« D'ailleurs, il va falloir que je prépare le dîner sous peu. » « Je m'occupe des préparatifs, alors détendez-vous et patientez. » « Prévoyez pour trois. L'autre ne devrait pas tarder. »
Impossible d'oublier la part d'Akane. Si jamais je l'oublie, allez savoir ce qu'elle irait raconter. Elle pourrait même pleurer. Et après ça, ce serait un festival de beuverie, et vu ce qui pourrait arriver pendant, je ne peux pas me permettre de l'oublier.
« Mademoiselle, que fait de l'alcool ici ? » « C'est l'autre personne qui l'a apporté. Je ne l'ai pas acheté et je n'ai pas non plus l'intention d'en boire. »
Vu mon âge mental, boire ne me dérange pas vraiment, mais physiquement c'est un problème. Ce serait un énorme problème si quelqu'un me voyait boire, alors je n'ai jamais essayé. J'en ai envie, évidemment. Mais j'ai décidé d'attendre d'avoir l'âge.
« Maintenant que j'y pense, je dois trier ce que j'ai récupéré tout à l'heure. »
J'étale sur la table tout ce que j'ai récolté au déjeuner. Le pain et compagnie s'abîment vite, il va falloir m'en occuper rapidement, mais je garderai les friandises pour le dessert. Ces sucreries tombées du ciel sont une bénédiction. J'ai hâte d'y goûter tout à l'heure.
Je n'ai vraiment aucune intention d'acheter des sucreries de mon plein gré, alors je suis vraiment reconnaissante envers mes camarades de classe.
« Mademoiselle. » « Wôh !? Vous n'étiez pas à la cuisine à l'instant !? »
Depuis quand êtes-vous là ? J'ai fini par sursauter en arrière, mais le regard de Misaki est bien moins braqué sur moi que sur les friandises alignées sur la table. Elles ont dû piquer sa curiosité.
« Puis-je avoir des friandises, moi aussi ? » « Ça ne me dérange pas. »
Puisque nous vivons ensemble, cela ne me pose pas de problème particulier. Cela dit, est-ce moi ou ses yeux inexpressifs se sont-ils légèrement mis à briller ? Je sens aussi émaner d'elle une ardeur intense, mais est-ce là encore mon imagination ?
« C'est la meilleure chose qui me soit arrivée depuis que je suis ici. » « Vous pourriez en manger n'importe quand, non ? » « Mère m'a interdit d'en manger. » « Hein ? »
Les friandises sur la table n'ont rien de particulier. Elles ne sont ni plus chères ni plus difficiles à trouver que celles du manoir. Ce sont des friandises ordinaires qu'on achète au supermarché ou à la supérette. Alors pourquoi lui a-t-on interdit d'en manger ?
« C'est à cause d'une allergie ou quelque chose comme ça ? » « Non, j'ai simplement trop mangé. » « Apprenez à mentir un peu, voulez-vous ? Dans ce cas, je vous les interdis aussi. »
L'honnêteté a ses avantages et ses inconvénients. Si elle s'était tue ou avait simplement menti, je ne les lui aurais peut-être pas interdites. Cela dit, si elle en a mangé au point que Sakiko les lui interdise, c'est sa faute. D'ailleurs, elle en a mangé combien, exactement ?
« Je vous en supplie ! Pitié ! » « Cela mérite-t-il vraiment de se prosterner ? » « Le sucré est l'eau du cœur ! Je ferai de l'exercice pour éliminer ce que je mange ! Alors je vous en prie, je vous en supplie ! » « À quel point étiez-vous obèse, dans le temps... »
Je crois comprendre pourquoi Sakiko les lui a interdites. Autrement dit, c'était le résultat de son inquiétude pour une fille qui mangeait trop et prenait du poids. Les excès alimentaires nuisent à la santé, après tout. Et le fait qu'elle ne mange pas de vrais repas a probablement posé problème aussi.
« Demandons son avis à Sakiko. » « Surtout pas. Elle va me l'interdire à coup sûr, je le vois venir. » « Encore une fois, qu'avez-vous bien pu faire, dans le temps ? » « Je suis passée d'un régime réussi à un effet yoyo réussi. » « Vous n'avez eu que ce que vous méritiez, alors. »
Je la comprends, cela dit. À force de rester longtemps loin des sucreries, l'envie s'accumule et explose, c'est ça ? Au début, on se dit qu'on va juste en manger un peu, et avant même de s'en rendre compte, on en a mangé plus que jamais. C'est probablement ce qui s'est passé. Et d'après ses remarques jusqu'ici, il est possible qu'elle en ait aussi mangé dans le dos de Sakiko.
« Si je ne peux pas goûter au sucré, alors je n'hésiterai pas à me mettre en grève ! » « Alors dehors. » « Pardonnez-moi. Je retire ce que je viens de dire. Je travaillerai comme il faut, alors accordez-moi une récompense, je vous prie. » « Ce n'est pas à une domestique de dire ça. »
La première raison de la présence de Misaki ici, c'est de pouvoir manger des friandises, n'est-ce pas ? Cela explique pourquoi elle retournerait de bon gré auprès de Kotone. Il est possible qu'elle se contente de suivre les ordres de ma mère, mais d'après ce que je vois, elle compte bien manger des friandises quitte à le faire en cachette. Vraiment fidèle à son appétit.
« Dans ce cas, vous en aurez une par jour. » « Euh, ça ne pourrait pas être un paquet entier ? » « Ah, vous vous méprenez. C'est vendu en boîte, donc ce sera une boîte par jour. Si vous prenez 5 kilos en deux semaines, je le signale à Sakiko, entendu ? » « Merci infiniment ! »
Tant qu'elle n'exagère pas, elle ne devrait pas prendre tant de poids que ça. Et même si elle mange dehors, cela ne devrait pas devenir trop extrême dans ces conditions. Cela dit, il faudra que je la prévienne si elle commence à sauter des dîners.
Pour l'instant, je vais noter les friandises que nous avons en stock à l'intention de Misaki. Après tout, je ne peux pas contrôler les quantités si je n'en tiens pas le compte.
« Bien, pour commencer— » « Faites d'abord le dîner, voulez-vous !? »
Alors que Misaki tendait la main vers les friandises, je la lui ai tapée pour la faire redescendre. Fais ton travail d'abord. Après l'avoir fusillée du regard, elle a dégagé la même aura qu'un chien à qui l'on ordonne d'attendre. Vraiment, avec son absence totale d'expression, il est difficile de saisir ses émotions. Que lui a donc fait Sakiko dans le passé ?
« Vous en aurez après le dîner, d'accord ? » « Je vous suivrai pour l'éternité, Mademoiselle. » « Inutile. »
Honnêtement, j'ai l'impression d'avoir ramassé un fardeau. Quelle domestique encombrante, franchement.