Zacha feuilletait le livre de comptes de l'Alliance des Deux Têtes.
La salle de conférence ne comptait que Zacha et Holger.
Un panneau « Entrée interdite » pendait à la porte de la salle avant la séance plénière.
La prise de décision de l'Alliance des Deux Têtes reposait à l'origine sur la délibération entre les dirigeants de chaque guilde marchande.
Mais désormais, Zacha et Holger contrôlaient plus de la moitié des voix.
Cette concertation pour aligner leurs volontés était devenue le véritable sommet qui décidait de la volonté effective de l'Alliance des Deux Têtes.
Alors que Zacha tournait les pages, Holger jeta un coup d'œil par-dessus son épaule et claqua la langue.
« Hé, c'est l'œuvre de quel grand mangeur, ça ? »
Holger raillait la hausse brutale des denrées alimentaires.
Zacha porta à nouveau son regard sur les postes du registre.
Le seigle, le blé et autres céréales de base flambaient tous en même temps.
Sous l'effet de la hausse des droits de douane à l'importation imposée par Sola, et des restrictions à l'exportation de l'argent qui rendaient les achats dans les autres territoires difficiles, les céréales étaient devenues rares et maintenaient des prix élevés dans la zone commerciale.
Mais depuis peu, elles avaient entamé une hausse flagrante.
La cause était évidente.
« Les guildes sous l'influence du comte Sola sont en train de tout rafler, on dirait. »
Zacha referma le registre et marmonna.
Une rapide enquête avait mis au jour le fait que les denrées achetées par l'Alliance étaient reprises par les guildes du camp de Sola et s'enfuyaient hors du territoire.
Ils ne cherchaient même pas à le cacher.
Holger s'affala lourdement sur sa chaise, les jambes écartées.
« Ce gamin, il recule devant rien pour gagner du temps. »
Holger ricana avec méchanceté.
En limitant l'exportation de l'argent et en achetant les vivres avec cet argent, la méthode de Sola entamait concrètement la puissance financière de l'Alliance.
« Mais enfin, il achète avec de l'argent dont le cours monte sur le marché. Eux aussi, leurs fonds doivent fondre à vue d'œil. »
« D'après ce qu'on dit, ils feraient venir de l'argent à bas prix du territoire du comte Sidolbar. »
« C'est de la résistance désespérée. » Trancha Zacha, avant d'ôter ses lunettes pour en essuyer les verres.
Comparé à Sola, l'Alliance réunissant les deux hommes fortunés que sont Zacha et Holger avait l'avantage.
Tous deux s'accordaient à penser que le but de Sola n'était que de gagner du temps.
Le problème, c'était de savoir ce que Sola attendait.
Ils avaient la même préoccupation, visiblement, car Holger fixa le plafond et prit la parole.
« Y'avait l'armée du comte Trainen à la frontière, non ? »
À la question de Holger, Zacha acquiesça silencieusement.
L'armée du comte Trainen avait dressé son camp à la frontière, cavalerie comprise.
« Ils ont dû entendre la rumeur qu'on a fait courir sur l'agression du vicomte Chaf Trainen. »
« Ils ont cru que le comte Sola était le commanditaire et ils sont sortis du bois. Se laisser piéger par une rumeur montée pour semer la suspicion entre nobles, au point de mobiliser l'armée... Ce Kanjin a des muscles jusqu'au cerveau. »
Amusé, Holger se tapa sur les cuisses en riant.
Indifférent à la réaction de son collègue, Zacha remit ses lunettes essuyées.
« La raison pour laquelle le comte Sola gagne du temps doit aussi tenir à la disparition du vicomte Chaf Trainen. »
S'ils savaient où il se trouvait, il suffisait de le faire nier de sa propre bouche l'accusation qui vise Sola.
Sans qu'un mot ne soit nécessaire, Holger parut parvenir à la même conclusion.
Son sourire s'élargit encore.
« S'il est en train de crever du tétanos dans un fossé, ce sera encore plus drôle. »
Adressant son ricanement moqueur au absent Sola, Holger était de fort belle humeur.
Zacha jeta un œil au registre refermé et prit la parole.
« Nous n'avons aucune obligation d'accompagner le comte Sola dans sa manœuvre dilatoire. Rassemblons l'argent avant qu'on ne retrouve le vicomte Chaf et faisons-le convoyer jusqu'à la capitale. »
C'était un plan en préparation depuis longtemps. Ils n'allaient pas l'abandonner sous prétexte que Sola les gênait.
Aux mots de Zacha, Holger agita la main avec lassitude.
« Ça, je l'sais. Mais l'exportation d'argent est interdite. Comment tu comptes le faire sortir du territoire ? »
Devant la question de Holger, Zacha garda le silence.
Cette réaction inhabituelle de sa part amusa Holger d'une joie malsaine.
« Ta filière secrète, elle s'est fait repérer par l'entremetteuse, hein ? Par une incapable qui se laisse mettre la corde au cou par un gamin pareil. Qu'est-ce que tu fous, toi ? »
« Tout n'a pas été découvert. Cela dit, j'ai une proposition. »
Sur un ton formel, Zacha l'annonça, et Holger haussa un sourcil, dubitatif.
« Quoi encore ? »
« Puisque nous allons trahir le Double Marionnette au dernier moment, il faut évacuer l'argent rapidement sans qu'on s'en aperçoive. Pour cela, je veux mobiliser tous les grands navires. »
« Mobiliser tout, dit-il... T'as pas la langue dans ta poche. »
Holger grogna.
Outre le poids de la cargaison, si tout l'argent destiné à l'offrande au roi était couvert par de la contrebande, Sola pourrait les poursuivre pour fraude douanière.
« — Mais si on l'exporte en plusieurs fois, le Double Marionnette finira par le remarquer. »
« Je l'sais. Mais caler les plannings, c'est l'enfer. »
« C'est là que vous devez faire en sorte que ça marche. »
Sous le regard de Zacha, Holger empuanta un soupir monumental.
« Y'a pas l'choix. C'est pour quand ? »
D'une voix résignée, Holger lança la question.
Zacha, tenant compte de l'argent passant par la filière de contrebande, répondit.
« ... Dans six mois. »
« Six mois, hein. Putain, heureusement que je suis là. »
« Chacun compte pour l'autre. La filière de contrebande, c'est la mienne. »
Zacha rétorqua calmement.
Holger renifla, l'air boudeur.
« Ouais ouais, je vous remercie bien... Ce salaud d'entremetteuse, il s'est encore fourré dans nos affaires. Ça nous fait du boulot en plus pour rien. »
Holger, qui avait le coup de pied facile, pestait en envoyant valser le bureau d'un grand coup de pied.
Sous le choc, le registre posé dessus sauta légèrement et tomba par terre.
Pourtant, Zacha ne daigna même pas le regarder.
À cet instant, on frappa à la porte.
« ... Les membres sont réunis. »
Reconnaissant à la voix le visage d'un dirigeant d'âge mûr, Zacha vérifia la hauteur du soleil par la fenêtre.
Holger, installé de travers sur la chaise voisine, les pieds posés sur le siège, tourna la tête vers Zacha.
« On commence la réunion ? »
« Je vous prie d'éviter de les rosser à tout va. Les marchands ne sont pas aussi solides que les entremetteuses. »
« Ouais ouais, merci pour l'avertissement ! »
Holger lança sa chaise contre la porte et hurla vers le couloir.
« Vous êtes lents comme des tortues, dépêchez-vous d'entrer ! Vous savez lire des registres, mais pas l'air du temps, c'est ça ? »
Pour Holger, c'était une salutation comme une autre, mais les dirigeants qui patientaient de l'autre côté se précipitèrent à l'intérieur, paniqués.
On pourrait dire, d'une certaine façon, qu'ils étaient bien dressés, songea Zacha en les observant.
« Comme d'habitude, nous communiquerons la décision. Pas d'objection, j'espère ? »
La question de Zacha impliquait implicitement que cette assemblée n'était qu'une vitrine pour l'extérieur.
Une réunion de pure forme, une mascarade, venait de commencer.