« — Hein ? »
Face à une entrée en matière aussi brutale, l'entremetteur en oublia même de maintenir son sourire de circonstance, resté bouche bée.
En voyant la réaction de l'entremetteur, Sora laissa échapper un ricanement au fond de la gorge.
« L'accroche est parfaite. Je vais t'expliquer. »
Sur un ton moqueur, Sora lui adressa la parole.
Les sourcils de l'entremetteur se froncèrent progressivement, son expression se durcit.
— Il n'y a pas de raison qu'il change de camp gratuitement, bon sang.
Sora cessa de poser sa joue sur sa main et croisa les bras.
« En fait, on va libérer trois postes de fonctionnaires municipaux. »
S'installant confortablement dans son fauteuil, croisant les jambes, Sora notifia la chose unilatéralement.
L'entremetteur ne changea pas d'expression.
« N'y a-t-il pas de personnel pour occuper ces postes vacants ? »
— Une bluff bon marché, typique d'un gamin.
Estimant qu'il n'avait pas lieu de se méfier, l'entremetteur releva le point avec assurance.
Pourtant, Sora ne lui laissa aucun répit et saisit une feuille dans la liasse de parchemins à portée de main.
Posée sur la table, elle portait le sceau du marquis Beltz.
« J'ai obtenu du personnel du marquis Beltz. On vire les fonctionnaires incompétents et on les remplace. »
Les yeux de l'entremetteur s'écarquillèrent.
L'avantage absolu dont il était convaincu que disposait le camp des fonctionnaires venait d'être aisément brisé par une seule lettre.
L'entremetteur avala sa salive avec bruit.
— Il avait tout préparé à ce point...
Confronté à la prévoyance de Sora, l'entremetteur revit son jugement.
Le jeune vicomte en face de lui n'était pas seulement mignon en apparence, c'était un monstre.
Le regard de l'entremetteur s'était aiguisé, mais il ne servit qu'à divertir Sora.
Sora balança ses jambes croisées d'avant en arrière, faisant ostentatoirement montre de son amusement.
« On t'a dit qu'il y avait un ordre pour appeler les gens dans cette pièce. Selon toi, quel est le critère de priorité ? »
Sora posa la question.
En considérant la réplique d'entrée et sa propre situation, l'entremetteur déforma le visage, frustré.
« … Si on peut les manipuler ou non. »
« À moitié juste. Le critère, le voici : s'ils me sont utiles. »
Face à la condition énoncée par Sora, l'entremetteur faillit claquer la langue.
La condition avancée par l'entremetteur reposait sur le contrôle individuel par Sora ; les fonctionnaires conservaient leur liberté.
À l'inverse, la condition de Sora définissait le principe d'action des individus.
En d'autres termes, Sora disait :
« — Si ils ne servent à rien, on les jette, c'est ça ? »
« Y a-t-il un problème ? »
Interrogé avec un air intrigué, l'entremetteur eut un tic à la tempe.
Sur le ton qu'on utiliserait pour parler à un chien stupide qui n'apprend jamais ses tours, Sora poursuivi.
« Tu dois déjà comprendre pourquoi je t'ai appelé en premier. J'achète tes capacités. Tu es du genre « capable si tu t'y mets », non ? »
Tout en admirant le visage de l'entremetteur rougi de honte et de colère, Sora continua de rire.
Et il donna un ordre unilatéral.
Comme s'il commandait à un chien stupide de montrer son ventre :
« — Trahis tes collègues. »
Avec un sourire, Sora lui tendit trois feuilles de parchemin.
Ce n'étaient pas les lettres du marquis Beltz.
Le visage de l'entremetteur, cramoisi d'humiliation, pâlit instantanément en lisant la phrase sur le parchemin tendu.
— Il l'a lu.
« Qu-Qu'est-ce que c'est que ça !? »
L'entremetteur renversa sa chaise en bondissant sur ses pieds.
De son visage écarlate, le sang se retira d'un coup, le laissant livide.
— Ce n'est pas une blague. Il faut que je contacte les vieux lèche-bottes, c'est dangereux.
Alors que l'entremetteur tentait de reculer, deux grosses mains se posèrent sur ses épaules par derrière.
L'entremetteur se raidit sous la tension.
— Qu-Qui est-ce ?
Sora restait assis de l'autre côté de la table, ricanant.
Quelqu'un s'était tenu derrière lui sans qu'il s'en aperçoive. Pris de panique, l'entremetteur se retourna et un petit cri s'échappa de sa gorge.
« Veuillez vous asseoir, je vous prie. »
D'une voix grave à la résonance étrange, la silhouette qui lui posa une question à laquelle on ne pouvait répondre par la négative était Gorge, au visage de monstre comme brûlé par les flammes de l'enfer, dépourvu d'humanité.
Une force écrasante s'abattit sur ses épaules, lui arrachant une grimace de douleur.
Pourtant, la douleur n'atteignait même pas l'esprit de l'entremetteur.
Celui-ci rivait son regard sur le parchemin tendu par Sora.
Il relut le texte, regrettant amèrement de ne pas s'être trompé.
« — Je dénonce ici le crime d'avoir mélangé de l'ivraie toxique au seigle importé… »
En murmurant la teneur du parchemin, l'entremetteur endura le frisson glacial lui parcourant l'échine.
Trois fonctionnaires à éliminer, trois parchemins tendus. L'ordre de trahir ses collègues.
Même un chien stupide comprenait.
S'il ne piégeait pas ses collègues, il deviendrait lui-même la proie.
— C'est pour ça qu'il nous a faits passer pour des croyants pieux.
Comprenant le scénario de Sora, l'entremetteur maudit sa propre imprudence.
Un croyant pieux qui dénonce la malversation d'un collègue.
C'est du cannibalisme entre croyants pieux.
Il ne pourrait pas aller pleurer à l'église après coup en prétendant qu'on l'a forcé à écrire la dénonciation.
Puisqu'il l'a écrite, le fait d'avoir vendu un croyant pour se sauver ne s'effacera pas.
L'église, qui a pour doctrine la protection des croyants, tournera le dos à l'entremetteur.
« Alors ? Tu vends tes collègues, ou pas ? »
Sora agita les parchemins de gauche à droite, amusé.
— Vendre ou pas vendre. Écrire ou pas écrire…
Acculé à un choix impitoyable, l'entremetteur, rongé par la tension, eut soudain une lueur.
Pour donner force probante à la dénonciation, il faut une preuve qu'elle émane d'un fonctionnaire. Il faudra probablement apposer son sceau digital.
Mais tant qu'il n'écrit pas la dénonciation, eux sont des « croyants pieux ». Ils bénéficient de la protection de l'église.
Autrement dit, ne pas écrire est infiniment plus sûr pour l'entremetteur et les siens.
De plus, si l'entretien s'éternise, les autres fonctionnaires se douteront de quelque chose.
Donc, le meilleur choix pour l'entremetteur est de ne pas écrire.
Mais il y a un problème.
Si les autres fonctionnaires ne s'en aperçoivent pas.
— Le vieux lèche-bottes s'en rendrait compte, mais les autres…
« … Laissez-moi réfléchir un moment. »
Faute de certitude, l'entremetteur ne trancha pas par un refus net et choisit de gagner du temps.
Sora haussa les épaules, exaspéré.
« J'achète ton intelligence. Prends la bonne décision, hein ? »
En guise de rappel, Sora fit un signe de menton à Gorge.
« Ça m'ennuierait qu'ils discutent avec les autres fonctionnaires. Conduis-le dans une pièce à part. »
Saisi au bras par Gorge, l'entremetteur fut emmené sans ménagement dans une autre salle.
Devant la rapidité de l'exécution, l'entremetteur en resta coi.
Il s'attendait à ce qu'on le retienne dans la pièce sous quelque prétexte jusqu'à ce qu'il écrive la dénonciation.
Soulagé, il ressentit simultanément une terreur.
C'est parce qu'il connaissait les inconvénients d'un entretien qui s'éternise que la réponse fut si prompte.
— Il anticipe mes pensées et mes actions. Un gamin vraiment flippant.
Il évacua la fatigue accumulée par l'extrême tension dans un soupir.
À mesure que la tension retombait, l'anxiété pointait le bout de son nez.
Pendant qu'il est là, dans cette pièce au miroir, Sora tente les autres avec ses propositions diaboliques.
« — Excuse-moi. »
Sans frapper, la porte s'ouvrit brusquement.
L'entremetteur, surpris, leva la tête d'un bond.
Dans son champ de vision, Riryu, accompagnée de soldats de la brigade des flammes, pénétra dans la pièce sans la moindre gêne.
« J'ai reçu l'ordre de Sora-sama. »
En s'approchant de l'entremetteur, Riryu l'informa d'un ton hautain.
« — Il parait qu'il faut t'emmener dans la "pièce spéciale". »