Les hommes n'intégraient pas les femmes dans leur propre société. Les femmes avaient des occupations à part, et personne ne les formait parce qu'elles n'avaient nulle part où faire valoir ce qu'elles auraient pu apprendre, sauf pour des raisons politiques.
Tous ceux qui, rarement, entendaient apporter un soutien intellectuel aux femmes étaient traités en sots et ignorés. La raison était qu'on y consacrait de l'énergie pour des gens qui n'atteindraient même pas des charges publiques, mais Asher proposait de faire cette sottise.
« Je sais déjà que vous êtes fort intelligente. Vous semblez le cacher, mais dans l'épicerie, vous avez annoncé l'effondrement du casino. J'ai été surpris, pour être honnête, mais j'ai cru à une simple coïncidence. J'ai pensé qu'une jeune fille, qui ne savait rien, l'avait découvert par hasard. D'un autre côté, c'est ce que j'ai pensé. »
« … merci de le dire, mais vous allez pas mal perdre en réputation. »
« Je suis ravi que vous vous souciiez de ma réputation. Mais ma réputation est déjà assez basse pour que vous n'ayez pas à vous en faire. »
Ce fut Asher qui répondit en souriant, mais Aria ne put aisément croire ses paroles. 'Je n'arrive pas à croire que vous ayez déjà perdu votre réputation ! Cela voudrait dire que vous êtes si influent ?' Elle ne pouvait lui faire confiance parce qu'elle ne parvenait pas à cerner son identité, même s'il tenait de tels propos. D'ailleurs…
« Cette conversation a commencé parce que vous m'avez menacée en disant que vous connaissiez mon secret, mais je trouve déraisonnable de votre part de me demander une réponse positive. »
« Je le reconnais. Ce serait parfait si vous pouviez me répondre vite, mais je suis sûr que vous y réfléchirez aussi. J'enverrai mon domestique plus tard, donc peu m'importe que vous me donniez votre réponse à ce moment-là. »
…
« Et ne vous en faites pas, je n'ai pas l'intention de révéler votre secret. »
Il ajouta cette explication avant qu'Aria n'ait pu dire ce qui l'inquiétait. Du coup, elle ne put ni répliquer ni lui poser de questions. Après avoir tergiversé un bon moment, Aria comprit qu'il était déjà trop tard pour retourner le sablier, alors elle desserra la main qui serrait la boîte.
Il avait dit qu'il ne révélerait pas son secret, et s'il le faisait, il serait la risée de tous. Probablement, personne n'écouterait les paroles d'Asher, un noble de basse extraction.
'… Je me demande quel genre de rencontre c'est.'
En outre, elle était intéressée par la rencontre qu'il proposait. D'autant plus qu'elle n'avait jamais songé à pénétrer dans le monde des hommes. Contrairement aux femmes ordinaires, c'était une occasion difficile pour Aria, qui devait bâtir sa propre force à l'avenir.
« Eh bien, j'attendrai de vos nouvelles. »
Asher, qui se leva le premier, regarda Aria un instant, puis il sourit aussitôt et se pencha vers elle. Aria, surprise par son visage qui surgissait devant elle, agita la main, et il s'excusa brièvement, tenant un pétale dans la sienne.
« Je ne voulais pas vous effrayer, mais vous aviez un pétale dans les cheveux. Un papillon vous prendrait pour une fleur s'un pétale y est accroché, puisqu'il est difficile de vous distinguer d'une fleur à présent. » Après avoir dit cela, il le mit dans la main d'Aria.
Il partit sur de telles futilités. Aria était une femme qui avait joué avec d'innombrables hommes, mais elle fixa l'endroit où il avait disparu, hébétée par son acte inacceptable.
Son domestique ne se présenta pas avant plusieurs jours après leur rencontre.
Comment aurait-il pu se rendre au manoir de la famille du comte Roscent en tant qu'aristocrate de bas rang ? Il était clair qu'on lui refuserait l'entrée à la grille.
'Peut-être que j'avais eu une telle attente inutile…'
Aria avait presque renoncé à la rencontre qu'Asher avait proposée. Il n'aurait pas pu être si facile de s'introduire dans un cercle d'hommes, de toute façon. Elle ne le savait pas et avait attendu sa lettre avec une telle attente inutile, sans rien faire, pendant un moment.
'J'aurais dû aller au casino.'
Mais néanmoins, elle ne put s'empêcher d'attendre, même si elle savait que la lettre ne viendrait pas.
Puis un jour, Lane se présenta. Il apporta deux bouquets en cadeau et tendit un bouquet de lys à Mielle et un bouquet de tulipes à Aria.
« Oh, mon Dieu ! Je n'ai jamais vu de lys aussi merveilleux ! Où peut-on s'en procurer ? »
« C'est un bouquet du jardin de mon maître. Toutes les plantes qui y poussent sont d'une beauté remarquable. »
« J'aimerais vraiment m'y rendre, moi aussi ! »
« Je suis sûr que ce sera fait. »
Il donna à Mielle le lys qui représentait la famille. En revanche, les tulipes, qu'on utilise pour les salutations formelles, échurent à Aria. En voyant encore cette différence de traitement, on aurait dit qu'il était toujours épris de Mielle. Bêtement, il n'avait pas l'œil pour discerner les gens.
« Ah, et… Peut-être que ce sera ma dernière visite aujourd'hui. »
« Qu'y a-t-il ? »
À ces mots soudains de Lane, le comte demanda, sans pouvoir cacher sa surprise. Aria posa aussi sa fourchette et le regarda.
« J'ai vu le bout de ce sur quoi mon maître travaillait. Il y a eu un malentendu en cours de route, alors cela a pris du temps. Maintenant que les choses marchent bien, il a dit qu'il voulait s'y consacrer. »
« Oh, c'est bien dommage pour moi. Ce sera une bonne chose pour votre maître. »
Le comte finit par s'en féliciter d'un air maladroit, après avoir manqué de maîtriser l'agitation de ses sentiments. N'importe qui l'aurait trouvé louche. Lane et son maître avaient tant servi les affaires du comte qu'il ne voulait pas les perdre.
Lane reprit son repas sans plus d'effort, bien qu'il eût vu le regret sur son visage. Il avait apparemment aussi l'intention de mettre un terme à sa relation avec le comte.
'Je suis sûr que vous avez fini d'essayer de vous faire bien voir de Mielle.'
Contrairement à ce qu'elle venait d'espérer, il ne semblait plus y avoir rien à faire pour Mielle. Jusqu'ici, la montagne de cadeaux et l'aide qu'il avait apportée au comte avaient dû être un pot-de-vin pour soutirer des informations.
Alors pourquoi le comte avait-il fait un tel gâchis en mentant juste pour se faire prendre ? S'il avait été un homme un peu plus réfléchi, Lane et son maître ne seraient pas partis. Ils n'auraient peut-être pas été intéressés dès le début, mais cela aurait été mieux. Le comte n'aurait pas eu à répéter son attente et sa déception inutiles.
'Eh bien, c'est comme si le comte en avait profité parce qu'on l'avait aidé pour l'affaire fiscale.'
De plus, Mielle avait reçu une montagne de cadeaux. Quoi qu'il en soit, Lane n'aiderait plus le comte. C'était le prix de la vérité cachée de manière misérable.
« Vous n'aimez pas ce que j'ai proposé avant, n'est-ce pas ? »
« Hein ? Haha, non. Ce n'est pas que ce sera fait même si je le veux. »
« Hmm… donc vous voulez dire que vous pouvez le faire si Aria dit oui ? »
« … bon. »
Aria détourna les yeux quand son nom fut soudain prononcé. 'Quel marché avez-vous conclu avec lui ?' Ils parlaient de son intention. De plus, au vu du regard de plus en plus froid de Lane, cela signifiait son refus net, quelle que soit sa réaction.
Le comte s'adressa à Aria : « Je pense que Lane vous apprécie vraiment beaucoup. Je lui ai demandé de vous rencontrer avant. Je ne trouve pas ça mal… Je me demande ce que vous en pensez, Aria. »
« … Mon cher ! »
Aux propos choquants du comte, la comtesse répondit en laissant tomber la fourchette qu'elle tenait. Il semblait vouloir vendre sa belle-fille s'il y trouvait son compte en bon marchand.
'Ce n'est que Lane, et pas même son maître… L'identité de Lane est floue, mais il n'y a pas de fille à présenter à son maître, qui est assurément un haut noble, alors le comte me donnerait-il à son domestique, qui n'est qu'un aristocrate de bas rang mais lui sera utile ? Comme il est décevant !'
Elle vit Mielle acquiescer en souriant, de loin.
« Cela ne semble pas mal. Lane est une bonne personne, alors je suis sûre qu'il vous rendra heureuse. »
Ce n'était pas une élévation, mais une chute. Si elle épousait Lane, elle deviendrait madame Pino, issue de la fille de la famille du comte. Elle ne savait pas quel titre y serait attaché, mais il était évident que ce serait un rang inférieur.
Aria répondit, tordant les lèvres : « Vraiment ? Je suis assez heureuse comme ça. Alors pourquoi ne le feriez-vous pas, Mielle ? »