La scène explosa dans le chaos. Les décors peints défilèrent à toute vitesse : villes en flammes, champs trempés de sang, forêts embrasées. Les danseurs se percutèrent dans une violence chorégraphiée, lames s'entrechoquant, corps se tordant dans les affres de la mort. Les sectateurs se mouvaient avec une grâce inhumaine, fauchant les mortels comme s'ils étaient des roseaux au vent.
« Leur pouvoir n'était pas de ce monde. Autre. Impossible à égaler pour des armées mortelles. L'humanité fléchit. Les royaumes s'effondrèrent. Et seuls les Douze se dressèrent entre l'annihilation et la survie. »
Les tambours battaient comme des cœurs de guerre. La scène changea à nouveau, la violence s'estompant dans une immobilité solennelle. Les lumières baissèrent, ne laissant qu'une lueur argentée pâle.
« Pourtant, même les dieux ne purent tuer leur créateur », continua la narratrice. « L'Être Absolu était éternel, omnipotent. Liés par la malédiction de leur propre origine, ils ne pouvaient le frapper. Leurs mains, même dans la défiance, ne pourraient jamais abattre celui dont ils étaient nés. »
Un silence tomba. Puis, lentement, l'actrice interprétant Herptian s'avança. Elle était drapée de soies translucides qui ne laissaient rien de sa beauté véritablement caché. Le tissu épousait son corps, scintillant comme de la lune liquide, chacun de ses pas dégoulinant d'une autorité sensuelle.
« Les dieux ourdirent un complot », dit la narratrice, sa voix s'approfondissant, vibrante de promesse. « S'ils ne pouvaient détruire leur père, ils tisseraient un nouvel être : un né non de la volonté de l'Absolu, mais de la leur. Un enfant de divinité et de libre arbitre. Une arme de chair et d'esprit. »
Les machinistes firent rouler un grand écran d'ombres, haut comme un mur de palais. Un lit fut installé derrière, éclairé par l'arrière d'une douce lumière dorée. Le public retint son souffle dans l'attente.
L'actrice jouant Herptian grimpa sur le lit, sa silhouette inconfondable tandis qu'elle laissait la robe diaphane glisser de ses épaules. Des halètements parcoururent la foule des continentaux alors que son ombre : pleine, voluptueuse, divine se cambrait en invitation.
Un par un, les apôtres des onze autres dieux montèrent sur scène, chacun vêtu des couleurs de sa divinité. Ils se glissèrent derrière l'écran, rejoignant Herptian sur le lit.
Les lanternes pivotèrent, révélant leurs silhouettes : corps s'entrelacant, mains agrippant, lèvres pressant une chair d'ombre. Le son de gémissements, de halètements aigus et du rythme des corps résonna à travers la place. L'ombre d'Herptian se leva et s'abattit, se tordant avec abandon tandis qu'elle les accueillait tous, sa faim sans fin.
La voix de la narratrice tremblait comme une prière et un pêché :
« La déesse Herptian prit sur elle d'enfanter le vase de la liberté. Elle seule porterait la Sainte, unissant dans son ventre le pouvoir des Douze. »
Pour les continentaux dans la foule, le spectacle était presque trop à supporter. Les ombres derrière l'écran s'attardaient, les corps bougeant avec une telle passion brute que l'on distinguait les formes de tout, cuisses, courbes des seins, cambrures des reins, tout englouti dans l'extase. Les cris de plaisir n'étaient pas feints, du moins en avait-on l'impression, d'une intensité effrontée qui brouillait théâtre et réalité.
« Et ainsi », intona la narratrice par-dessus le tumulte de la débauche, « naquit la Fête de la Luxure. La nuit où les dieux eux-mêmes durent embrasser le désir, non pour le renier… mais pour le manier. Car en cet acte, le salut fut semé. »
Le lit fut roulé hors de scène, les apôtres et Herptian s'y contorsionnant encore, disparaissant dans les coulisses comme si l'acte était éternel. La musique enfla.
« Seize ans passèrent », dit la narratrice, la scène se transformant une fois encore. Des villages peints surgirent. Des champs de fleurs s'épanouirent. « Des entrailles d'Herptian naquit une fille. Chair des dieux, mais âme à elle. La Sainte, fille qui aimait les fleurs. »
Le fond de scène se fendit avec un grand roulement de tonnerre. Et de son cœur surgit une jeune fille : cheveux châtains brillant sous la lumière, flanquée de douze apôtres. Ce n'était pas une simple actrice.
Un instant, le souffle de la ville s'arrêta.
Marie se tenait en tenue cérémonielle, une robe herptienne ceinte d'or, une épée dans ses mains tremblantes. La nervosité de ses yeux la trahissait, mais sa voix s'éleva claire, tranchant la place comme une lame.
« Je suis la Sainte des Dieux ! » cria-t-elle, chaque mot amplifié par une résonance divine. « Ce monde : infecté ou non, nous appartient, pas à vous ! »
Des halètements déchirèrent la foule. Son corps brillait. Une radiance sacrée jaillit d'elle, inconfondable, indéniable : la même lumière qui avait sillonné le ciel lorsque la Marine Impériale avait attaqué l'île. Il ne pouvait y avoir de doute.
La Sainte de cette ère se tenait devant eux et elle était la disciple de Ravenna Solarius.
« La Sorcière de l'Ouest se dressa pour lui barrer la route ! » tonna la narratrice. Une actrice vêtue de cramoisi s'avança, hurlant de rire tandis que des sectateurs essaimèrent. Les apôtres se battirent, tombant un par un, leurs corps s'effondrant en un sacrifice héroïque.
Marie leva son épée haut, sa vraie lumière brillant parmi les flammes de la scène. « Tombe donc, Absolu ! Je te tuerai moi-même ! »
L'acteur encapuchonné se dressa, mais elle l'abattit dans un éclair aveuglant. Le public cria, se protégeant les yeux.
Mais alors, la Sorcière enfonça sa lame dans la poitrine de Marie.
« Je reviendrai ! » hurla la Sorcière, sa voix une malédiction. « Encore et encore ! Je ressusciterai mon maître jusqu'à la fin des temps ! »
Et Marie, saignant de la lumière, leva la main vers le ciel. « Moi aussi, je reviendrai. En chaque ère. Jusqu'à ce que toi et ton maître ne soyez plus ! »
Des flammes de magie de scène les consumèrent tous deux. Des machines à vent envoyèrent fumée et feu tourbillonner à travers la place.
La voix de la narratrice retomba, douce, solennelle, finale.
« Et ainsi vint la magie, née des fleurs : le don de la Sainte à l'humanité, pour qu'elle ne reste plus jamais sans défense. Et ainsi vint la Fête de la Luxure, la nuit où Herptian se donna à tous, pour forger l'espoir. Et ainsi vint la Sainte… qui tua l'Absolu et donna à l'homme le droit de choisir. »
Et la place explosa. Des hourras tonnèrent comme une tempête. Les nobles poussèrent des cris d'incrédulité, les gens du commun tombèrent à genoux, et les fidèles d'Herptian pleurèrent de joie.
La Sainte de l'ère avait été révélée non en conseil secret, non en rituel sacré, mais sur la scène, au cœur même de leur ville.
Marie Leon, disciple de Ravenna Solarius, était leur Sainte de cette ère.