Le lendemain de l'arrivée d'Ariana au château de Chase, le duc Langsty White, second fils de la famille White, et le comte Pelos White, le cadet, y parvinrent presque simultanément.
Theodore White leur expliqua la situation d'Ariana tandis qu'ils faisaient irruption dans son bureau.
Pelos, le visage cramoisi au fil de son écoute, s'indigna : « Ne te l'avais-je pas dit, frère ? Quoi qu'ait pu dire cette femme, je t'avais affirmé qu'il fallait au minimum se rendre au Territoire de l'Ouest pour vérifier comment allait Ariana ! »
« Ce n'était pas si simple, voyons. Si Russell s'était déplacé jusqu'au Territoire de l'Ouest, penses-tu que l'Empereur l'aurait bien pris ? »
« Mère, tu prends encore le parti de frère dans une situation pareille ? Quel genre de père néglige son enfant pendant quatorze ans sans jamais lui rendre visite ?! Que l'Empereur se méfie de nous ou qu'il faille partir en guerre contre le Duc de l'Ouest, nous aurions dû aller vérifier si elle allait bien ! »
« Assez, assez. Russell le regrette maintenant, non ? »
Theodore White le gronda, mais l'élan de Pelos ne faiblit pas.
« À quoi bon le regretter maintenant ? Le temps où elle aurait dû être comblée d'amour parental est bel et bien révolu ! »
Chaque mot prononcé par Pelos transperçait Russell au plus profond. Ils étaient tous vrais.
Il ne méritait pas d'être appelé père. C'est pourquoi, lorsque Ariana l'avait désigné comme « Duc de l'Est », il n'avait pas osé lui demander de l'appeler « Père ».
« Je dois aller voir Ariana tout de suite. »
Pelos se remémora le moment de la naissance d'Ariana.
Le jour où Ariana vit le jour, toute la famille White s'était réunie, guettant l'arrivée de l'enfant avec impatience.
Pelos avait déjà une fille, mais quand Russell apparut, berçant le minuscule nourrisson dans ses bras, il aperçut ses cheveux d'un bleu clair à peine perceptible et fit un serment.
Il l'aimerait comme sa propre fille.
Mais elle fut enlevée par Rachel. Rachel s'enfuit au Territoire de l'Ouest avec Ariana sans un mot, n'envoyant qu'une seule lettre pour réclamer le divorce.
Pelos s'inquiétait sans cesse de savoir si Rachel, qui cherchait toujours une occasion de fuir le Territoire de l'Est, élèverait bien Ariana.
Theodore White retint Pelos, qui s'apprêtait à se rendre directement dans la chambre d'Ariana.
« Ariana dort. Elle dort depuis un bon moment, épuisée. N'envisage même pas de la réveiller. Elle est constamment sur le qui-vive quand elle est éveillée. »
« Merdre ! Pourquoi un enfant serait-il sur le qui-vive en rencontrant sa famille ? Cela a-t-il le moindre sens ? Comment l'ont-ils élevée ?! »
« Je ne suis pas sourd, alors baisse le ton. Franchement, où a-t-il pris ce caractère... »
« Je l'ai pris de Père, de Père ! »
Ce ne fut qu'après que Theodore White lui eut asséné un coup derrière la tête que Pelos se calma enfin.
Langsty, qui était resté silencieux jusqu'alors, prit la parole.
« N'y a-t-il aucune nouvelle du Territoire de l'Ouest ? »
Caradine White répondit.
« Non, pas encore. Nous ignorons s'ils savent que l'enfant s'est enfuie ou non. »
« Et la situation au Territoire de l'Ouest ? »
« Nous avons dépêché des gens, les nouvelles ne devraient pas tarder. »
« Êtes-vous certain qu'Ariana est venue au Territoire de l'Est sans arrière-pensée ? »
À la question acérée de Langsty, tous les présents s'élargirent les yeux, surpris. Pelos, le premier à reprendre ses esprits, répliqua :
« Non, frère ! Comment peux-tu dire une chose pareille ? Tu suggères qu'Ariana est venue ici pour faire office d'espionne ? »
« Penses-tu vraiment qu'une fille de seize ans puisse voyager seule du Territoire de l'Ouest jusqu'ici ? »
« Bien sûr qu'elle le peut ! Ariana a le sang de la famille White ! Si tu jetais notre Isabel dans les montagnes, elle chasserait probablement l'ours et survivrait ! »
« Isabel, peut-être. Mais Ariana n'est restée ici que quelques jours juste après sa naissance. Après cela, elle a vécu au Territoire de l'Ouest. Même les mauvais traitements pourraient être inventés si elle le voulait. Et on dit qu'elle fait preuve d'une maturité précoce, non ? Et si on l'avait élevée et éduquée pour qu'elle remplisse un rôle précis... »
« Assez ! »
Russell haussa la voix, coupant court à Langsty.
Ses yeux bleus flamboyaient de fureur.
« Met-tu en doute Ariana, à présent ? »
« Frère, c'est un soupçon nécessaire. »
« Quel enfant simulerait des mauvais traitements ?! »
« Précisément parce que c'est un enfant. Un jeune enfant croit ce que ses parents lui disent et fait ce qu'ils lui ordonnent. As-tu oublié ce qu'a fait Rachel ? Et si cette femme avait bourré le crâne d'Ariana de mensonges sur le Territoire de l'Est et lui avait ordonné de travailler pour le Territoire de l'Ouest ? Un enfant est incapable de discerner le bien du mal et se contente d'obéir à ses parents. »
« Même si c'était vrai, elle reste ma fille. »
« Bien sûr, elle l'est. Je considère aussi Ariana comme ma nièce. Si Ariana a vraiment été maltraitée et qu'elle s'est enfuie pour venir ici, alors... *soupir*. Mais frère, tu es le Duc de l'Est. Tu dois donner la priorité au Territoire de l'Est. »
« Alors prends la place de Duc de l'Est. Il n'y a rien de plus précieux pour moi qu'Ariana. »
Pelos, qui décochait un regard noir à Langsty, serra les poings si fort que ses jointures blanchirent.
« Tu as absolument raison, frère ! »
Langsty réprima un soupir.
Bien sûr, Langsty n'appréciait pas sa nièce. Il s'interrogeait simplement sur ses intentions.
La famille White avait tendance à accorder une confiance aveugle à ses membres. C'est pourquoi, même en sachant que le Duc de l'Ouest nourrissait de mauvais sentiments envers le Territoire de l'Est, ils avaient continué à faire confiance à Rachel lorsqu'elle était devenue Duchesse de l'Est.
Le fruit de cette confiance avait conduit aux soupçons de l'Empereur.
Rachel, feignant le rôle d'une princesse du Territoire de l'Ouest incapable de s'adapter au Territoire de l'Est, subtilisait secrètement des informations. Les membres de la famille White pensaient simplement que sa distance venait de son maladaptation et de sa gêne.
« Ariana a été élevée par Rachel, elle a peut-être hérité de la nature de Rachel. »
Un enfant est comme une toile blanche ; sa personnalité change radicalement selon qui l'élève. Langsty craignait que Rachel n'ait corrompu l'innocente Ariana.
À cet instant, la gouvernante en chef Effrin Roman entra, la voix affolée.
« Votre Grâce. Lady Ariana... ! »
Russell se leva d'un bond.
« Qu'a-t-elle, Ariana ? »
« Elle brûle de fièvre. Elle semble très malade. »
Un tumulte éclata.
Tous les occupants du bureau se levèrent et se précipitèrent dehors, appelant un médecin. Même Langsty.
Ils mandèrent le médecin de la famille White, ainsi que de célèbres médecins de la ville, puis se ruèrent dans la chambre d'Ariana.
Allongée sur le grand lit, Ariana paraissait particulièrement petite. Son corps était si maigre que ses os transparaissaient, ses bras portaient d'anciennes cicatrices, et des ecchymoses jaunies par le temps parsemaient sa peau.
Ses cheveux, humides de sueur fiévreuse, collaient à son front, et ses lèvres pâles étaient gercées, fendillées, saignantes.
« Comment est-ce possible... ! »
Pelos avait une fille de l'âge d'Ariana. Il savait donc quelle devait être la constitution d'une fille de cet âge.
« Comment est-ce possible... Comment quelqu'un pourrait-il prétendre que ces mauvais traitements sont simulés ! »
À l'éclat de Pelos, Langsty grimça.
Même aux yeux de Langsty, l'état d'Ariana ne semblait pas feint. Sa nièce, qu'il n'avait pas vue depuis longtemps, était trop petite, trop maigre, couverte de vieilles ecchymoses partout, lui donnant l'air d'une enfant des bas-fonds.
« Regarde ça, frère ! Comment cela pourrait-il être de la maltraitance simulée, une fuite simulée ?! »
Peut-être à cause des cris de Pelos.
Le petit visage d'Ariana, qui paraissait déjà souffrant, se contracta encore plus douloureusement.
« Je... je suis désolée... »
Ses petites lèvres s'entrouvrirent, et une voix rauque, brisée, en sortit.
« Je suis désolée... Pardonnez-moi... Je suis désolée... S'il vous plaît... s'il vous plaît, pardonnez-moi... »
Des supplications désespérées, des excuses agonisantes.
Les membres de la famille White se figèrent.
Le bras grêle d'Ariana trembla et vint se poser sur son visage. Elle bougea si pitoyablement, comme pour se protéger d'une pluie de coups.
« S'il vous plaît... Maman... »
Dans le silence étouffant où personne n'osait respirer, la voix d'excuses adressée à sa mère résonna.
Même Caradine White, qui avait jadis manié l'épée aux côtés de son mari sur les champs de bataille, ne suporta pas la scène et porta la main à sa bouche. Des larmes coulèrent des yeux de la Grande Duchesse, autrefois connue sous le nom de « Sorcière du Champ de Bataille ».
Ça va. Ça va maintenant.
Ils savaient qu'ils devraient dire cela, pourtant ils ne parvinrent pas à s'approcher d'elle. Au moindre mouvement, ils avaient l'impression que ce petit corps frêle allait s'effondrer et disparaître, alors nul n'osa bouger.
C'est alors qu'Yuriel, le médecin de famille, entra.
« Oh mon Dieu. Oh ma pauvre enfant. »
Yuriel, qui examinait l'état d'Ariana au chevet du lit, marmonna avec affliction.
« Ceci, ceci. Oh mon Dieu. Pourquoi tant d'ecchymoses... Oh ma pauvre enfant. »
Elle soupira avec affliction tout au long de son examen. Russell, retrouvant enfin son calme, demanda d'une voix précautionneuse :
« Ariana va-t-elle bien ? »
« Votre Grâce, cette jeune demoiselle... Mais qui est cette jeune demoiselle ? »
« C'est ma fille. »
Les yeux d'Yuriel s'écarquillèrent. Elle avait mille questions, mais sachant que satisfaire sa curiosité n'était pas la priorité, elle expliqua calmement.
« Votre Grâce, la Princesse semble souffrir de malnutrition depuis longtemps. Des ecchymoses couvrent tout son corps, aucune ne semble récente, mais il apparaît qu'elle a subi des mauvais traitements continus pendant très longtemps. Il faudra beaucoup de temps pour que les ecchymoses disparaissent. Et au vu des blessures à ses pieds, il semble qu'elles proviennent de la marche pieds nus... »
Chaque fois qu'Yuriel décrivait l'état d'Ariana, les membres de la famille White tressaillaient, les épaules tremblantes.
« La raison de sa forte fièvre actuelle semble être l'accumulation d'une fatigue de longue date. Son corps était déjà faible, elle n'a probablement pas pu résister à cette fatigue. Pour l'instant, elle doit se reposer profondément, et une fois réveillée, elle a besoin de repas riches en nutriments et de médicaments pour favoriser sa guérison. »
Russell demanda d'une voix étranglée :
« Y aura-t-il des séquelles ? »
« Il y en a déjà tellement... »
Yuriel marmonna, puis parut réaliser sa maladresse en voyant l'expression de Russell et adoucit son ton.
« Si elle mange bien et se repose profondément, elle ira en s'améliorant. Le corps d'un enfant récupère vite, donc si elle regagne des forces grâce à une alimentation nutritive, ses cicatrices s'estomperont aussi peu à peu. Je vais maintenant préparer les médicaments. »
Même après le départ d'Yuriel, nul n'osa parler.
Ils se contentèrent de contempler la minuscule fille allongée, immobile, sur le lit.
Pelos, qui serrait les poings et grincait des dents si fort que ses muscles maxillaires tressaillaient, finit par parler, comme s'il ne pouvait plus retenir.
« Je vais juste... cette folle... ! »
Claque !
Theodore White asséna un coup derrière la tête à Pelos, qui semblait prêt à partir sur-le-champ pour s'en prendre à Rachel.
« Toi, tais-toi, gamin. »
« Elle a laissé l'enfant dans cet état, et tu veux qu'on laisse courir ? Hein ? »
« Et si on ne laisse pas courir ? Tu veux déclencher une guerre ? »
« On devrait ! Penses-tu qu'il faille beaucoup de soldats pour battre ces canailles du Territoire de l'Ouest qui se contentent de gober les miettes que l'Empereur leur jette ? Je peux y aller seul. Je les tuerai tous, je rapporterai la tête de cette femme, et alors Ariana sera en paix. »
Theodore White soupira.
Son cadet était trop agressif et trop peu visionnaire, ce qui posait problème. Mais il ne pouvait pas dire qu'il ne comprenait pas ses sentiments.
Car Theodore White lui-même avait envie, à cet instant, de se rendre au Territoire de l'Ouest, de traîner Rachel de force et de la faire s'agenouiller devant Ariana.