Je n'ai jamais entendu de « ne t'inquiète pas » qui m'inquiète autant que celui-ci. Je sens le regard d'Hajime me dire : « Surveille-la bien. » Pourquoi me laisse-tu ça ? Avec Isami, c'est vraiment facile de perdre l'initiative, tu sais ?
« N'en attends pas trop. » « C'est bon, je n'ai aucune attente de base. Notre rythme a toujours été dicté par Isami, de toute façon. »
Tu l'as compris, donc. Même si je suis avec elle, tout tourne toujours autour d'Isami. Je me contente de la surveiller en gardienne. Les autres le nieraient probablement. « Une gardienne ne participe pas pour semer le chaos », diraient-elles.
« Enfin, s'il te plaît, ne sors pas n'importe comment. Il est déjà tard. » « T'inquiète, mon portefeuille n'est pas assez profond pour un after improvisé. En plus, on me ramènera de force à la maison si j'en fais plus. »
La suite de mon voyage scolaire dépend de la patience de certaines personnes qui ne s'épuise pas. Et comme ils sont plusieurs, abuser de l'autorité du proviseur ne marchera pas forcément. Être forcée de rentrer, ce n'est pas exactement le meilleur souvenir à garder d'un voyage scolaire.
« Bon, Hajime. Occupe-toi de ces deux-là. Et bonne nuit. » « Bonne nuit~. » « Laisse-le au moins à l'intérieur de la pièce. »
On lâche la cheville de Toshizō devant la chambre. Pourtant, les deux ne donnent toujours aucun signe de se réveiller après avoir été traînés sur le sol sur une sacrée distance. Ils vont bien ? On n'est pas des démons, alors on ne les a pas traînés par la figure. Cela dit, on décline toute responsabilité pour ce qui arrive à l'arrière de leur crâne.
« Tu ne dors pas aujourd'hui, Kotochan ! » « La date a déjà changé. Et puis, c'est quoi devenu, ton professionnalisme ? »
Dès qu'on entre dans sa chambre, je l'ignore, je lui pique son chargeur sans demander et je le branche sur mon smartphone. Je l'ai tellement utilisé hier matin que la batterie est basse. Je risque de me faire laisser derrière si je ne contacte personne ce matin.
« Je suis libre de faire ce que je veux pendant mon temps libre ! » « Tu vis vraiment selon la politique "je verrai quand ça arrivera", hein. »
Franchement, j'ai un mal fou à ne pas m'endormir. Il est déjà deux heures du matin. En plus, j'ai couru partout pendant le chat perché d'hier. Et puis j'ai cramé pas mal d'énergie avec le concert. Ce serait bizarre si je n'étais pas fatiguée.
« T'es pas crevée, toi, Isami ? » « On a fait deux concerts d'affilée, alors ouais. Je suis vraiment lessivée. Mais mon enthousiasme démesuré et inutile va me porter ! » « Ouais, c'est sûr qu'il est démesuré et inutile. »
Isami devrait bien connaître les conséquences de s'hyper forcer. En plus, veiller cette nuit. Tout ça alors qu'il y a une apparition en live qui l'attend demain, moi je ne le ferais pas. Je dors.
« Bon, bah, je dors. » « Je t'ai déjà dit que tu ne dors pas ! »
Au moment où je m'allonge, Isami m'enlace. En plus, l'idiote me chatouille pour m'empêcher de dormir. Elle est absolument décidée à ne pas me laisser m'endormir. Cela dit, qu'est-ce qu'on va faire toute la nuit ? Y a pas grand-chose à faire à deux.
« Tu veux faire quoi, au juste ? » « Parler ! Bon, surtout toi, en fait. » « Moi ? J'ai pas grand-chose à raconter. » « Genre, je ne sais presque rien sur toi, Kotochan. Du coup, je me disais qu'il valait mieux que je me mette à jour. »
Tu devrais me connaître le mieux. Tu parles de quoi ? Ma personnalité, mes goûts, même mes dégoûts, Isami est censée tout savoir déjà. Y a pas de sens à en parler entre nous.
« Laisse-moi reformuler. Je veux savoir ce qui t'est arrivé après être devenue Kotochan. T'en as jamais vraiment parlé. » « Maintenant que tu le dis, c'est vrai. »
Ma conversation avec ma belle-mère était la dernière fois que j'ai parlé de ce qui s'est passé depuis que je suis devenue . Cela dit, je ne pense pas pouvoir tout raconter en une seule nuit. En plus, il reste à peine quatre heures avant le matin. C'est trop court pour discuter des événements de ma vie.
« C'est quoi, le bordel que t'as semé pendant que j'étais pas là ? » « Pourquoi c'est acquis ? Peut-être que je menais juste une vie normale de tous les jours, tu sais pas. » « Pas possible. »
Comment tu peux être aussi sûre ? Au moins, envisage les possibilités. C'est pas comme si j'avais choisi la vie que j'ai eue. C'est juste que les problèmes tombent sur moi, que je le veuille ou non, alors y a pas de sens à essayer de les prévenir.
« Laisse tomber, balance tout. Tout ton passé intéressant-honteux ! Je m'assurerai de placer des remarques. » « Normalement, t'es pas censée placer de remarques, si ? » « Je vais m'endormir si je fais ça. »
C'est vrai. Si Isami s'endort, je suis confiante que moi aussi je m'endormirais. Et la raison pour laquelle ça n'arrive pas, c'est parce qu'elle ne veut pas dormir du tout. Pourquoi je dois résister à mon envie de dormir pour lui raconter ma vie ? On dirait une punition.
« Ça va être une nuit blanche, hein. » « Les gens qu'on rencontre sont importants dans la vie, non ? » « J'ai aucune obligation de jouer le jeu. » « Tu me tiens compagnie, même s'il faut forcer. C'est comme ça qu'on a toujours fonctionné, non ? »
Je peux pas nier. On déclenche un grabuge, on embarque les autres de force, et plus tard, en représailles, on se fait embarquer dans le chaos des autres. C'est parce que ce cycle négatif ne s'arrête pas qu'on continue de spiraler dans un chaos sans fin. On a définitivement quelques vis qui manquent.
« Allez, installe-toi. Y a des boissons dans le frigo et de la nourriture, comme tu vois. » « T'es trop préparée pour ça. »
Attends, elle savait que j'allais rester ici et elle a tout préparé après la fin du concert ? Elle a trop d'initiative. Déjà, quel était son plan si j'avais dormi avec mes camarades de classe ? Je l'imagine facile, me traîner de force.
« Bon, par où je commence ? Tu t'en fiches des trucs que tu sais déjà, non ? » « J'étais avec toi pour ces moments-là, alors ouais. Moi, je veux vraiment commencer à partir de quand t'es devenue Kotochan. »
J'ai pas l'air d'avoir le choix, je vais devoir parler. Je m'attends pas à ce qu'elle écoute tranquillement dès le début. Surtout pour ce qui est de personne qui ne m'a pas rendue visite quand j'étais hospitalisée et l'incident de harcèlement. J'anticipe aussi qu'elle sera furieuse que je ne l'ai pas impliquée dans ce qui a suivi. On dirait que la nuit est encore longue.