Shen Ruoyi prit son Écran aux Reflets et l'examina. Les mêmes caractères s'affichaient à sa surface.
« On dirait que cet écran est relié au Réseau de Jade Spirituel, mais pas seulement à lui », observa-t-elle, son excitation première virant à la curiosité. « D'où ces messages sont-ils envoyés ? »
De toute évidence, le Chant Élégant et la Lumière Splendide disposaient d'un « relais de transmission » central, d'où seraient émises les scènes et les images à venir pour les afficher sur les Écrans aux Reflets.
Shen Yu tournait littéralement en rond. « Aaaah !! Pourquoi ça ne commence que demain soir ?! Je veux y aller tout de suite ! »
Préfecture de Zhe.
Nangong Cong se creusait la tête sur ses devoirs quand sa Tablette de Jade Spirituel s'alluma soudain. Il appuya dessus et entendit la voix de grand-père Yan.
« Ce fichu Artefact Spirituel que tu as acheté et laissé chez moi s'est mis à briller, grommela Yan Lifan. Il paraît que ça commence à passer demain soir. Quand est-ce que tu rappliques ? Je n'ai aucune envie de regarder cette série tout seul ! »
À ces mots, Nangong Cong bondit sur ses pieds. « Grand-père Yan, un instant ! J'arrive tout de suite ! »
Le lendemain étant chômé, il pouvait dormir ce soir chez Yan Lifan. Grand-père Yan n'avait ni épouse ni descendance, il vivait seul, hormis les visites occasionnelles d'Agents de Plume et d'amis. La maison était terriblement solitaire, aussi Nangong Cong avait-il pris l'habitude d'y passer souvent depuis qu'ils s'étaient rapprochés.
Yan Lifan ronchonna : « … Encore à venir m'importuner ! »
Nangong Cong rit, sans s'en émouvoir. Il salua sa famille, roula ses devoirs et se précipita dans une voiture qui attendait.
Peu après, il entrait au manoir des Yan et découvrait que grand-père Yan avait déjà préparé la chambre d'amis.
Bientôt, les mots affichés sur les Écrans aux Reflets attirèrent l'attention générale et soulevèrent une tempête sur le Réseau de Jade Spirituel.
« Trois Mille Mondes ? Ce sont les Trois Mille Mondes de l'enseignement bouddhique ? »
« Mais la Secte Bouddhique et une démone, ce n'est pas franchement compatible ? Hahahaha ! »
« Est-ce que la protagoniste est encore une “méchante”, comme Xie Zhiyu ? À vrai dire, j'attends ça avec impatience. »
« Qui a dit que Monsieur Fei Buzhuo était un escroc ?! Regardez, il a déjà livré ! »
« Je vis pour l'air déconfit des Anti-Fei. »
« APPEL URGENT ! Je viens juste d'apprendre la nouvelle ! Quelqu'un accepterait-il de me revendre son Écran aux Reflets ? »
Au comble de l'impatience générale, la série fut diffusée pour la première fois le soir du neuvième jour du premier mois lunaire.
Nangong Cong s'assit en tailleur devant l'écran, le regard rivé dessus. Yan Lifan, lui, s'exerçait à la calligraphie à côté.
‘J'écoute seulement par curiosité, pas parce que ça m'intéresse vraiment…’
Mais quand sonnèrent les huit coups, ce ne furent pas des dialogues qui s'élevèrent : une mélodie emplit la pièce.
« Hmm ? » Nangong Cong s'interrompit lui aussi, saisi. Sur l'écran, un visage de femme se matérialisa, porté par la musique.
« Quelle… quelle belle demoiselle », bredouilla Nangong Cong, les joues cramoisies. À cet âge tendre, il était naturellement sensible à l'engouement, et pareille beauté lui remua le cœur.
De plus, la beauté de cette Comédienne de Théâtre dépassait le simple joli visage. Liu Xingyun aussi était superbe, mais son charme, comme celui de Baili Tu qu'elle incarnait, était froid et distant.
La Comédienne de l'écran, en revanche, incarnait parfaitement le titre : Démone. Envoûtante et captivante, elle évoquait les créatures des Chroniques de l'étrange, de celles qui pourraient vous arracher le cœur l'instant d'après.
Vêtue de robes écarlates, la femme s'élançait au-dessus d'une mer de nuages immaculés, jetant vers l'écran un regard oblique et un sourire aguicheur, mais hautain.
Immortelle céleste au Palais de Jade…
Au même moment, une voix féminine mélodieuse entonna les paroles, et la scène changea prestement pour présenter un autre personnage.
Dont le nom fait rêver tous les hommes…
Cette fois, ce fut un lettré au teint pâle, en robe blanche, reculant d'incrédulité. Puis vint une jeune femme résolue en robe jaune, l'air farouche, suivie d'une vieille femme tremblante et ratatinée, aux doigts mal assurés…
Le regard de Nangong Cong sautait d'une silhouette à l'autre. Tout ébahi qu'il fût par ce format inédit, il comprit qu'il s'agissait des personnages de la série.
Un amour fugace, éclos de lui-même, qui refuse d'être gâché…
La mélodie, gracieuse et éthérée, prit Yan Lifan au dépourvu. Les paroles étaient écrites sur le mètre du Bu Suanzi (卜算子), ce qui les plaçait résolument dans l'esthétique de la Faction du Renouveau Classique.
Les paroles en elles-mêmes n'avaient rien de remarquable, mais que Fei Buzhuo eût produit une chose pareille le stupéfiait.
Il se souvint que quelqu'un, au club de lecteurs, avait mentionné la recherche récente d'un Cultivateur Littéraire habile aux ci de l'époque Song, à qui Fei Buzhuo comptait commander quelques poèmes. Sur le moment, il avait ricané et pris la chose pour une plaisanterie. Et pourtant, c'était bien réel !
D'un pinceau agile, elle traverse un millénaire, sa grâce éthérée lui vient de naissance…
La musique valait mieux encore que les paroles ; elle avait sans doute été composée par des cultivateurs de Langhuan. Loin des airs de Bu Suanzi en vogue, cette mélodie sonnait neuve et se retenait étonnamment bien.
Sans s'en rendre compte, il suspendit son pinceau. Alors que la musique s'achevait, la scène revint à la femme en rouge, dans le ciel.
… Que la pluie et le vent ne voilent aucun chagrin, moi aussi je rentrerai chez moi !
Au début, elle ne tenait aucune arme. À la fin, une longue lame était apparue dans sa main. Elle la leva en souriant, ses manches écarlates et l'éclat de la lame dansèrent à l'unisson, et elle fendit l'écran.
L'écran s'assombrit, ne laissant qu'une ligne de texte : Épisode 1.
« Ce format est vraiment fascinant ! »
Wanzhou, manoir des Shen. Avant même que l'intrigue ne commence, Shen Ruoyi était déjà conquise.
La mélodie de la chanson montait toujours plus haut, comme gonflée d'une confiance et d'une ambition sans bornes, donnant le ton de toute l'histoire.
« Arrête d'écouter les paroles et regarde, vite ! » lança Shen Yu à sa sœur, au moment même où l'écran se rallumait.
La première scène montrait la vaste demeure d'une famille fortunée, où s'affairaient servantes et domestiques. À en juger par le luxe du décor, ce n'était pas une secte de cultivation.
Le bavardage des serviteurs livra peu à peu le contexte : le maître de maison était un riche marchand, père d'une fille unique. Ce jour-là, il donnait un banquet et conviait les jeunes talents les plus prometteurs de la région pour choisir un époux à sa fille.
La scène passa au jardin de derrière. Là, une jeune femme était assise sur une balançoire, la tête inclinée, songeuse. « Si je comprends bien, je dois traverser ces mondes et satisfaire la Voie Céleste pour mener à bien ma tribulation ? » demanda-t-elle.
La jeune femme était la même cultivatrice en rouge que dans le générique, désormais vêtue en fille de riche marchand. En face d'elle, il n'y avait rien d'autre qu'une Sphère de Lumière, luisant comme une luciole, d'où sortit une voix enfantine : « Exactement ! Le nombre exact de mondes dépendra de ton évaluation à l'issue de chaque mission. »
Les sourcils délicats de la jeune femme se froncèrent légèrement. À travers sa conversation avec la Sphère de Lumière, le public apprit le contexte.
Cette femme s'appelait Yezhu et était à l'origine une Cultivatrice. Alors qu'elle affrontait sa Tribulation, la Foudre Céleste l'avait transportée ici, et une Sphère de Lumière était apparue dans sa Mer de Conscience. La Sphère lui déclara qu'elle devait accomplir des missions dans les Trois Mille Mondes pour atteindre l'Ascension.
La tâche précise consistait à vivre l'existence de femmes au destin funeste, semé de périls et de souffrances. La vie de ces femmes tenait lieu des « quatre-vingt-une tribulations » que Yezhu devait endurer pour transcender sa condition mortelle.
Shen Ruoyi regardait, captivée. Les écritures bouddhiques parlaient souvent des Trois Mille Mondes contenus dans une graine de moutarde, si bien que l'idée n'était pas difficile à saisir.
Le premier Petit Monde où entra Yezhu comptait des « Immortels », même si la plupart des mortels ignoraient leur existence. Seuls quelques rares élus rencontraient le Destin Immortel.
La propriétaire d'origine de ce corps était une épouse répudiée, abandonnée par son mari, lequel obtiendrait plus tard le Destin Immortel. Pour trancher ses liens avec le monde, il délaissa son épouse mortelle et s'éleva vers la Grande Voie.
Laissée sans ressources et seule, l'épouse passa toute sa vie à chercher son mari « disparu », et finit par succomber à la maladie, morte de désespoir.
Malgré le détachement qu'il proclamait, le mari resta pieux envers ses parents. Dans tous leurs conflits, il prit systématiquement leur parti, et finit par les emmener au Royaume des Immortels. Comme les anciens s'étaient volatilisés du jour au lendemain, on soupçonna même méchamment la propriétaire du corps d'avoir « empoisonné ses beaux-parents ».
Yezhu : « …… »
Le frère et la sœur Shen, de l'autre côté de l'écran : « …… »
« Cette tribulation est bien trop cruelle ! » protesta Shen Ruoyi, indignée.
Shen Yu affichait lui aussi une mine dégoûtée. « Ce ne sont que les fantasmes de ces lettrés fauchés », railla-t-il.
Tous deux durent pourtant reconnaître que ce ressort narratif, le lettré de talent et la belle demoiselle, restait remarquablement répandu.
Aux premiers temps du retour de l'Énergie Spirituelle, ce genre de récits avait proliféré : histoires de lettrés miséreux conquérant le cœur de riches héritières, décrochant le titre suprême de zhuangyuan aux examens impériaux et épousant finalement des femmes de haute lignée.
Dans ces premiers récits, la « riche héritière » était souvent la fille d'un marchand, qui finançait sans compter les études du lettré. Quand son mari rencontrait ensuite une « épouse bien née », elle s'effaçait d'elle-même, se jugeant indigne de son rang, et se rétrogradait au statut de concubine.
À mesure que le monde s'adaptait à l'Énergie Spirituelle, la trame se déplaça un peu, mais le noyau resta le même. La malheureuse « riche héritière » devint la fille du maître d'une petite secte, tombant au premier regard amoureuse du lettré déchu. Elle devient son Agente de Plume, gère ses affaires et diffuse ses œuvres partout. Mais une fois le lettré engagé sur la voie de l'immortalité, il rencontre immanquablement d'autres femmes.
Quant au sort de la riche héritière, les auteurs les plus « scrupuleux » la gardaient en vie jusqu'au terme naturel de son existence, tandis que les plus cruels lui ménageaient une mort prématurée. Le protagoniste masculin, lui, « pleurait amèrement » tout en cherchant déjà de nouvelles amours.
Ces histoires ont été largement critiquées, et pourtant elles durent. Plus rageant encore : quand des auteurs ont tenté des « relectures modernes », leur public est resté dérisoire face à celui des récits d'origine.
De plus, même ces relectures adoptent le plus souvent le point de vue du protagoniste masculin, s'attardant sur son repentir soudain ou sa chute tragique, et n'offrant que rarement le regard du personnage féminin.
Shen Ruoyi s'en trouva intriguée. Comment Monsieur Fei Buzhuo allait-il interpréter cette histoire ?
Dans la scène qui se déroulait, Yezhu écoutait le récit de « sa » vie, l'expression apaisée, et laissa échapper un rire léger. « J'ai compris », dit-elle.
Son « mari » était de la famille Dong, et les gens l'appelaient Dong Sheng. Ils se rencontraient pour la première fois au banquet sur le point de commencer.
Dong Sheng n'était pourtant pas un invité. Estimant la cour impériale injuste, il refusait de se présenter aux examens et n'avait aucun rang officiel. Il n'était que le fils d'un paysan de famille roturière, un garçon dans lequel le père de Yezhu ne voyait aucun avenir.
Passant par là, Dong Sheng fut raillé par l'un des jeunes maîtres invités, ce qui déclencha sa fureur. Il composa sur-le-champ un essai sur le sujet proposé par les marchands aux jeunes prodiges du banquet. Ses mots coulèrent comme du brocart et éclipsèrent tous les autres.
Le marchand en resta stupéfait, et « elle » tomba amoureuse de lui au premier regard, décidée à n'épouser que lui.
« Elle ne peut absolument pas épouser Dong Sheng ! » s'écria Shen Yu, anxieux, complètement pris par le récit. « Elle devrait choisir quelqu'un d'autre ! »
Shen Ruoyi était plutôt d'accord. « Peu importe qui elle prend, ce sera mieux que Dong Sheng. Elle devrait choisir quelqu'un de son rang. »
Au fond d'elle, pourtant, elle songeait : ‘Ce n'est toujours pas le meilleur choix. Si seulement…’
La Sphère de Lumière pressait Yezhu dans le même sens : « Aucun des autres ici n'a le Destin Immortel. Ils ont peu de chances d'abandonner leur épouse. En choisir un t'assurerait une vie paisible et hâterait la fin de ce Petit Monde… »
« Épouser l'un d'eux et devenir une épouse docile, pour mener une vie terne ? » Yezhu sauta de la balançoire, le sourire résolu. « Je refuse. »
« Pourquoi ce Destin Immortel ne serait-il pas le mien ? »
‘Exactement ! C'est le choix optimal !’
Sa position posée, Yezhu dévoila rapidement son plan.
La Sphère de Lumière protesta : « On peut vraiment faire ça ?! Ce n'est pas de l'escroquerie ? »
« En quoi serait-ce une escroquerie ? rétorqua Yezhu. Ce n'est qu'une petite ruse sans conséquence. Contente-toi de jouer le jeu. »
Quelques instants plus tard, Nangong Cong vit Yezhu se précipiter chez son père et affirmer qu'elle s'était soudain endormie au jardin, pour se retrouver transportée au Palais Immortel. Là, un Ancien Immortel lui avait révélé qu'elle possédait le Destin Immortel et l'avait mise en garde contre le mariage.
Devant la Sphère de Lumière, Yezhu était une personne ; devant le riche marchand, elle en devenait une autre, la jeune demoiselle douce et fine qu'elle avait toujours été. C'était la première fois que Nangong Cong voyait d'aussi près le talent d'une Comédienne de Théâtre, et il en resta intérieurement sidéré.
En guise de preuve, Yezhu présenta la minuscule Sphère de Lumière, en affirmant qu'il s'agissait d'un souffle de Sens Divin laissé par l'Ancien Immortel pour l'éclairer.
Le marchand s'était d'abord montré sceptique, mais ce spectacle ébranla ses certitudes.
Elle déclara ensuite que parmi les invités qui attendaient dehors se trouvait son futur « Serviteur Guide de l'Immortalité », et en décrivit les traits avec exactitude.
En théorie, Yezhu était restée cloîtrée dans ses appartements et n'avait rencontré aucun des invités du jour. Elle ne pouvait pas connaître leur apparence, encore moins celle d'un homme passant devant le portail.
Le marchand, suivant ses indications, découvrit avec stupeur un jeune homme correspondant trait pour trait à sa description. Il annula aussitôt le banquet.
Ensuite, Yezhu poursuivit sa manœuvre de main de maître et convainquit sans peine les parents de Dong Sheng.
Ces parents-là étaient déjà bornés et influençables, sans quoi ils n'auraient pas été aussi odieux avec leur future belle-fille. Mais comme elle n'était pas mariée et de rang supérieur, ils ne voyaient aucune raison de redouter un mauvais coup de la part d'une femme qui leur était étrangère. Ravis, ils envoyèrent leur fils la servir.
Nangong Cong regardait, stupéfait, et sa voix se mêla à celle de la Sphère de Lumière : « Elle a vraiment réussi ce coup-là ? »
Yan Lifan lui jeta un regard en biais et ricana : « Fei Buzhuo se nourrit de ce genre de coups imprévisibles. »
L'ancien mari désormais réduit au rang de serviteur, la Sphère de Lumière s'avoua vaincue par Yezhu.
Yezhu ne connaissait l'histoire que du point de vue du corps d'origine. La Sphère de Lumière avait bien complété son savoir par un récit extérieur des grandes lignes, mais elle ignorait dans quelles circonstances précises Dong Sheng rencontrerait son Destin Immortel. Le garder auprès d'elle restait le plus sûr.
Fier et distant, Dong Sheng se rebellait intérieurement contre cette humiliation. Mais devant l'insistance de ses parents, il n'eut d'autre choix que d'« endurer l'affront et porter le fardeau » en servant une riche demoiselle. Si la Sphère de Lumière aux côtés de Yezhu possédait de toute évidence des pouvoirs hors du commun, il gardait sa haute idée de lui-même et peinait à croire qu'il fût seulement destiné à être un « Serviteur Guide de l'Immortalité ».
Des jours durant, Dong Sheng resta dans la demeure du marchand, le visage figé en un masque glacial, la besogne raide et expédiée.
« Alors, on en reste là ? demanda la Sphère de Lumière. On lui prête l'accès à la voie de l'immortalité, puis on garde nos distances ? »
Yezhu rit. « Quelle naïveté, dit-elle. S'il doit trahir mon cœur, pourquoi lui montrerais-je la moindre pitié ? »
Leur conversation se déroulait en voix intérieure, les lèvres des personnages restant immobiles, ce qui signalait au public qu'il s'agissait de pensées échangées en esprit.
« Hein ?? » fit la Sphère de Lumière.
« Il est plutôt beau garçon, non ? dit Yezhu. Amusons-nous un peu avec lui. »
Dong Sheng, qui avait conquis au premier regard le cœur de la riche demoiselle Xie, était non seulement d'un talent exceptionnel, mais aussi remarquablement beau, une grue parmi les poules.
Nangong Cong eut un mouvement de recul involontaire. Le rôle de Yezhu allait parfaitement à sa Comédienne, monstrueusement séduisante et d'une beauté exquise. Sa façon douce, presque tendre, de prononcer des paroles aussi glaçantes en faisait une véritable femme fatale. Et pourtant, malgré lui, le garçon rougit jusqu'aux oreilles et son cœur se mit à battre à contretemps.
Ce personnage était comme une chandelle allumée, qui attire les papillons à leur perte.
La Sphère de Lumière demanda humblement : « Alors… ne devrait-on pas d'abord le traiter un peu mieux ? Essayer de lui attendrir le cœur ? »
Yezhu rit de nouveau.
Elle se leva brusquement, releva le menton en direction de Dong Sheng, qui se tenait non loin au bord du jardin, et lâcha d'une voix traînante : « J'ai envie de faire de la balançoire. Viens me pousser. »
Le ton était à la fois dédaigneux et arrogant, mais associé à sa beauté rayonnante, il la rendait plus éblouissante encore, presque insoutenable au regard.
Dong Sheng se figea, les épaules raidies, son beau visage s'assombrissant légèrement. Au bout d'un instant, pourtant, il s'avança.
Nangong Cong était totalement absorbé quand l'écran s'éteignit d'un coup, affichant ces mots : Fin de l'épisode 1.
« Ah ! Pourquoi ça se termine déjà ? »
Il jeta un œil à l'horloge occidentale et pensa, hébété : ‘Quoi ? Quarante-cinq minutes ont déjà passé ? Je ne m'en suis même pas aperçu !’
La fin de l'épisode déroulait un montage de scènes sur une nouvelle version de la mélodie Bu Suanzi, avec des paroles remaniées.
À contrecœur, Nangong Cong regarda ces dernières images, encore tout remué. Il s'exclama, surpris : « Grand-père Yan ? »
Yan Lifan se tenait auparavant près de la table ; il était maintenant assis à côté de lui.
« … » Yan Lifan sortit de sa torpeur et réalisa avec un temps de retard ce qu'il avait fait. Il rétorqua avec entêtement : « Je voulais juste entendre les paroles ! »
Son regard demeurait rivé à l'Écran aux Reflets, et lui-même dut le reconnaître : la nouvelle histoire de Fei Buzhuo était une réussite retentissante. Un seul épisode avait déjà lâché plusieurs révélations explosives, et les personnages étaient suffisamment clivants.
Rien que pour voir cette histoire, d'innombrables spectateurs allaient sans doute se ruer sur Yunting dans la semaine, avides d'acheter des Écrans aux Reflets.
Comme Shi Qian'gai l'avait prédit, la sortie du premier épisode de la Démone déchaîna les discussions.
Les chansons d'ouverture et de fin, dont elle avait pris l'initiative, furent elles aussi largement louées, et dès le lendemain on les entendait chanter dans les tavernes du bord des routes. Peut-être ces airs deviendraient-ils un jour les souvenirs d'enfance de toute une génération.
La qualité de production était irréprochable et l'histoire elle-même captivante : un récit tissé d'amour, de haine, de passion et de vengeance, propre à remuer les spectateurs. Pour la plupart des gens, les grands principes restent abstraits et lointains, tandis que les scandales sentimentaux parlent immédiatement.
« J'adore ! Continue à berner Dong Sheng jusqu'à ce qu'il tombe vraiment amoureux, puis abandonne-le sans pitié et trouve mieux ! »
« Mais est-ce que Dong Sheng se laisserait vraiment prendre ? Est-ce que ça ne lui ferait pas mépriser sœur Zhu encore plus ? »
« Vous connaissez le dicton, “les hommes sont tous des salauds au fond” ? C'est injuste, mais je trouve que ça colle à Dong Sheng. Ce genre de caractère extrême est souvent attiré par les sentiments extrêmes. »
Sans que l'on sache pourquoi, les lecteurs s'étaient tous mis à appeler la protagoniste « sœur Zhu ». Shi Qian'gai avait choisi ce nom parce que le caractère « 篁 » du nom d'origine du Domaine des Bambous Retirés (幽篁山庄) désigne le bambou : c'était un hommage à la fondatrice du Domaine.
« La “méchanceté” de sœur Zhu n'est pas tout à fait celle de la demoiselle Xie. Je la trouve plus douée pour manœuvrer les cœurs, une tueuse qui ne verse pas de sang. J'ai hâte de voir comment elle va conquérir Dong Sheng ! »
« J'ai de la peine pour Dong Sheng. Non seulement il perd son Destin Immortel, mais on va en plus jouer avec ses sentiments… »
« La souffrance de Dong Sheng ? Et celle de la propriétaire d'origine du corps, alors ? Son âme s'est brisée parce qu'elle n'a pas supporté son sort ! Dong Sheng, lui, ne peut simplement pas cultiver l'immortalité, la belle affaire ! Pff. »
Si Xie Zhiyu était moralement ambiguë dans ses méthodes d'affaires, Yezhu était la « mauvaise femme » par excellence en matière de cœur. Traditionnellement, ce genre de personnage finissait toujours mal dans les romans historiques, en méchante ; c'était la première fois que l'un d'eux occupait le devant de la scène en protagoniste.
« Je meurs d'envie de savoir ce qui a inspiré Monsieur Buzhuo cette fois-ci ! Ce serait la Secte des Quatre Joies ? Hahahaha ! »
« Elle lui ressemble un peu, mais elle évoque surtout cette Femme aux Mille Visages de l'époque troublée. »
« Cette Comédienne est d'une beauté renversante ! Comment se fait-il que je ne l'aie jamais vue ? Elle est de Jinling ? Même en tant que femme, j'en ai le cœur qui s'emballe… »
Le lendemain de la diffusion, les ventes d'Écrans aux Reflets explosèrent. Zhang Jinglian écoula tout son stock avant midi. L'écran pouvait s'acheter à plusieurs, ce qui permettait à quelques familles, voire à une ruelle entière, de regarder ensemble, et rappelait à Shi Qian'gai les histoires d'enfance de ses parents.
Hors ligne, les discussions dans les tavernes et les maisons de thé étaient plus enflammées encore, pleines de commérages sincères et d'emportements. À midi, Shi Qian'gai était attablée dans une taverne, coiffée d'un chapeau à large bord, tout occupée à écouter les conversations alentour, quand sa Tablette de Jade Spirituel s'alluma.
Un message de Ling Huanshi, cheffe de la Secte des Quatre Joies, s'afficha :
« Petite sœur Shi, j'aurais besoin de conseils pour séduire un homme. Es-tu disponible ces temps-ci ? Je peux te dédommager s'il le faut. (rire) »
Shi Qian'gai : « ? »
Ses prestations de conseil s'étendaient-elles vraiment jusqu'aux affaires de cœur ?