur, on comprend qu'ils sont en opposition. »
« Dans ce cas, qui a ourdi cette opposition ? »
« Je l'ignore. »
Le roi fixa le marquis Beltz d'un air suspicieux.
C'est alors que le comte Trainen, contre toute attente, vint au secours du marquis Beltz, qui suait à grosses gouttes.
« Majesté, si le marquis Beltz était le cerveau, il manœuvrerait avec plus d'habileté. De plus, la vivacité d'esprit dont Sora Kleinselt a fait preuve dans son privilège de vainqueur est la sienne, et il y a peu de gens capables de le manipuler. Il suffit de surveiller les suspects. La préoccupation immédiate, c'est que des malintentionnés découvrent la méthode de fabrication des deux armes montrées lors du duel. »
Le roi acquiesça à contrecœur au raisonnement du comte Trainen et rangea sa lance.
« Beltz, tu mettras Sora Kleinselt en garde. Trainen, tu ordonneras à ton fils d'enquêter sur la méthode de fabrication. »
« Entendu. »
Alors que le marquis Beltz et le comte Trainen répondaient en chœur, le roi poussa un soupir.
« Bon sang, on n'a jamais assez de vassaux compétents, mais l'excès en tout est défaut. »
« Je ne dirais pas que c'est un excès de compétence, mais s'il en manquait, les soldats ne risqueraient pas leur vie. »
Le roi fut surpris que le comte Trainen prenne la défense de Sora.
« Trainen, tu prends aussi la défense des Kleinselt ? »
« Le comte Kleinselt et Sora Kleinselt sont deux entités distinctes, il n'y a pas d'erreur possible. Celui-ci a l'étoffe pour assumer la succession, on ne peut pas le laisser partir. »
Le comte Trainen l'affirma posément. Son visage sévère venait sans doute du fait qu'il ne l'acceptait pas pleinement lui non plus. Comme son fils, sa pensée n'était pas très flexible.
Pourtant, même un tel homme ne pouvait s'empêcher de reconnaître la portée du choc qu'avait été ce duel.
« … Je garderai tes paroles en mémoire. »
Le roi répondit calmement.
Au même moment, à la grande cathédrale de la capitale royale, le résultat du duel et le contenu de la demande de Sora furent rapportés, et les quatre plus hautes autorités de l'Église — le pontife Leul, son attaché, le cardinal issu de la noblesse ecclésiastique, et le grand dignitaire de la faction ecclésiastique — tenaient conseil.
« Voici le résumé de l'incident et de son dénouement. »
Les quatre grognèrent, le visage grave.
Tous avaient compris que la prise de contrôle du comté de Kleinselt était le but de Sora.
« C'est très fâcheux. »
Le cardinal donna son avis.
« Le sel marin, la résine de pin, les produits de la mer, ces spécialités font mal, mais par-dessus tout… »
« — C'est la terre. Ce territoire sillonné de rivières, rien que pour la mer, il est trop précieux pour le perdre. »
Le grand dignitaire de la faction ecclésiastique enchaîna, croisant les bras et grognant.
« On en était à un cheveu de faire du comte Kleinselt une marionnette, et ce petit tanuki… Il a tout gâché. »
« On dit qu'il a sept ans, mais est-ce vraiment un tel prodige ? »
L'attaché du pontife posa la question, et le grand dignitaire acquiesça.
« C'est un gamin rusé, mais derrière lui il y a le fou Beltz. Ça ne se réglera pas à coups d'arguments simples. »
« L'assassinat est-il possible ? »
À la question de l'attaché, le grand dignitaire et le cardinal secouèrent la tête en même temps.
« Le fils de Trainen est otage. Si on agit maladroitement, Trainen le stratège deviendra notre ennemi. »
Les grands dignitaires pensèrent que s'ils voyaient aussi clair, c'était un adversaire de taille.
Alors que le consensus s'immobilisait dans l'impuissance, le pontife le brisa à cet instant.
« Sora Kleinselt a encore sept ans, n'est-ce pas ? »
Il releva ses mèches blondes qui semblaient briller d'elles-mêmes, et interrogea.
Sa silhouette, sa voix qui attirait les gens, étaient le charisme transmis de génération en génération chez les pontifes. La preuve que le sang de l'héroïne mythique qui avait puni le mage assassin courait dans ses veines.
« S'il a sept ans, il reste du temps avant qu'il ne reçoive le titre de comte. Il suffit que Sora Kleinselt soit jugé inapte à hériter du titre comtal. Les méthodes ne manquent pas. Par exemple… »
Le pontife jouait avec ses mèches dorées du bout des doigts, et ses fines lèvres tissèrent les mots.
C'était un coup simple. Un coup d'autant plus puissant qu'il était légitime.