Appuyée sur l'épaule de Mme Saeki, nous sommes allées jusqu'à sa voiture, dans laquelle elle m'a carrément forcée à monter. Pourquoi, au juste ?
« Bien, où habites-tu ? — Il y a un immeuble dans le coin… — Haa, tu es donc bel et bien l'épouse dont parlait Akane. »
Poussant un long soupir, elle s'est affalée sur le volant. Elle a l'air un peu épuisée — mais comment Mme Saeki connaît-elle Mme Akane ? Et c'est quoi, cette histoire d'épouse ?
« Euh, qu'est-ce que vous voulez dire par là ? — Il y a quelque temps, elle m'a envoyé un message pour dire qu'elle avait une épouse. Je n'y ai évidemment rien compris, alors j'ai demandé des détails. C'est là que ton nom est apparu ; je me suis dit que ce devait être une homonyme. — Elle… mais qu'est-ce qu'elle raconte…… »
Moi qui croyais qu'elle disait ça pour plaisanter, elle m'appelle sérieusement comme ça devant les autres ? D'ailleurs, je n'arrive toujours pas du tout à me représenter leur relation. Ce que je sais, après un mois passé à ses côtés, c'est que Mme Akane n'est pas du genre à souvent manger dehors.
« Akane, Kondou et moi étions dans la même classe au lycée. Nous sommes simplement restées en contact depuis. Dans le cas de Kondou, on peut dire que notre amitié s'est ravivée grâce au fait qu'on travaille toutes les deux dans cet établissement. — Alors, vous allez boire un verre de temps en temps ? — La plupart du temps, l'emploi du temps d'Akane ne le permet pas. Tu sais, avec son métier d'infirmière. — Elle devrait pourtant avoir moins de gardes de nuit ce mois-ci. »
Une dizaine de jours de garde de nuit, je crois. Elle dîne toujours chez moi, on en est presque au stade de la colocation. Ces derniers temps, en plus, elle est en manque de viande. Euh… Mme Saeki sourit, mais ça fait peur.
« Ho, elle décline mes invitations pour aller flirter et batifoler avec une gamine ? Quel culot. — Madame, vous me faites peur. Et puis nous sommes du même sexe, donc il ne se passe rien en coulisses, vous savez ? — S'il s'agit de toi, je ne serais même pas étonnée qu'elle se mette à changer de bord. Bon, tu connais les horaires d'Akane pour aujourd'hui et demain ? — Service du matin aujourd'hui, et demain aussi. Et puis, ne vous laissez pas convaincre comme ça, s'il vous plaît. »
Mon visage est-il vraiment si séduisant pour les femmes ? Cela dit, avant ma mort, des hommes me lançaient parfois des regards brûlants à cause de mon visage efféminé. Pourquoi faut-il que je vive la même chose avec des personnes du même sexe, même dans une autre vie ?
Au passage, Mme Akane ne m'a jamais lancé ce genre de regard. Elle a en revanche l'air d'adorer me traiter comme une femme au foyer.
« Bon, on va lui mettre la main dessus aujourd'hui. Comme ça, le dîner sera plus simple à préparer pour toi aussi, Mme Kisaragi. Ou tu préfères acheter quelque chose ? — Non, je n'ai pas d'argent sur moi, ça ira. J'ai du riz cuit, je vais en faire des boulettes. J'ai aussi de la soupe instantanée en réserve, je me contenterai de ça pour dîner, alors n'hésitez pas à aller manger dehors. »
Honnêtement, je me passerai de gérer deux ivrognes. Elles pourraient même se mettre à boire dans ma chambre, alors je sacrifie Mme Akane pour ma tranquillité d'esprit. Pardonnez-moi, Mme Akane. Je ne vous oublierai jamais.
Trêve de bêtises, nous voilà enfin arrivées à l'entrée de l'immeuble. Je suis descendue de voiture pendant que Mme Saeki gagnait le parking.
« Oh, Mme Kotone. Il y a un souci ? »
D'abord, je dois expliquer la situation à la gardienne : que j'ai perdu mes clés, et lui demander s'il existe un double. J'ai promis de rapporter le double demain matin. J'ai volontairement omis de dire comment je les avais perdues, mais elle me l'a prêté de bon cœur.
Impossible, en revanche, de lui cacher mes blessures.
« Tu as prévenu ta famille ? — Non, je ne vais pas les déranger pour une blessure aussi légère, alors s'il vous plaît, ne les prévenez pas non plus. — Bon, si tu le dis, je ne ferai rien cette fois-ci — mais seulement cette fois. Ah, et nous allons bientôt changer les serrures, alors dis-moi quand nous pourrons faire le remplacement. »
Pour une raison ou une autre, ces derniers temps — ou plutôt aujourd'hui —, les sourires que m'adressent mes connaissances font peur. Impossible de savoir si elles sont en colère ou inquiètes pour moi. Ah, voilà Mme Saeki.
« Bon, je monte chez moi. Je vous rapporte la clé demain matin sans faute. — Garde-la. Il reste d'autres doubles, tu sais. Je te donne cette chaîne, pourquoi ne pas porter la clé autour du cou ? »
C'est vrai qu'ainsi, on ne devrait pas me la voler. Reste à savoir si ça fait un bon accessoire. Et puis j'ai peur qu'elle me fasse mal si elle se coince entre mes seins. Devrais-je plutôt confier la clé à quelqu'un ?
Enfin, puisqu'elle me l'offre, je l'accepte avec plaisir.
« Dis donc, il est plutôt beau, ton appartement. — C'est un immeuble qui appartient aux Kisaragi, après tout. Quant au loyer, j'ai trop peur pour poser la question. — Aah. J'ai entendu dire que ce n'était pas donné, par ici. Je n'ai pas demandé les détails, remarque. »
Pour l'instant, j'ai fait entrer Mme Saeki, et nous attendons l'arrivée de la victime sacrificielle. Mme Saeki dit qu'avec une embuscade, les chances de fuite sont moindres — elle ne compte vraiment pas laisser Mme Akane s'échapper.
Je me demande quand même pourquoi Mme Akane refuse de boire avec Mme Saeki. Serait-ce que Mme Saeki a le vin mauvais ?
« Vous voulez boire quelque chose ? — Les blessées doivent se reposer et se tenir tranquilles. Et puis elle va rentrer d'un moment à l'autre, non ? — C'est vrai. Sauf urgence, elle devrait être bientôt là. »
Minute après minute, l'heure de la capture approche. Je n'ai pas mon téléphone, donc je ne peux pas la joindre, et je suppose que Mme Saeki n'a pas non plus contacté Mme Akane. À quel point Mme Akane l'évite-t-elle, au juste ?
« Kotonééé, qu'est-ce qu'on mange ce soir~ ? — Fufu, je te tiens enfin, Akane. — Gack, Shizuru. Qu'est-ce que tu fais là ?! — Allez, on va boire un coup ! — Kotone, au secours~ ! »
Dès que Mme Akane a mis un pied dans le salon, Mme Saeki, embusquée, l'a capturée et est repartie avec elle en remorque. Tandis que Mme Akane se faisait traîner dehors, les larmes aux yeux, je n'ai pu que lui adresser un signe d'adieu avec un sourire crispé.
Après tout, Mme Saeki me fait peur, allez savoir pourquoi.
« Bon, il est temps de préparer le dîner. »
À bien y penser, tremper dans la baignoire n'est pas indiqué dans mon état, si ? Hmm, c'est jour de bain aujourd'hui, mais je crois que je vais me contenter d'une douche cette fois.
Je me demande de quoi demain sera fait.
Réveillée à l'heure habituelle, je suis sortie du lit et, à la douleur ressentie en posant les pieds au sol, je me suis rappelé ma blessure de la veille. Impossible d'aller courir ce matin, c'est certain. C'est moins douloureux qu'hier, mais ça risque d'empirer si je force.
Cela dit, puisque je suis debout si tôt, autant faire au moins quelques étirements à l'intérieur. Mon bras gauche me fait mal, je ne peux donc pas bouger beaucoup, mais c'est mieux que rien. À propos, est-ce que ces deux-là sont rentrées chez elles ?
« Bonjour~. Kotone, juste de la soupe miso s'il te plaît…… — Bonjour. Grosse gueule de bois ? »