Ike arpentait en rond la chambre du deuxième étage de son comptoir.
Depuis plusieurs semaines, les gens de la maison Rozina affichaient une aisance insolente.
Ils écoulaient leurs étoffes à des prix anormalement bas, sans laisser paraître la moindre inquiétude face aux pertes.
Le fait que la maison Rozina, qui aurait dû atteindre ses limites depuis belle lurette, continue ses activités semait la panique au sein de la maison Ike.
Pour couronner le tout, on murmurait que la maison Rozina réalisait des bénéfices.
── Impossible. Ce ne peut être qu'un mensonge.
Quel que soit le déni qu'il y opposait, tant qu'il n'aurait pas percé le mystère de la survie de la maison Rozina, Ike lui-même ne parviendrait pas à s'en convaincre pleinement.
Si l'on pouvait tirer profit aux tarifs pratiqués par la maison Rozina, la seule explication qui vienne à l'esprit d'Ike était qu'on pressurait le salaire des artisans tisserands.
Si l'on en arrivait à de telles extrémités, les artisans auraient dû venir se plaindre en larmes chez la maison Ike, leur rivale commerciale.
── Et s'ils utilisaient des esclaves… non, ça ne tient pas.
Même des esclaves ont besoin de manger, sans compter le coût de leur achat.
Ni la maison Rozina, ni même la maison Ike ne disposent des fonds nécessaires pour un tel investissement initial.
Et supposons qu'ils emploient des esclaves, ce sont des amateurs en tant qu'artisans. Leur rendement de production resterait médiocre.
Quoi qu'il tourne et retourne le problème, Ike ne trouve aucune réponse satisfaisante et reprend sa marche circulaire dans la pièce.
« Le vicomte Kleinselt a forcément manigancé quelque chose. C'est la seule certitude, mais… »
Tout en ruminaant, Ike perçoit un coup frappé à la porte et se retourne.
« … Entrez. »
Sur la permission d'Ike, un subalterne ouvre la porte.
« Une lettre est arrivée du vicomte Kleinselt. »
Ike fronce les sourcils, suspicieux.
── À ce stade, c'est lui qui prend l'initiative d'attaquer ?
« La voici. »
Le subalterne tend la lettre de Sora à Ike, puis se retire.
Attendant que la porte soit entièrement close, Ike décachette le missive.
Après en avoir parcouru le contenu, Ike quitte la pièce et fait préparer un carrosse.
── Se donner la peine de me montrer son secret… que peut-il bien tramer ?
S'il doit rencontrer le vicomte, il doit soigner sa tenue.
D'un geste rodé, Ike s'habille et sort.
Ses hommes se sont déjà mis en mouvement, le carrosse l'attend.
Escorté de quelques subalternes, il monte à bord et le véhicule s'ébranle sur le chemin de terre.
Devant eux, des nuages de pluie s'amoncellent.
Un temps inquiétant, qui gomme la frontière entre ombre et lumière pour tout plonger dans un flou trouble.
Lorsque le carrosse atteint Crossport, la pluie a commencé à tomber.
Un éclair zèbre l'horizon, et l'écho du tonnerre parvient peu après à faire vibrer les tympans d'Ike.
Sous cet orage, le carrosse pénètre dans l'enceinte du Daijukan où l'attend Sora.
C'est la même belle jeune fille que lors de sa précédente venue qui vient l'accueillir.
« Le président de la maison Ike, Sora-sama vous attend. »
Sur ces mots brefs, Ryuryu fait voler sa jupe et guide Ike à l'intérieur du Daijukan.
Peut-être à cause de la pluie, l'intérieur du bâtiment est plongé dans une pénombre froide, enveloppé d'un silence total.
Un air glacé circule près du sol, gagnant Ike depuis les orteils.
── Qu'est-ce que cette étrange fraîcheur… ?
Ike scrute le couloir et aperçoit des chandeliers non allumés.
Il fouille sa mémoire : depuis son entrée dans le Daijukan, il n'a croisé personne, pas même entendu une voix.
── Personne au Daijukan ? Impossible.
Il tend l'oreille pour déceler une présence humaine, et perçoit un bruit infime.
Mais ce n'est pas un son qui trahirait une présence.
Des grincements, des cliquetis, des claquement secs — plusieurs bruits distincts parviennent aux oreilles d'Ike.
Tous sont feutrés, pourtant l'un d'eux lui semble familier, et Ike incline la tête.
── Tiens, où ai-je déjà entendu ça… ?
Ike cherche à identifier ce bruit, mais il arrive au salon plus vite qu'il n'a trouvé la réponse.
Ryuryu pousse la porte et fait signe à Ike d'entrer.
Ike franchit le seuil d'un pas et retient son souffle face au garçon qui se tient au fond de la pièce.
« Ike, ravi que tu sois venu. »
Tout en prononçant des mots d'accueil, le maître du Daijukan, Sora Kleinselt, arbore un rictus glacial.
« Bon, assieds-toi d'abord. »
Une expression tout sauf amicale, qui néanmoins ne déroge pas aux convenances dues à un hôte.
Une tension étreint le corps d'Ike.
── Ce n'est pas une simple provocation. Il joue la partie pour de bon.
Sensible à l'attitude de Sora, Ike se raidit.
Sora esquisse un sourire qui ne va pas jusqu'aux yeux.
« Ike, tu comptes poursuivre cette guerre des prix encore longtemps ? »
À la question de Sora, Ike rentre le menton et acquiesce en silence.
Sora souffle ostentatoirement.
« La partie est déjà jouée. Il y a un fossé infranchissable sur le prix d'achat des étoffes. »
Sora brandit un contrat liant la maison Rozina.
Y figure l'accord de fourniture d'étoffes à la maison Rozina.
En voyant le prix de gros inscrit, Ike écarquille les yeux de stupeur.
Même en important le fil pour le faire tisser sur le territoire, on ne peut descendre au tarif stipulé sur le contrat.
« … Une injection de fonds déguisée en faveur de la maison Rozina, c'est ça ? »
« C'est exactement ce que dit la maison Rozina. »
Sora le toise d'un air las, puis hoche les épaules avec une moquerie évidente.
Se faire dire qu'il pense comme son rival commercial fait grimacer Ike.
Pourtant, il n'a aucune autre explication à offrir.
── Ça va, financièrement nous sommes plus solides. Tant que les prêts de Zasha-sama et Holger-sama se poursuivent, nous ne pouvons pas perdre.
Ike reconfirme son avantage et reprend son calme.
Voyant Ike retrouver sa contenance, Sora ricane dans sa gorge.
Il sort un nouveau parchemin.
« Je te le déclare d'avance. Je vais vous écraser et vous mener à la faillite. »
À cette déclaration de guerre, Ike avale sa salive.
Le parchemin que Sora vient de sortir est un engagement de reprise des chômeurs en cas de faillite de la maison Ike.
Ike sent son foie se glacer.
── Le vicomte est sérieux. Il veut vraiment nous couler.
Puisqu'il a préparé jusqu'à cet engagement, ce n'est plus une simple menace.
Ike ressent une soif subite et regarde sur le bureau.
Mais aucune boisson n'y a été préparée.
On dirait qu'on n'a même pas l'intention de lui offrir un verre d'eau.
« Tu as trop dépensé. Même si tu voulais te retirer, ta résolution ne suit pas, n'est-ce pas ? Hein, Ike… »
Alors qu'Ike a baissé la tête vers le bureau, une main se pose doucement sur son crâne.
Des doigts froids glissent sur sa nuque et l'agrippent.
« C'est moi qui vais te faire renoncer. »