Le comte jugea son avis pertinent et fit appeler un domestique pour vérifier si ces rumeurs étaient fondés. Si la princesse avait réellement acheté une grande quantité de fourrures, il devait agir sur-le-champ. C'était un grand marchand, pourtant il crut encore une enfant de basse extraction comme elle.
Aria sourit largement, satisfaite.
« D'où tiens-tu cela ? »
« Hmm… Eh bien ? Qui c'était déjà… ? Hein ? D'où est-ce que je l'ai entendu ? J'ai vraiment entendu parler de ça… Je ne m'en souviens plus très bien… »
Elle songea à donner le nom de Sarah, mais si elle le faisait, le comte pourrait l'interroger directement, alors elle s'en abstint. Elle décida de sourire et de jouer la fille de son âge en disant « Je ne m'en souviens pas très bien. »
Le comte demanda à plusieurs reprises la source des rumeurs, mais Aria continua de pencher la tête comme si elle essayait de se rappeler.
Peu lui importait ce qu'il pourrait penser d'elle à cet instant. S'il suivait ses paroles et achetait les fourrures, il en tirerait un gros profit, et s'il ne le faisait pas, il se mordrait les doigts de regret.
Lequel choisirait-il ? Aria n'avait rien à perdre dans les deux cas, et gagnerait la confiance du comte tout autant. Aussi, pour s'assurer qu'il regretterait d'avoir écarté son avis, elle afficha un air innocent.
À cet instant, le comte comprit quel genre d'enfant était Aria et durcit son expression.
Peu de temps auparavant, ce n'était qu'une gamine futile qui ne savait que hurler quand quelque chose ne lui convenait pas. C'était donc quelque peu embarrassant d'avoir écouté attentivement une gamine qui ne lui arrivait même pas à la taille. Cependant, au cas où les rumeurs sur la princesse seraient vraies, il décida de vérifier son tuyau. Cela ne prendrait pas longtemps, et s'il avait de la chance, il toucherait le gros lot.
Après un moment de silence, la conversation reprit, ne laissant aucune place à Aria pour s'y joindre. Non, Aria n'avait aucune intention de s'y joindre, les réponses stupides de Mielle lui rappelant ses propres souvenirs d'enfance et aliénant jusqu'à la comtesse. Cependant, Aria porta le dernier morceau de viande découpé net à sa bouche, totalement indifférente à la situation.
Au final, ce serait elle qui aurait le dernier mot.
***
Le comte, qui avait à l'origine déclaré qu'il resterait dans la capitale quelques jours, prépara immédiatement un voyage d'affaires dès le lendemain midi. Aria eut l'intuition de ce qui s'était passé en voyant les domestiques faire plusieurs sacs de vêtements épais. Elle pensa qu'il avait cru ce qu'elle avait dit.
Comme elle l'avait prévu, le comte avait reçu l'information que la princesse avait acheté des fourrures. S'il avait demandé « Qu'avez-vous acheté dans le Nord ? », il lui aurait fallu du temps pour obtenir la bonne réponse, mais ce n'avait pas été difficile d'en avoir une puisqu'il avait simplement commencé par « Qu'avez-vous acheté ? »
Sans même pouvoir déjeuner, le comte se hâta de partir, s'excusant tout en embrassant la joue de la comtesse. Ensuite, il caressa la tête de son fils et de sa fille l'un après l'autre, disant qu'il reviendrait sain et sauf, et enfin, il posa son regard sur Aria. Ce regard mêlait joie, satisfaction et fierté, s'imposant comme une grande faveur.
Avant que le comte ne caresse les cheveux d'Aria, elle tendit la main et saisit la sienne. Le comte fut un peu surpris, mais après avoir entendu la voix gaie d'Aria lui dire au revoir et de rentrer sain et sauf, il sourit avec tendresse. C'était un vrai sourire de père, qu'Aria recevait pour la première fois.
Aria sortit alors un mouchoir qu'elle avait caché dans sa poche intérieure. Quand elle le tendit, le comte demanda ce que c'était.
« C'est un mouchoir. Bien que la broderie soit un peu maladroite, je me suis dit qu'il vous serait utile puisque vous partez loin. Faites bon voyage, en bonne santé. »
Les yeux de Mielle, en face, devinrent si grands qu'ils ne pouvaient plus l'être davantage.
« Dis-lui que tu ne le prendras pas. » C'est ce que son expression disait. Mais contrairement à son vœu, le comte accepta le mouchoir avec joie. Il n'y avait aucun doute qu'Aria ait dû lui apparaître comme un ange à ce moment-là.
De plus, la broderie était très belle, il l'aurait acceptée même s'il n'avait pas été de bonne humeur. Elle était si réussie qu'on n'aurait pas cru qu'elle venait d'une fille de quatorze ans.
« Eh bien, je lui ai acheté le tissu parce qu'elle allait commencer à apprendre la broderie, mais je n'imaginais pas qu'elle la finirait si magnifiquement. »
La comtesse, qui dissimulait toute l'affaire, montra aussi la broderie d'Aria à Mielle et Cain. Personne ne pouvait contester que la broderie du lys était vraiment belle, et pas parce qu'Aria était sa propre fille.
Mielle fixa béatement le mouchoir lisse posé sur ses mains. Un beau lys, qui semblait prêt à exhaler le parfum de la fleur, y était vivement représenté. Il était plus élégant et plus beau que n'importe quelle broderie qu'elle avait jamais vue.
« Pourrais-je vraiment broder quelque chose de plus beau et de plus élégant que ça ? »
Elle eut l'impression qu'elle allait éclater en sanglots.
Remarquant l'état de Mielle, Aria, d'un visage très pur, lui demanda gaiement. « Je peux t'en faire un comme ça, Mielle, si tu en as besoin. Si mon frère Cain me le demande, j'en ferai un pour toi aussi… »
« Non, je n'en ai pas besoin. »
Cain refusa avant qu'Aria n'ait fini sa phrase. Aria, qui s'attendait à cette réaction, haussa les épaules sans perdre son sourire. « Je vois. Alors, il semble que je n'aie qu'à en faire un pour Mielle. »
Mielle ne donna aucune réponse, étant à moitié hors d'elle de choc. Son père partait en voyage d'affaires dans un lieu lointain, mais elle ne leva pas la main une seule fois, fixant tout béatement.
Aria ne pensait pas que Mielle agirait avec méchanceté comme par le passé, mais elle ne s'attendait pas à ce qu'elle reçoive un tel choc.
Eh bien, c'était très satisfaisant.
***
De retour dans sa chambre, Aria gloussa. Elle allait offrir à Mielle le plus beau cadeau brodé. Comme elle n'avait jamais dit qu'elle le ferait elle-même, elle ferait faire le travail par Sarah.
Certes, Mielle désespérerait chaque jour en le regardant. Comme elle était jeune, ce serait encore plus flagrant. Une fois revenue à elle, elle apprendrait à broder de ses propres mains pour tenter de surpasser Aria, et quand elle réaliserait qu'elle était plutôt mauvaise, ce serait assurément un grand choc pour elle.
« Il se pourrait que tu ne puisses jamais rien broder de ta vie, comme moi par le passé. »
Autrefois, Aria avait toujours souffert d'un complexe d'infériorité, restant en retrait derrière Mielle en tout. Elle n'avait pas été aussi élégante, pas aussi logique. Elle avait été asociale, égocentrique, coupable de n'être pas aimée, tout cela l'avait poussée dans les filets des servantes et l'avait menée à exprimer ces frustrations par de méchants actes.
C'avait été un mur qu'elle n'avait jamais pu franchir alors. C'est pourquoi elle s'était encore plus obsédée à soigner sa beauté. En y repensant, si elle s'était arrêtée pour réfléchir un peu, elle aurait réalisé qu'elle aurait pu franchir ce mur avec de l'effort et du temps, mais elle n'avait pas pu le comprendre parce qu'elle avait pensé dès le début que c'était impossible.
« Alors maintenant, ce sera bien si Mielle devient l'opposée. »
Avant que Mielle ne puisse tenter quoi que ce soit, Aria ferait le premier pas et s'assurerait qu'elle ne puisse pas le faire. En continuant à répéter cette procédure, il était certain que Mielle deviendrait un désastre, comme elle l'avait été par le rien qu'à y penser, un sentiment d'euphorie grisante se répandit dans tout son corps.
Le lendemain, Mielle ne se présenta ni au déjeuner ni au dîner, restant dans sa chambre. Quelques dames qu'Aria voyait pour la première fois rendirent visite à Mielle dans sa chambre, mais toutes repartirent avec des visages perplexes. Bien qu'elles fussent toutes très douées en broderie, elles restaient toutes en deçà des exigences de Mielle, donc il n'y avait aucun avenir pour elles à lui enseigner.