Lorsque Sora arriva au manoir du marquis Giestra, Métier l'attendait déjà, prête, et apparut immédiatement sur le perron.
Même sous la lumière du jour, c'était une belle jeune fille. Lorsque Métier se protecta les yeux du soleil de la main, projetant une ombre sur ses yeux bleus, un domestique lui posa sans attendre un chapeau à larges bords sur la tête.
Sora monta le premier dans la calèche et tendit la main.
Après avoir fait monter Métier, Sora compta rapidement les domestiques venus les saluer. Derrière les treize serviteurs, une femme de chambre dans la vingtaine, constellée de taches de rousseur, s'inclinait.
Le moindre de leurs gestes respirait l'élégance, on devinait une éducation soignée. Malgré le déclin de la faction de l'Église, c'était bien une famille marquisale.
Mais même en tenant compte de leur rang, treize domestiques pour un simple départ, c'était un peu beaucoup.
Sora prit place et chercha à percevoir la présence de Métier à ses côtés.
De la tension évidente de Métier, des visages inquiets des domestiques restés sur le perron, et des expressions des servantes et du majordome qui observaient la scène depuis l'intérieur du manoir, il déduisit que Métier avait été élevée comme une princesse.
Sa présence à la fête de la veille, en cours de route, tenait sans doute à la fois de la volonté de couper la retraite à Sora et de son angoisse à l'idée de se retrouver sans escorte.
Quand un cavalier de la Garde des Flammes, chargé de la protection, s'apprêta à refermer la portière, Métier écarquilla les yeux, surprise.
Voyant sa réaction, le cavalier crut, comme d'habitude, qu'on avait peur de lui, et s'inclina.
Pourtant, ce n'était pas l'apparence de la Garde des Flammes qui étonnait Métier.
« C'est un membre de la Garde des Flammes, n'est-ce pas ? »
Métier posa la main sur le genou de Sora et se pencha vers la portière. Juste devant Sora, elle offrait sa nuque et son dos dans une posture sans défense.
Face à cette attitude indigne d'une jeune fille noble, les visages des domestiques à l'extérieur pâlirent.
Mais Métier ignora leur réaction, se redressa un instant, puis sortit de sa sacoche un livre à la reliure grossière.
Puis, enjambant à nouveau le genou de Sora, elle tendit le livre tout juste sorti au cavalier.
« J'ai longtemps entendu parler de vous. Bien sûr, j'ai aussi vu la pièce. Pourriez-vous signer ce scénario ? »
Le cavalier, comparant le livre tendu par Métier, les yeux brillants, et Sora, parut perplexe.
Sora jeta un coup d'œil latéral aux domestiques. Une servante rougissait jusqu'aux oreilles, le majordome avait le teint livide, craignant d'avoir encouru le déplaisir de Sora ; les réactions n'étaient pas positives. Seule une jeune servante aux taches de rousseur proéminentes regardait Métier avec compassion.
Sora riporta son regard devant lui. Métier était à quatre pattes, tournée sur le côté, et sa taille se trouvait au niveau de la poitrine de Sora.
Sora, qui n'avait aucun intérêt pour une taille sans queue, observa la situation avec un calme parfait.
Même dans une posture qui aurait fait paniquer quelqu'un comme Chaf, Sora, indifférent à Métier, gardait une vision d'ensemble d'une froide clarté.
Il ressentait une légère étrangeté.
Mais maintenir cette position trop longtemps n'était convenable ni pour Métier, ni pour lui, ni pour les apparences.
Sans avoir identifié la source de cette gêne, Sora appela Métier.
« Mademoiselle Métier, si c'est le nom de la Garde des Flammes que vous souhaitez, prêtez-moi ce scénario, je l'écrirai tout de suite. Mais je vous prie de bien vouloir vous reculer. »
Ce n'est qu'alors, comme si elle s'en apercevait pour la première fois, que Métier se rejeta en arrière en hâte pour reprendre sa place.
Le scénario reçu de Métier était, comme prévu, celui de « La Garde des Flammes », souvent joué dans les théâtres de la capitale. D'où l'avait-elle sorti ?
« Fais passer ce scénario à Gorge. Il suffit d'écrire les noms de tous les cavaliers de la Garde des Flammes en cercle au dos du scénario. »
« Compris. »
Le cavalier qui avait pris le scénario des mains de Sora referma la portière et s'en alla, soulagé, vers le siège du cocher où siégeait Gorge.
Par pudeur sans doute, Métier détournait le visage du cavalier.
Quand la calèche quitta l'enceinte du manoir des Giestra, Sora jugea le moment venu pour parler à Métier.
« Vous aimez le théâtre ? »
« Oui, pendant mon séjour à la capitale, je me rends souvent au théâtre. J'y étais aussi lors du scandale du duel du vicomte Sora Kleinzelt. J'aurais dû assister à la fête d'anniversaire du prince héritier, mais j'ai dû m'en excuser pour raisons de santé. »
« Je vois. C'est à la capitale que vous avez vu la pièce de la Garde des Flammes ? »
À la question de Sora, Métier secoua la tête.
« La première fois, c'était dans les terres de mon père. Le marquisat de Giestra compte de nombreux théâtres, c'est une terre propice aux comédiens et aux musiciens. Mon père pense que c'est la faction de l'Église qui doit mener la culture et l'éducation, et il encourage aussi la formation des peintres. »
Le marquis Giestra semblait être un homme de culture, ou un dilettante, l'un ou l'autre.
Puisque l'épanouissement culturel suppose la prospérité du peuple, pour le faire progresser sans heurt, une bonne gestion du domaine est indispensable.
Faute de problèmes apparents, il semblait aussi habile dans l'administration de ses terres.
Lorsque la calèche arriva au grand théâtre de la capitale, un homme qui ressemblait au directeur les attendait.
Ce dernier s'inclina profondément et désigna l'entrée.
« Mademoiselle Métier Giestra, monsieur le comte Sora Klein, nous vous attendions. Veuillez entrer. »
C'eût été plus correct de citer d'abord le nom du comte Sora, qui porte un titre de comte, avant celui de la fille de marquis, mais Sora ne releva pas l'ordre choisi par le directeur.
Sora le remercia et conduisit Métier à l'intérieur du théâtre.
Métier s'excusa auprès de Sora, l'air contrit.
« Mon père est un mécène, le directeur a dû mettre mon nom en premier par habitude. »
« C'est au contraire une marque de discernement. Sur scène, on cite d'abord le nom de la vedette. Un homme masqué comme moi ne peut pas tenir le haut de l'affiche. »
Sora haussa les épaules pour faire passer l'erreur du directeur.
Puisque le marquis Giestra, père de Métier, finançait ce grand théâtre, il était fréquenté par les nobles de la faction de l'Église. Même si les apparences étaient sauvées, il était naturel qu'ils ne fassent pas bon accueil à Sora, l'artisan de facto de l'écrasement de cette faction.
Gâcher l'atmosphère de ce rendez-vous par les sordides querelles politiques de la noblesse aurait manqué de maturité, aussi Sora s'abstint-il d'en parler.
Au deuxième étage, une loge était préparée pour eux dans la galerie. Les places latérales et d'en face étaient laissées vides.
Comme si l'on avait attendu leur arrivée, la pièce commença sur la scène en contrebas.