Depuis, la semaine s'est écoulée sans rien de particulier. La seule chose à signaler, je suppose, c'est que le travail du conseil des élèves a atteint un point où l'on peut enfin souffler : on a donc fêté ça dans un restaurant familial. Comme d'habitude, le trésorier et la responsable des affaires générales sont restés bouche bée devant ma façon de manger. Les trois autres, eux, riaient.
« Sois prudente, fais attention à toi. »
« Tu n'exagères pas un peu, Akane ? Je vais juste rendre visite à ma famille. »
« Pour commencer, ce sont des parents qui n'ont pas rendu une seule visite à leur propre enfant hospitalisée. Impossible de savoir ce qu'ils ont dans la tête. »
« Je t'ai déjà expliqué la situation à l'époque, non ? Et puis mon père est à l'étranger en ce moment, ça devrait aller. »
Je ne sais pas pourquoi, mais Akane, qui rentrait tout juste du travail, s'inquiétait pour moi. Je lui ai pourtant beaucoup parlé de ma famille, et elle n'est toujours pas rassurée. Je ne vois vraiment pas de quoi s'alarmer à ce point.
« S'il se passe quoi que ce soit, appelle à l'aide, d'accord ? »
« Tu crois que je vais où, exactement ? »
« Au front, j'imagine. »
« C'est ma maison. »
Que sa propre maison soit un champ de bataille, ce serait quand même le comble. Je suis mercenaire, moi, maintenant ? J'ai répliqué et nous avons ri toutes les deux. Akane disait ça pour plaisanter, mais ça ne change rien au fait qu'elle s'inquiète. Alors que je n'y passe qu'une demi-journée.
« Il ne me manque que les ingrédients pour les biscuits, c'est bien ça ? »
Le café sert aussi des biscuits, mais ceux-là, autant que je les fasse moi-même. Les gâteaux, en revanche, sortent complètement de mes compétences ; je devrais peut-être demander à Saori de m'apprendre, un de ces jours. Si j'apprends, je pourrai sans doute donner un coup de main plus souvent au café.
« Bon, je vais me coucher~ »
« À demain. »
Une fois qu'elle m'a saluée devant sa chambre, je pars vers le café. C'est samedi : la rue est déserte, sans le flot des trajets vers le travail et l'école. J'ai marché un moment, puis je me suis retournée. Et, comme prévu, j'ai croisé le regard de quelqu'un qui me suivait à faible distance. Tiens, elle détourne les yeux, mal à l'aise.
« Vous avez un instant ? »
« Qu'y a-t-il ? »
Elle est visiblement de service ce matin. Je réalise à peine que je ne connais le nom d'aucun des gardes du corps.
« Je rentre chez mes parents cet après-midi. »
« C'est vraiment le genre de chose qu'on annonce à une parfaite inconnue ? »
Elle n'a pas tort, mais ce n'est pas non plus une inconnue. On s'est croisées régulièrement au café, tout de même. Je connais au moins le visage des habitués, figurez-vous.
« Vous comptez continuer à le cacher ? »
« Non, j'imagine que non. Vous avez l'œil, dites-moi. »
« Vous n'êtes pas une habituée du café, peut-être ? »
« C'est vrai, en effet. Alors, pourquoi m'adresser la parole seulement maintenant ? »
« Est-ce que ce ne serait pas déstabilisant pour vous, si je faisais soudain une chose que je n'ai jamais faite jusqu'ici ? »
« C'est gênant, oui, mais ça fait partie du métier. Cela dit, j'apprécie que vous m'ayez prévenue à l'avance. »
Perdre du jour au lendemain la trace de la personne qu'on protège, ce serait terrible pour eux. Au pire, elle pourrait être renvoyée. C'est pour ça que je l'ai prévenue, par précaution.
« Dommage pour Kyousuke, cet après-midi. Il adore ce café, vous savez. Moi aussi, d'ailleurs. »
« Même si c'est votre travail ? »
« Justement parce que c'est notre travail. Au café, on peut se détendre et boire un thé en étant de service. En temps normal, il faut rester en alerte, debout, en permanence. »
C'est vrai. Ils doivent suivre en continu les mouvements de leur cible et guetter le moindre danger alentour. Si quelqu'un de suspect se trouve à proximité, il leur faut régler le problème l'air de rien : ça fait beaucoup à gérer. Et comme la personne qu'ils protègent travaille dans un café, ils ne peuvent pas monter la garde depuis le trottoir. D'où la pause thé, tranquillement installés à l'intérieur.
« C'est assez recherché, vous savez. Être votre garde du corps, je veux dire. C'est un poste facile. »
« C'est vraiment si facile que ça ? »
« Vos journées suivent une routine, quand même. Vous ne sortez pas la nuit non plus. En semaine, vous faites l'aller-retour appartement-académie, et le week-end, vous travaillez au café. Le reste du temps, vous êtes chez vous ou vous faites vos courses. »
À bien y repenser, je fais effectivement toujours la même chose. Et quand il m'arrive de sortir, c'est pour aller à la bibliothèque ou dans le quartier commerçant. Quant à savoir pourquoi je ne sors pas le soir : c'est simplement pour ne pas dépenser d'argent.
« En plus, quand on garde des huiles, on se retrouve toujours dans des endroits étouffants, oppressants. Avec vous, au contraire, il n'y a presque aucune raison de se tenir sur ses gardes. Je me ferais plutôt remarquer, en fait. »
C'est vrai qu'avoir l'air méfiant ou grave dans un café, ça détonne. On finirait ironiquement par paraître suspect, les autres clients se mettraient sur leurs gardes, et ça créerait des ennuis pour rien. Et surtout, marcher à mes côtés comme maintenant, ça, apparemment, ça ne compte pas comme se faire remarquer.
« Au début, personne n'en voulait, cela dit. Parce que, vous savez, vous aviez une sacrée réputation. »
« Ah, ça se comprend. »
« Mais une fois le poste occupé, on n'en revient pas de sa facilité. Ceux qui l'avaient refusé l'ont regretté, croyez-moi. »
« Et c'est pour ça qu'on a choisi les plus jeunes, non ? »
« Refiler les corvées aux subalternes, c'est la règle en société. J'ai eu de la chance, cette fois-ci. »
Je vois ce qu'elle veut dire. Reste que les chances de tomber sur une aubaine pareille sont minces. Une bénédiction, ni plus ni moins. Dans la plupart des cas, ce serait une affaire abominable.
« Au fait, pourquoi retourner au manoir, maintenant ? »
« C'est l'anniversaire des jumeaux. Enfin, pas exactement aujourd'hui. »
« Oh, j'avais entendu dire que vos frère et sœur ne vous intéressaient pas du tout. Comme quoi, il ne faut pas se fier aux rumeurs. »
« Non, les rumeurs sont exactes. C'est simplement que j'ai changé depuis. »
Celle qui habite ce corps est quelqu'un de correct, désormais. Je crois bien que 80 % des rumeurs sont vraies. En l'entendant, elle, du point de vue d'un garde du corps, je mesure enfin l'ampleur qu'elles ont eue. Je n'y peux plus grand-chose à ce stade.
« Qu'est-ce que ça vous a fait, quand on vous a mise sur moi la première fois ? »
« Honnêtement, j'ai cru que j'allais y laisser un ulcère. »
« C'est affreux. Mais ça se comprend. »
C'est sans doute pour ça qu'ils faisaient leur travail sans jamais m'adresser la parole, à me surveiller de loin. Et puis il a fallu qu'ils entrent dans le café, ce qui a fait connaître leurs visages ; je doute que ça les ait arrangés.