Les yeux d'Aileen se remplirent davantage de larmes face à ce ton bienveillant. Comment ne pas apprécier le Prince, qui acceptait de se faire mouiller avec elle sous prétexte qu'elle était trempée ?
Elle eut envie d'éclater en sanglots, mais Aileen retint ses larmes. Elle était déjà trempée, et pleurer n'aurait fait qu'empirer les choses.
« Altesse », l'appela-t-elle doucement, et Cesare baissa les yeux sur Aileen. L'espace sous l'arbre était suffisant pour elle, mais lui y paraissait un peu à l'étroit. Si grand qu'il était, sa tête semblait presque toucher les branches.
Aileen fixa le Prince avec vacuité avant de baisser les yeux, un peu tard. Même trempés tous les deux, l'éclat du Prince n'avait pas pâli le moins du monde, ce qui faisait ressortir en contraste cruel sa propre apparence misérable.
Elle avait réussi à économiser pour s'acheter la robe, mais n'avait pas pu s'offrir de nouvelles chaussures, leur état d'usure sautait aux yeux. Et maintenant, avec la pluie, elles étaient tachées et avaient vraiment une allure déplorable.
J'aimerais avoir un peu meilleure mine, songea Aileen, glissant discrètement ses pieds sous sa jupe.
« J'ai appris que vous aviez rencontré les chevaliers », dit Cesare, comme pour prendre de ses nouvelles, et Aileen tressaillit. Elle évitait le Prince, mais ne s'était pas tenue à distance de ses chevaliers.
Les fidèles chevaliers du Prince chérissaient toujours Aileen, qu'ils connaissaient depuis l'enfance. Lorsqu'elle avait quitté l'université pour revenir à la capitale, ils avaient été peinés et bouleversés comme si c'eût été leur propre affaire.
Fille unique, Aileen avait l'impression qu'ils étaient ses grands frères et ses grandes sœurs. Une pensée présomptueuse, qu'elle n'osait pas formuler, mais qu'elle entretenait secrètement.
C'est pourquoi elle n'avait pas su refuser l'invitation à dîner chez Diego, l'autre jour.
Aileen aimait aussi la maison de Diego. Elle regorgeait de jolis bibelots et de poupées. Un cocon douillet qui la mettait toujours de bonne humeur quand elle s'y rendait.
Ce jour-là, les cinq avaient partagé un dîner animé, bavardant et riant, et elle avait été si heureuse de pouvoir oublier la réalité un moment.
Mais comme Cesare en parlait expressément, il lui fut difficile de répondre franchement. Aileen l'observa avec prudence.
« Heureusement, ils m'ont invitée à dîner », bredouilla-t-elle, inquiète qu'il ne se sente exclu. Bien qu'elle sût que Cesare n'était pas du genre à se soucier de ce genre de choses, elle ne put s'empêcher de s'en faire. La voyant démunie, il ricana.
« Si je vous appelais, ce ne serait pas une invitation, mais un ordre. »
Cesare tira de sa poche un mouchoir encore sec et le tendit à Aileen.
« Alors, qu'est-ce qui vous a décidée à honorer le Palais impérial de votre visite aujourd'hui ? »
« Ma mère a envoyé une lettre. Elle disait qu'elle espérait que Votre Altesse la lirait. »
« Une lettre, dites-vous. »
Cesare répéta brièvement les mots d'Aileen, puis contempla un instant la pluie battante. Il pensait que ce ne serait qu'une courte averse, mais le déluge durait depuis un bon moment. Il se demanda si ce n'était pas une simple giboulée. Juste à ce moment, une voix grave traversa les pensées d'Aileen.
« La baronne Elrod va-t-elle toujours aussi bien ces temps-ci ? »
Pour quelqu'un qui s'enquérait de la santé de sa nourrice, son ton était étrangement froid. Cependant, Aileen ne perçut pas la glace dans ses paroles. Elle supposa simplement que le Prince s'informait de la santé de sa mère et répondit avec application.
« Elle va beaucoup mieux. »
Elle va même se promener seule, désormais, et Aileen exprima son regret de ne pouvoir que souhaiter que sa mère prenne son médicament avec plus de régularité. Tandis qu'elle parlait de sa mère, Cesare reprit soudain le mouchoir.
Puis, il tendit à nouveau la main. Les yeux d'Aileen s'écarquillèrent en voyant sa main approcher. Ses lèvres s'entrouvrirent légèrement, mais il retira silencieusement les lunettes d'Aileen et essuya les gouttes de pluie sur les verres.
Elle serrait le mouchoir que le Prince lui avait donné, ne voulant pas l'utiliser, alors il essuyait l'humidité à sa place. Le visage d'Aileen s'enflamma devant cette attention.
Après avoir essuyé les lunettes, Cesare regarda Aileen. Aileen, qui ne savait que faire de ses mèches mouillées et les tortillait, se figea lorsque son regard croisa le sien.
Sa vision, toujours frustrantement brouillée, était maintenant nette. Elle ne voulait pas montrer ses yeux laids au Prince, mais ne put détourner les yeux, tant elle était heureuse de voir son visage si clairement.
Alors qu'elle fixait le Prince comme envoûtée, une sensation de chatouillis naquit au plus profond de son cœur. Ce chatouillis indescriptible se propagea depuis son cœur et fit tout son corps frémir d'étrangeté.
Aileen ferma lentement les yeux, puis les rouvrit. Une brève obscurité voila sa vue, puis disparut. Pourtant, les yeux cramoisis restaient rivés sur Aileen.
Une goutte d'eau accrochée au bout de ses mèches tomba avec un plouf. La goutte roula le long de sa joue et descendit dans son cou. Juste au moment où elle allait s'accumuler dans le creux de sa clavicule, Cesare détourna le regard le premier.
……
C'était la première fois. La première fois qu'il détournait le regard le premier. Aileen fut décontenancée par cet événement inhabituel, car c'était toujours elle qui évitait en première les yeux cramoisis.
Mais avant qu'Aileen n'ait le temps d'y songer longuement, Cesare'ouvrit son parapluie. Puis, il lui rendit ses lunettes avec un temps de retard.
« Je devrais rentrer. »
Rester trop longtemps sous la pluie risquait de donner un rhume. Aileen sentait un léger frisson, alors elle se glissa sous son parapluie sans se plaindre.
Alors qu'ils marchaient côte à côte sous le parapluie, Aileen tenta de cacher le bruit de son cœur. Elle était si nerveuse qu'elle trébuchait sans cesse sur ses propres pieds, elle devait aussi faire attention à ne pas tomber comme une idiote.
Elle maintenait son regard rivé sur ses pieds. Elle devait cacher l'excitation qu'elle ressentait pour le Prince, devenu un homme, et les émotions qui la poussaient à le voir comme un homme…
Je me demande si le Prince pense que j'ai beaucoup changé, moi aussi ?
Ils ne s'étaient pas vus depuis près de deux ans, pendant ses études à l'université. Aileen avait beaucoup grandi pendant ce temps. L'âge adulte n'étant plus qu'à quelques mois, elle avait grandi en taille et son corps autrefois frêle s'était développé, la faisant paraître bien adulte.
Bien sûr, aux yeux du Prince, qui avait côtoyé d'innombrables femmes mûres, elle devait encore sembler une enfant. Pourtant, elle espérait qu'il penserait, ne serait-ce qu'un tout petit peu, qu'elle devenait vraiment une adulte à présent, et plus seulement une enfant.
Aileen, qui était entrée au Palais impérial avec Cesare sous le parapluie, changea de vêtements avec l'aide des servantes. Cesare était allé lui aussi se changer, mais quelque chose survint et il dut s'absenter un moment.
Aileen décida de l'attendre dans le salon. Elle se sentait mal à l'aise dans le contact de la robe luxueuse, qu'elle n'aurait jamais l'occasion de porter d'ordinaire, lorsqu'elle s'apprêtait à se rendre au salon.
Un serviteur qu'Aileen n'avait jamais vu au Palais impérial barra la route à Aileen et aux servantes. Le serviteur dit d'un ton raide.
« Lady Aileen. »
« Oui… ? »
« L'Empereur vous somme. »
C'était un serviteur de l'Empereur. Aileen sentit un frisson lui parcourir l'échine, comme si elle avait avalé une poignée de glace.
Une convocation de Sa Majesté Impériale. C'était quelque chose qu'Aileen n'avait même pas imaginé. Ses mains tremblèrent involontairement de nervosité.
Mais il n'y avait pas le temps de se ressaisir. Le serviteur, qui avait même amené les chevaliers de l'Empereur, pressa Aileen avec une attitude hautaine. Aileen suivit le serviteur comme traînée de force.
Toutes sortes de pensées lui traversèrent l'esprit pendant qu'elle marchait. La première qui lui vint à l'esprit fut qu'elle allait peut-être mourir.
Dans tout l'Empire Traon, on savait que l'Empereur chérissait tout particulièrement Cesare, le Cinquième Prince. L'Empereur considérait Cesare comme son alter ego et lui faisait divers présents. De plus, il organisait des banquets fastueux à chaque victoire de Cesare.
Du point de vue de l'Empereur, Aileen, une jeune demoiselle insignifiante, n'était rien de plus qu'une épine dans l'œil du prince qu'il chérissait tant. Avec sa réputation de violence, il pourrait aisément ôter la vie d'une humble fille de baron, comme on écrase un insecte.
Son visage pâlit à la pensée de la mort. Mais elle ne songea pas à s'enfuir. Même si elle devait mourir, son esprit était rempli de la pensée qu'elle ne devait au moins pas ternir la réputation de Cesare.
Le serviteur, qui marchait sans aucune explication, arrêta Aileen devant une pièce où l'Empereur l'attendait soi-disant. Aileen regarda autour d'elle avec anxiété.
Elle n'était jamais allée dans la salle d'audience de l'Empereur, mais elle ne pensait pas que ce fût celle-ci, du moins. Les alentours étaient trop sombres.
Cela ressemblait à la chambre à coucher de l'Empereur.