Dans les dix jours où les parents de Sora séjournèrent au manoir, neuf domestiques furent « punis ». Si Sora ne les avait pas protégés, deux fois plus de personnes auraient disparu.
Bien sûr, physiquement.
Parmi les domestiques qui servaient à l'origine, seuls huit travaillent encore au manoir.
De plus, les impôts prélevés sur les gens du domaine augmentèrent de trente pour cent. Le prétexte était que plusieurs villages s'étaient dispersés, mais les impôts collectés servaient à verser un pot-de-vin à un certain évêque sous le nom de « prime de promotion ».
Alors que ses parents en parlaient avec fierté, Sora, assis à table avec eux, réprimait son mal de tête grandissant et son intention meurtrière qui s'amplifiait.
Une multitude de plats au goût d'huile saupoudrée de sucre étaient alignés sur la table. Rien qu'à les regarder, l'appétit disparaissait, et si on les mangeait, la nausée montait. C'était ce genre de repas.
« Sora, tu ne manges pas ? »
Le père porc tendit une assiette à Sora. De sa main molle, il la soulevait et l'abaissait.
Sora pensa à quel point il serait heureux s'il pouvait lancer cette assiette en plein visage du père porc, comme un gâteau à la crème, mais ce dernier ne semblait pas remarquer l'hostilité de son fils.
« Ah, enfin… Je ne me sens pas bien. »
« Quoi ? Sora est encore malade ? À chaque repas, c'est la même chose. »
Le père porc se frottait on ne sait quelle partie entre son menton et son cou, tout en jetant un regard au cuisinier.
« Cuisinier, ce ne serait pas la faute de tes plats ? »
Sous ce regard menaçant, le cuisinier trembla.
À la base, ces plats baignant dans l'huile étaient commandés par le père porc, mais celui-ci semblait l'avoir proprement effacé de sa mémoire.
Tout en supportant son mal de tête qui s'intensifiait, Sora intervint.
« Père, avant de punir ce cuisinier, pourquoi ne pas essayer une chose ? »
Le cuisinier posa sur Sora un regard où se jouait un fil d'espoir. Ce n'était définitivement pas un regard qu'on adresse à un enfant de deux ans.
« Sora, qu'est-ce que tu proposes d'essayer ? »
La vieille à la face bosselée demanda à Sora. Personne ne connaît la irritation qu'il ressentit face à ce visage de mère.
── Vous n'êtes que des contrefaçons, sachez-le.
Pour lui, le couple dirigeant la maison Kleinzelt n'était plus que des ennemis qui tourmentaient les gens du domaine.
« Faisons préparer par ce cuisinier le plat qu'il déteste le plus. S'il n'est pas bon, il sera recalé. »
Avant que ses parents n'ouvrent la bouche, Sora expédia le cuisinier en cuisine. Le père porc lui tourna un air mécontent.
« Sora. Inutile de faire exprès un mauvais plat. Tue-le vite et c'est réglé. »
« Père, je n'ai pas dit que c'était nous qui allions le manger. Faisons-le goûter à cette servante. Si même le palais d'une roture le trouve mauvais, tant pis. S'il le trouve bon, c'est que notre palais est trop raffiné. Punir le cuisinier alors que seul notre palais est trop délicat passerait pour mesquin. »
« Hum. Il y a du bon sens. Tester à quel point le palais des roturiers est pauvre peut être un divertissement. »
Le père porc et la vieille à la face bosselée affichèrent des sourires niais et dégoûtants.
Profitant de leur inattention, Sora adressa un regard d'excuses à la servante attitrée.
Quand le plat du cuisinier fut apporté et que la servante dit « C'est bon », le père porc et sa femme éclatèrent de rire, affirmant que le goût des roturiers était décidément bizarre, et quittèrent la salle à manger en disant n'importe quoi.
La punition du cuisinier fut ainsi ajournée, et le repas se termina sans victime.
Le père porc et sa femme partirent pour la capitale royale le lendemain matin.
Le « successeur maladif » Sora resta garder le domaine.
Tandis que les domestiques commençaient à débarrasser la table, Sora se leva aussi et se dirigea vers sa chambre.
Ces dix jours, il s'était passé beaucoup de choses.
Quelques jeunes servantes avaient failli être agressées par le père porc, l'armée du seigneur avait planifié de réduire un village entier en esclavage, la vieille à la face bosselée avait proposé un « impôt sur la beauté »… Autant de jours où la fatigue mentale de Sora s'accumulait.
Le seul réconfort était qu'en les empêchant un par un, il avait commencé à gagner la confiance des domestiques. Certains le trouvent tout de même inquiétant et l'évitent…
« Sora-sama, c'était une magnifique parade. »
La servante attitrée Minan, qui marchait derrière lui, le loua.
« Je t'ai mis dans le pétrin. Ce cuisinier a vraiment sorti son plat le plus raté. »
Il n'avait pas demandé son plat de prédilection, mais Sora aurait aimé qu'il se débrouille un peu mieux, songea-t-il avec un sourire amer.
« Oui, c'était un goût terrible. Cela dit, la commande de l'autre jour est arrivée. »
« C'est bien. Bon travail. »
Au rapport de Minan, Sora répondit par un sourire narquois. C'avait l'air touchant, comme un enfant de deux ans qui fait le grand.
« Que comptez-vous faire de cette herbe ? »
À la question de Minan, Sora garda le silence jusqu'à l'entrée dans la chambre.
La servante, qui sut lire l'air, l'accompagna sans un mot, entra dans la pièce et referma la porte.
« Bon, pour répondre à ta question… Tu ne me croiras probablement pas. »
Se tournant vers Minan, Sora entama l'explication.
Car ce qu'il allait dire était un mélange de connaissances de plusieurs centaines d'années dans le futur.
Dans ce monde où même le microscope n'existe pas, il y a des connaissances qu'on ne peut pas vérifier.
Il fit asseoir Minan, qui faisait une tête dubitative, et passa à l'explication du plan.
── Et pour l'instant, c'est la limite. Si j'en fais trop, le coch… mon père s'en réjouirait seulement.
Quand Sora eut fini son explication, Minanposa la main sur son front fiévreux d'avoir trop réfléchi et soupira.
« Honnêtement, je n'ai pas bien compris. »
Minan donna son impression d'une voix fatiguée.
« C'est normal. S'il y avait quelqu'un qui comprend, la capitale se l'arracherait. »
Le plan de Sora était le suivant.
Tailler des planches de bois pour en faire des billets, organiser une loterie pour récolter des fonds.
Avec l'argent réunir, acheter de la nourriture tout en rassemblant des enfants des rues pour les installer dans un village côtier abandonné. En prime, leur donner les vieux vêtements qu'il avait collectés pour s'attacher leur reconnaissance.
Dans ce village côtier, apprendre la pêche aux enfants des rues. Comme il avait déjà sécurisé un pêcheur, cela devrait se passer sans problème.
Jusqu'ici, le plan est compréhensible même pour les gens de ce monde. Il a juste eu à expliquer comment organiser la loterie.
La loterie primitive, appelée « tomikuji », existait déjà à l'époque d'Edo, ce n'est pas un système si compliqué.
Le problème vient après : l'amélioration variétale et la spécialisation des plantes halophytes.
Parmi elles, la « plante gelée toute l'année », l'ice plant, est une herbe qui accumule du sel dans ses feuilles. À cause du sel stocké, les feuilles semblent gelées, d'où son nom.
En réalité, cette herbe va plus loin que la caractéristique des plantes halophytes qui « résistent aux dégâts du sel » : elle « pousse même si on lui donne de l'eau de mer », c'est une plante extrêmement tolérante au sel, qui fait aussi l'objet de recherches au Japon.
Si on l'utilise, non seulement on peut faire de l'agriculture en mer, mais comme les exploitations seraient en pleine mer, elles seraient difficiles à découvrir par les percepteurs d'impôts.
Pour le dire clairement, c'est de la fraude fiscale.
── S'il y a révélation, je paierai après, et il n'y aura pas de problème. Même un Premier ministre japonais l'a fait, non ?
L'éthique légale et la morale juridique pleurent pour demander grâce, c'est ça le pouvoir, et le Sora actuel est l'héritier d'un seigneur maléfique.
« Je n'ai pas compris, mais je vois que c'est un mauvais coup. »
« C'est de la charité. »
Ricanant en cachette, le bambin de deux ans mentait effrontément.
« … Je veux améliorer la vie des gens du domaine. Pour ça, il faut agir en secret. »
En un instant, Sora reprit un visage sérieux et supplia avec sincérité.
« Mon père et ma mère ne font que pressurer les gens sans rien donner. À ce rythme, le domaine aura disparu avant que je n'en hérite. Ça m'ennuie. »
« … Monseigneur, ne faites-vous pas une erreur quelque part ? »
« Quoi ? »
À la contre-question de Sora, Minan déforma sa bouche.
Puis elle se leva lentement de sa chaise, fit une révérence d'une beauté à couper le souffle, et déclara :
« Il n'y a pas de raison que la servante attitrée qui sert le précieux fils ne soit pas du côté du seigneur et de la dame. »
« Hé, ne me dis pas que… ! »
Au moment où Sora prit conscience de la situation, Minan fit volte-face vivement.
« Attends ! »
Il la poursuivit immédiatement, mais avec la vitesse de course d'un enfant de deux ans, il ne pouvait pas la rattraper.
La servante le distança rapidement et disparut au bout du couloir.
« Haa haa… Merdre ! »
Sora s'affala dans le couloir en pestant.
── Cette servante, elle a tout écouté et puis elle a trahi !
Il ne pensait pas qu'elle ait tout compris du plan, mais rien qu'en apprenant la méthode de la loterie au seigneur, le père porc, elle pouvait espérer une récompense.
Minan avait choisi le profit certain plutôt que de suivre le plan incertain d'un enfant de deux ans.
Maintenant que le plan avait fuité, il fallait tout recommencer. De plus, s'il était mis sous surveillance, il serait encore plus difficile d'agir.
Sora regretta de ne pas avoir eu un moyen de pression sur elle.
« Il faut que je trouve un autre moyen… »
Il fit tourner ses pensées à plein régime tout en regagnant sa chambre.
« Après tout, je suis seul, j'ai mes limites. Si au moins je pouvais descendre en ville, je pourrais faire quelque chose. »
J'ai besoin de toute l'aide possible, mais les voleurs, très peu pour moi.
Il entra dans sa chambre en se moquant de lui-même. Pour une raison quelconque, il y avait déjà une visiteuse.
L'invitée, une fille d'une quinzaine d'années, jouait avec ses cheveux châtain clair qui reflétaient le soleil couchant, mais elle se retourna en remarquant Sora entrer.
« Ah, Sora-sama. Sur l'ordre de Minan-senpai, j'ai apporté la plante gelée toute l'année. »
Elle brandit l'ice plant qu'elle tenait dans sa main droite et lui sourit joyeusement.
« … S'il y a un dieu qui jette, il y en a un qui ramasse, hein. »
Sora marmonna, expulsant un soupir et son humeur lourde.
Récemment, un village de pêcheurs où l'ice plant pousse naturellement avait envoyé sa fille en service au manoir du seigneur. Avec cette information, le lieu était identifiable.
« Si tu ne veux pas que ton village natal soit rasé, obéis-moi. »
Saisir une faiblesse pour prévenir la trahison. Sora n'en avait pas envie, mais il n'avait pas le luxe de choisir ses moyens.
── L'échiquier est quasi mat, mais il reste une chance de retourner la situation. Avant qu'elle ne soit coupée,
« Je vais te mater… ! »