Aileen entrouvrit la bouche, puis poussa un bref « Ah ». Elle fut déstabilisée par le changement d'appellation dès qu'il eut dit qu'il l'épouserait.
— Pas encore...
Elle lâcha la pensée qui lui traversait l'esprit, trop surprise.
Césare ricana, comme interloqué. Au lieu de répondre, il saisit la main d'Aileen et traversa le salon.
Lorsqu'il en ouvrit la porte, Sonio, qui attendait dehors, la retint aussitôt. Malgré l'apparition soudaine de Césare, son visage restait calme.
— Nous allons en banlieue. Préparez la voiture.
— Bien, Votre Excellence.
À peine l'ordre reçu, Sonio disparut en un éclair. Césare conduisit Aileen dans la chambre d'habillage. Aileen fut saisie en la découvrant.
Toutes sortes de robes, accessoires féminins, chapeaux, chaussures et autres étaient prêts. Un espace qui ne collait pas à la demeure d'un célibataire. Tandis qu'Aileen examinait les lieux, Césare choisit vite les vêtements.
Une jupe et un chemisier simples, des gants et un chapeau furent posés sur le canapé. Enfin, il prit un ornement pour les cheveux et fit signe à Aileen. Elle s'approcha.
Césare usa d'une épingle pour rabattre sa mèche et la fixer. Puis, il ôta les lunettes d'Aileen.
Aileen tâtona son visage nu de ses mains. Elle se sentait maladroite, le visage ainsi exposé.
— On y va comme ça ?
— Mais...
— C'est un endroit où vous attirerez davantage l'attention si vous portez des lunettes.
Césare la rassura et la quitta pour qu'elle s'habille. Seule dans la chambre d'habillage, Aileen retira hésitante ses vêtements.
Elle plia soigneusement les vieux habits et les posa dans un coin, puis enfilait les neufs qu'il avait choisis. C'était vraiment incroyable comme toutes les coupes lui allaient à la perfection. Elle s'émerveilla de la texture lisse du tissu et regarda machinalement le miroir.
« ...Beurk. »
Aileen serra les paupières. Il lui était difficile de faire face au miroir, le visage à découvert. De mauvais souvenirs ne cessaient de resurgir.
« Tu es dégoûtante ! »
Quand sa mère était en colère, elle la fixait droit dans les yeux et hurlait qu'elle était dégoûtante, repoussante. Elle brandissait même souvent des ciseaux devant son visage. Même les bons jours, elle faisait parfois soudain une grimace inconfortable en la regardant.
Un jour, sa mère offrit des lunettes à Aileen. Depuis, Aileen les portait alors que sa vue n'était pas mauvaise, et laissa pousser sa mèche pour cacher son visage dégoûtant. Même pour se laver, elle évitait autant que possible le miroir et se lavait vite.
Elle avait vécu ainsi, mais à présent elle devait affronter son visage de front. Aileen mit un chapeau, dos au miroir. Ensuite, elle enfile rapidement gants et chaussures pour finir de s'habiller.
Elle sortit de la chambre d'habitude comme en fuite, et Césare donnait des instructions à un domestique. Tous deux se tournèrent vers Aileen au bruit de la porte.
« ... ! »
Les yeux du domestique s'écarquillèrent. Il les ouvrait si grands qu'ils semblaient sur le point de jaillir, et sa bouche s'ouvrit aussi. Mal à l'aise, Aileen détourna légèrement le regard.
« J'aimerais pouvoir remettre mes lunettes. »
Alors qu'elle tâtonnait maladroitement autour de ses yeux, Césare lui saisit le poignet. Il lui signifiait de ne plus y toucher, ses yeux étant rouges et gonflés d'avoir pleuré plus tôt.
Aileen, la tête baissée, se pressa contre le dos de Césare et gagna l'extérieur. Elle ne regarda que le sol jusqu'à la porte d'entrée.
« Aileen. »
Avant de monter en voiture, Sonio appela Aileen. Aileen croisa hésitante le regard de Sonio. Heureusement, Sonio ne montra ni surprise ni réaction bizarre en voyant son visage nu. Il sourit avec bienveillance comme d'habitude.
« Enfin, Sonio me connaît depuis l'enfance. »
Il l'avait vue gamine, courant partout sans rien savoir, donc son visage nu lui devait être familier.
— Je vous ferai parvenir le gâteau que vous n'avez pas pu manger aujourd'hui.
— Non, ce n'est pas la peine.
— Je ne peux pas permettre ça. Vous voulez rendre ce vieillard incapable de dormir ?
Il la menaça presque, disant qu'il serait contrarié toute la journée parce qu'Aileen n'avait pas mangé le gâteau. Lorsqu'elle accepta à contrecœur qu'il l'envoie, Sonio fut enfin satisfait.
— Revenez souvent, Aileen.
— Ne vous inquiétez pas, Sonio. Vous la verrez souvent bientôt.
Césare, qui répondait à sa place, acquiesça légèrement.
— Je pense que je rentrerai tard.
— Bien, Votre Excellence. Je préparerai en conséquence.
Sous les saluts de Sonio, Aileen monta en voiture avec Césare. La voiture, qui filait diligemment dans les rues, se dirigeant vers la banlieue de la capitale.
C'était la rue où Aileen était allée chercher son père auparavant. Elle n'avait pas de nom officiel, mais on l'appelait la rue Fiore parmi les gens.
La rue Fiore était un regroupement de commerces nocturnes : bars, jeux, prostitution. Des marchands d'articles illégaux s'y cachaient aussi, et on murmurait même qu'un établissement acceptait des contrats de meurtre. Mais tout cela n'était que rumeurs, jamais confirmé.
« Je suis venue deux fois dans un tel endroit maintenant. »
Aileen, qui avait vécu une vie à des années-lumière de la rue Fiore, avala sa salive et s'accrocha à Césare.
Après être descendus à l'entrée de la rue, Césare fit prendre le bras à Aileen comme pour l'escorter. Il avançait sans prêter attention aux sollicitations alentour.
Agissant avec une telle assurance, Aileen scruta les alentours à sa place. Césare lança un coup d'œil à Aileen et demanda :
— Pourquoi ?
— Je me demandais si quelqu'un reconnaîtrait Votre Excellence.
Grâce à la popularité du Grand Duc, se teindre les cheveux en noir était une immense mode dans l'Empire. Des hommes aux cheveux entièrement noirs pullulaient dans la rue Fiore.
Pourtant, parmi cette multitude de cheveux noirs, Césare était unique. Ses cheveux noirs luisants, comme des plumes de corbeau, étaient une teinte qu'aucune teinture ne pouvait reproduire.
— Peu importe s'ils me reconnaissent. Ils croiront que je suis venu boire avec ma maîtresse.
C'était exactement ce qui inquiétait Aileen. Elle ne voulait pas donner de grain à moudre inutile aux citoyens impériaux déjà si intéressés par lui. Peut-être à cause de Césare, elle avait l'impression qu'on la regardait davantage aujourd'hui.
Elle essaya de remonter ses lunettes, mais ne fit que tâtonner son visage nu. Aileen refoula son envie de se cacher quelque part et marcha, la tête baissée.
L'endroit où ils arrivèrent peu après était le plus grand bar de la rue Fiore. Il y en avait eu un encore plus grand, mais pour une raison inconnue, il avait fait faillite récemment et disparu du jour au lendemain.
Deux gardes costauds stationnaient devant le bar. Les gardes, qui riaient en fumant entre eux, écrasèrent immédiatement leurs cigarettes et se redressèrent en voyant Césare. Césare leur lança une pièce d'argent à chacun et entra dans l'établissement.
« Gloups. »
Aileen, saisie, serra fort le bras de Césare. Elle avait vaguement entendu qu'il y avait un bar réputé ici, mais son ampleur dépassait l'imagination.
L'intérieur était entièrement recouvert de velours rouge, et une grande salle de danse s'étendait sous un plafond constellé de lustres.
Des danseuses évoluaient sur la piste. Elles portaient des robes de soie et satin rouges brillants, de la dentelle noire, et ornaient leur tête de plumes rouges.
Le visage d'Aileen rougit à la vue de leurs poitrines et jambes exposées jusqu'aux cuisses. À chaque mouvement intense, l'ourlet de leurs jupes voltigeait, dévoilant nettement leurs jambes gainées de bas lisses.
Hormis Aileen, tout le monde ici s'amusait. Quand la musique de danse s'arrêta, elle changea pour une nouvelle. Au même instant, des morceaux de papier scintillant pleuvirent du plafond.
Avec les papiers virevoltants, une danseuse apparut dans les airs, se balançant sur un trapèze. Vêtue d'un costume à paillettes, elle brillait comme un joyau dans la lumière.
Elle devait être très célèbre, car les gens acclamèrent avec enthousiasme et appelèrent son nom dès qu'elle apparut.
— Malena !
Malena virevolta sur le trapèze et envoya des baisers à ceux qui laclamaient. L'ourlet de sa robe s'étirait longuement dans les airs. La musique s'arrêta, et elle s'apprêtait à descendre du trapèze.
« ... ! »
Les yeux de Malena et ceux d'Aileen se croisèrent. Les yeux de Malena s'écarquillèrent. Ceux d'Aileen s'écarquillèrent de la même façon.
C'était une cliente d'Aileen. Elle achetait des pilules contraceptives sous le nom de Lena, et elle avait aussi vu le visage nu d'Aileen.
Malena, les yeux écarquillés, regarda à côté d'Aileen. Ils s'écarquillèrent encore plus en identifiant Césare.
Ce fut un regard de stupeur, mais bientôt Malena recomposa son expression comme si de rien n'était et se mit à chanter. Quand elle entama le chant, les autres danseuses et musiciens montrèrent des signes d'embarras. C'était une chanson imprévue.
Cependant, en professionnels aguerris, ils suivirent tous vite le chant de Malena et y ajoutèrent des harmonies. Malena rejeta en arrière sa chevelure dorée opulente et chanta en fixant Aileen.
« Hommes, hommes, hommes pourris. Une femme qui fait confiance à un homme est sotte. Mensonges odieux, doux discours, trompeurs pourris. »
C'était une chanson dont les paroles avaient des os.