Les maquereaux, qui s'étaient fait expliquer contre leur gré par Geist une mythologie dans l'église, se dirigeaient vers le Daijukan où les attendait Sora, la mine renfrognée.
La milice qui montait la garde devant l'église sous prétexte d'escorte les encerclait, ne leur laissant aucune chance de s'enfuir.
Comme des fidèles de l'église se mêlaient à la milice, c'était comme une cage vivante.
S'ils tentaient de s'enfuir de force, les maquereaux cesseraient d'être des fidèles « pieux ».
L'un des maquereaux tourna son regard vers le vieux lèche-bottes qui marmonnait en rangeant ses idées.
Apercevant ce regard, le vieillard secoua lentement la tête.
« Impossible de le cerner. C'est un vicomte novice qui manque de personnel. Il ne devrait pas pouvoir employer la force… »
« Même avis. Puisqu'il ne peut pas user de force, il doit compter sur le fait de se découvrir et de répartir sur l'église la responsabilité de surveillance qui nous incombe en tant que fonctionnaires. »
Si l'on découvrait que des fidèles pieux commettaient des malversations, l'église prononcerait l'excommunication pour éviter que la responsabilité ne rejaillisse sur elle.
Autrement dit, plus personne ne protégerait les maquereaux.
La raison pour laquelle il avait montré ses liens avec Geist était de les rendre plus conscients encore de la possibilité d'être excommuniés.
Privés de protecteur vers qui se tourner en cas d'urgence, les maquereaux n'auraient d'autre choix que d'agir avec prudence à l'avenir.
« Il ne peut pas se passer de moi parce que je suis un homme utile, mais il ne peut pas non plus me laisser faire. C'est pour cela qu'il me coupe toute retraite ? »
Le vieux lèche-bottes acquiesça, l'air convaincu. Pourtant, il semblait chercher une issue sans baisser sa garde.
— Si c'était Holger ou Zasha, ils iraient encore un cran plus loin dans l'analyse.
Le maquereau regretta l'absence de ses deux collègues qui géraient la ville.
« Vu sous un autre angle, cela prouve qu'il voit encore une valeur d'usage en nous. »
Le maquereau compléta pour le vieillard.
C'était désagréable, mais comme ils étaient tous dans le même bateau qui prenait l'eau, coopérer n'était pas exclu.
Entendant le murmure du maquereau, le vieux lèche-bottes et les fonctionnaires municipaux qui tendaient l'oreille poussèrent un soupir de soulagement.
Maintenant que la porte de sortie qu'était l'église leur était fermée, si leurs nombreuses malversations passées venaient au jour, ils seraient punis sans hésitation.
Ils avaient des cadavres dans le placard, mais tant qu'ils avaient une valeur d'usage, ils pouvaient considérer cela comme un délai de grâce.
Il fallait trouver une contre-attaque pendant ce délai.
« On est déjà arrivés ? »
Une voix marmonna.
Le maquereau leva les yeux et vit un majestueux chêne et le manoir du seigneur en bois qui se dressait sereinement, baignés par le soleil levant.
— Au fait, c'est avec le bois traité inventé par ce gamin qu'il a été construit, non ?
Ce qu'il n'avait vu la veille qu comme un bâtiment élégant, le manoir du seigneur, lui apparut soudain comme la manifestation flagrante de l'anormalité de son maître.
Saisi d'un malaise accru face au manoir, le maquereau frissonna.
« Vous êtes rapides »
La voix qui leur parvint depuis l'avant était celle d'un garçon encore jeune.
Surpris, le maquereau plissa les yeux et vit, à l'ombre du chêne géant, Sora qui leur faisait signe de la main avec une innocence apparente.
Seul son comportement semblait celui d'un enfant de son âge.
Sora attendit que les fonctionnaires municipaux soient alignés, puis épanouit un sourire aimable.
Sa côté fillette se trouvait accentué, tandis que son innocence s'effaçait. L'atmosphère créée était un mélange exquis de douceur et de chaleur, une enfantinerie fabriquée de toutes pièces.
D'un talent d'acteur qui aurait fait pâlir les comédiens de premier plan de la capitale royale, Sora désigna du doigt le manoir du seigneur.
« Je vous ai fait appeler de bon matin, vous n'avez pas encore pris votre petit-déjeuner, n'est-ce pas ? J'ai fait préparer à manger, alors mangez sans vous gêner. »
Disant seulement ce qu'il avait à dire, Sora tourna les talons sans attendre.
Les maquereaux n'eurent pas le temps de poser la moindre question.
Poussés par ce geste, ils pénétrèrent dans le manoir du seigneur.
On les guida dans la grande salle où s'était tenue la fête la veille.
De simples tables et chaises y étaient disposées.
Sur les tables étaient dressés des plats qu'ils n'avaient jamais vus.
— Y'a pas du poison dedans, j'espère…
Les maquereaux s'assirent par deux groupes à des tables différentes, se jaugeant du regard pour voir qui porterait le premier la nourriture à sa bouche.
Voyant qu'il n'y avait plus de place sur la table pour poser des plats supplémentaires, Kor sourit avec amertume.
« Je vous en prie, mangez avant que ça ne refroidisse… Ou bien, voulez-vous que j'en goûte un bouchée devant vous pour vous prouver que c'est sans danger ? »
« Non, c'est bon. »
Le maquereau, grimacant d'avoir vu sa pensée percée à jour, porta la nourriture à sa bouche.
À sa grande frustration, le repas était délicieux.
« Hé, la servante là-bas. On ne voit pas l'héritier, où est-il ? »
Le maquereau interrompit son repas pour interroger Razzet, qui se tenait le long du mur.
On sentit les fonctionnaires tourner tous leur attention vers elle.
« Sora-sama est dans une autre pièce. Il a dit qu'il vous appellerait un par un, une fois que tout le monde aura fini de manger. »
Sous les regards convergents, Razzet répondit en bâillant.
Le maquereau fit une drôle de tête.
« Un par un ? Et l'explication du plan de reconstruction, elle est passée à la trappe ? »
« J'ai entendu dire qu'on ferait d'abord des entretiens pour évaluer les aptitudes de chacun, puis qu'on expliquerait le tout ensemble. »
Éconduit si facilement, le maquereau exhala bruyamment, l'air mécontent.
— Il ne laisse rien paraître.
En alignant les insultes dans sa tête, le maquereau tourna les yeux vers l'entrée de la pièce.
Juste à ce moment, un homme musclé ouvrit la porte et entra.
Le regard du maquereau croisa celui de Razzet, qui échangea un signe de tête avec l'homme musclé.
« Nous commençons les entretiens. Zez va vous guider jusqu'à la pièce. Quand votre nom sera appelé, suivez ses instructions. »
Razzet annonça en désignant l'homme musclé, Zez.
Le premier appelé fut le maquereau.
Celui-ci se leva, le visage tendu, et suivit Zez hors de la pièce.
Ils marchèrent dans un couloir sans ornement, flottant d'un parfum de bois.
Ce qui les attendait était une porte massive, d'une teinte sombre et lourde.
Zez l'ouvrit sans frapper.
« Entrez. Sora-sama vous attend à l'intérieur. »
Sur ses gardes, le maquereau pénétra dans la pièce et l'inspecta avec circonspection.
Un unique miroir était accroché au mur peint en couleur sombre, et au centre se tenait une table en bois aux formes complexes.
Assis sur une chaise élégante aux montants fins, le coude sur la table et le menton dans la main, Sora sourit en voyant le maquereau.
— Bon, voyons quel genre d'entretien ce gamin nous a préparé. Je vais juger sur pièce.
Entendant derrière lui le bruit de la porte qui se refermait, le maquereau afficha un sourire de circonstance.
Sora lui rendit une expression lumineuse, semblant ravie.
« Alors, commençons tout de suite. Ce que je veux te demander, c'est une seule chose. C'est très simple. »
Le maquereau s'assit sur la chaise, et Sora, gardant le menton sur la main, lui parla avec aisance.
D'un ton décontracté, comme un enfant qui invite un ami à jouer au parc, Sora murmura des mots diaboliques.
« Trahis ton collègue. »