Il haussa les épaules comme cette fois où il avait les yeux féroces d'un prédateur à l'affût.
« … et alors ? »
« Ça vous dérange si je reste un moment avec vous ? Être seul dans cette foule est dangereux, non ? »
« … eh bien, je ne pense pas que ce soit dangereux. »
Au contraire, sa présence semblait plus dangereuse encore. Malgré la réponse d'Aria, qui frôlait le refus, Asher s'assit devant elle, peu importe. Rien n'était posé par terre, mais il se fichait que la poussière soit épaisse. Aria ravala un faux sourire parce qu'il agissait à sa guise sans demander la permission.
« Non, c'est dangereux. »
Il répondit comme s'il y avait un danger devant eux. S'il n'y en avait pas, il le créerait. Aria, qui chassa sa chair de poule après un instant d'horreur, s'efforça de l'ignorer. Elle souhaita que son groupe revienne vite, et qu'il disparaisse avec eux.
« Tiens, en y repensant… vos vêtements sont assez simples. »
Ses yeux parcoururent le corps d'Aria. C'avait l'air d'une tenue totalement différente d'avant. Il n'était pas surprenant qu'elle portât une robe à leur première rencontre, que Mielle avait reçue en cadeau d'Oscar.
Aria ne vit pas l'intérêt de répondre. S'il avait eu une idée, il n'aurait pas posé cette question. C'était ridicule de s'habiller avec éclat dans un endroit si bondé.
« Je suis sûr que vous recevrez beaucoup de cadeaux… je suppose que vous n'en avez pas eu un qui vous plaise vraiment. »
Il y avait un sens dans les paroles de l'homme. Il était difficile de cerner ce qu'il voulait dire, tant elles étaient épaisse ment voilées, mais ça ne sonnait pas comme une exhortation irréfléchie, spontanée. Aria plissa les yeux. Un regard de doute.
« … de quoi parlez-vous ? »
« Ça ne veut pas dire grand-chose. Simplement que vous êtes belle, et que les hommes autour de vous ne vous laisseront pas tranquille. »
'C'est vrai ? Pourquoi est-ce que je m'inquiète sans cesse ?' Elle aurait dû l'ignorer, mais après quelques mots, elle continuait de répondre. Encore cette fois, comme il allait répondre quelque chose, elle ravala bientôt ses paroles. Un court silence suivit.
Entre-temps, la personne qui chantait sur la scène changea, passant d'un vieillard à un jeune homme, et la chanson rapide et entraînante fit du bruit. L'homme, qui se tourna pour regarder, saisit soudain la main d'Aria, marmonnant : « C'est plus vite que je pensais. »
« Qu'est-ce que c'est que ça… ?! »
Au moment où elle allait crier, des pétards explosèrent de toutes parts, et les gens, surpris par les flammes qui jaillissaient ça et là, coururent dans tous les sens pour fuir la place.
Aria, elle aussi, se leva de son siège, surprise. Avant de réaliser que le bruit des pétards n'était que fort sans être blessant, son corps se raidit, saisi de peur par la situation soudaine.
« Mademoiselle ! »
Elle entendit une voix proche, comme si on l'appelait. 'Mais qu'est-ce que je suis censée faire… !'
« Par ici ! »
Alors qu'elle paniquait, sa main fut tirée par une force très forte. Au milieu de son esprit en pagaille, Aria fut contrainte de se laisser mener par sa main capturée. On eût dit la seule prise capable de la sauver.
Hors de la place, loin, à travers les vagues de gens, elle courut et courut jusqu'à en perdre haleine. Elle fuit en croisant des gens qui passaient comme des éclairs, comme si elle n'avait jamais couru si vite de sa vie.
Elle songea qu'elle avait de la chance d'avoir mis des chaussures confortables, pas des chaussures pointues. Ce fut lorsqu'elle s'engagea dans une ruelle calme où elle n'était jamais allée du temps où elle était roturière. Alors Aria réalisa que l'homme qui tenait sa main n'était ni un chevalier, ni Jessie, mais une bête.
« Haah, hah… »
Contrairement à Aria, qui haletait, Asher était calme comme si de rien n'était. Il pencha le buste pour soutenir le corps d'Aria, qui haletait.
« Ça va ? »
« … haah, haah… Non. »
Comme s'il n'était pas question que qui que ce soit le voie, il demanda des nouvelles d'Aria et lui tapa dans le dos. Il l'essuya même avec sa manche quand il vit une goutte de sueur couler de son front, le long de sa joue, jusqu'au bout de son menton.
« Je n'ai pas de serviette, alors pardonnez-moi mon sans-gêne. »
'Quelle nouveauté ?' Il en avait déjà fait, des tas de choses sans-gêne. Le degré du sans-gêne d'essuyer la sueur avec sa manche n'était qu'une broutille qui ne pouvait pas compter comme impolie. Ce ne fut que bien plus tard qu'Aria s'extirpa de ses bras et demanda, en regardant autour d'elle.
« Où sommes-nous, au juste ? »
« Eh bien, quelque part dans la capitale. »
« C'est un endroit dont je ne me souviens pas… Argh, on est quand même pas mal loin du centre, non ? »
« J'ai bien peur que oui. »
Pas l'ombre d'une calèche, pas l'ombre d'un homme. 'Je n'ai pas bougé sur quelque chose, mais comment ai-je pu aller aussi loin ?'
Soudain elle eut le vertige, et la vue lui se troubla. Elle ne parvint pas à comprendre comment rentrer. À présent, tout cela était une situation imprévisible, quelque chose qu'elle n'avait jamais connu auparavant.
Contrairement à Aria, inquiète, Asher ne réagit guère. Elle lui demanda s'il savait comment revenir, mais la réponse fut non.
« Qu'est-ce qui s'est passé, au juste ? »
Quand elle lui demanda en se tenant la tête, tout ce qu'elle put entendre, c'est qu'il ne savait pas. C'était normal, puisqu'ils avaient fui dans la précipitation. Aria décida bientôt de cesser de lui demander quoi que ce soit. Ce n'était qu'un gaspillage d'énergie.
« Rentrons maintenant. »
« Comment ? »
« Ne finira-t-on pas par trouver un chemin si on marche sans but précis ? »
« Et si on va dans un endroit encore plus reculé ? »
« Là, je n'y peux rien. »
C'était tout naturel de marcher jusqu'à trouver une route, mais il y avait une inquiétude. C'était de savoir si ses jambes faibles tiendraient le coup. Elle avait déjà une légère douleur aux pieds. Avant longtemps, il était clair qu'il allait arriver quelque chose de mauvais à ses chevilles.
'Elles vont vraiment tenir ?'
Dès qu'il vit le regard d'Aria sur sa jambe, il baissa les yeux un instant. Il eut une idée et lui demanda comme s'il avait trouvé la réponse.
« Vous avez mal aux jambes ? »
« … »
Bien qu'elle eût été roturière par le passé, elle était maintenant la fille d'un noble, donc ça devrait être normal, non ? Elle n'avait fait qu'une courte promenade dans le jardin. Marcher longtemps lui donnait une douleur insupportable, même si elle pouvait être habituée aux talons hauts qui maltraitaient ses pieds.
« Voulez-vous que je vous porte sur mon dos ? »
« … hein ? »
« Si vous avez du mal à marcher, je n'y peux rien. »
« Non ! »
'Comment pourrais-je faire un acte aussi honteux ?' Aria s'efforça de faire semblant que tout allait bien et prit les devants pour s'écarter. Comme elle marchait d'un bon pas sans savoir où elle allait, Asher éclata de rire derrière elle.
« Allons-y ensemble ! »
« … »
'Est-ce qu'il se sent bien dans cette situation ?' Sans savoir où elle allait à l'instant, elle n'avait aucune idée de ce qu'elle allait faire, et Asher s'approcha d'elle et ajusta son allure pour marcher avec elle.
« Vous êtes sûre de ne pas vouloir que je vous porte sur mon dos ? »
« Sûre. »
« Si votre jambe fait mal, dites-le-moi. C'est une rue où il n'y a personne de toute façon. »
« Ça n'arrivera pas. »
Aria ne donna pas ses yeux à Asher, jurant qu'elle ne se laisserait jamais porter sur son dos, même si sa jambe était cassée, même si elle en mourait. Asher continua de lui sourire face à son air déterminé.
« Je n'aurais jamais cru marcher seul avec vous. »
« Je suis surprise aussi, parce que je n'ai pas l'habitude de marcher ensemble avec vous comme ça. »
« Eh bien, parfois une nouvelle rencontre est importante, non ? »
« Je suis d'accord, mais seulement quand je rencontre quelqu'un qui peut aider. »
« Je pense que vous êtes quelqu'un qui peut m'aider. »
« Vous pensez le contraire de moi. »
Aria traitait Asher froidement parce qu'elle avait une longue vie de femme mauvaise. Pourtant, il continuait de parler et de manifester des prévenances, apparemment pas blessé le moins du monde.
'C'est un homme sans la once d'une fierté ?'
Elle fut surprise par l'image qui n'avait rien à voir avec celle de leur première rencontre, mais elle s'efforça de se garder calme. L'image cachée en lui serait certainement différente de ce qu'elle était maintenant. Il y avait quelque chose qu'il voulait, et il ne faisait que reculer pour l'obtenir. Elle raidit le dos, songeant qu'elle ne devait pas se laisser facilement duper par ce qu'il dirait.