« Pas question que je doive rencontrer chacun de ces gens, non ? »
« Oui, ce sont des nobles impolis qui se présentent sans préavis. Ils vont juste déposer le présent et repartir. »
Amelie souffla un soulagement. Elle s'était attendue à ce jour, mais elle n'était pas encore prête.
Amelie décida d'aménager un espace pour préparer des potions pendant que madame Enard s'occupait des invités.
‘Je ne pouvais pas continuer à fabriquer des potions magiques dans ma chambre éternellement.’
Les potions magiques possédaient divers effets, dont celui de voler dans les cieux ou de soigner maladies et blessures. Certains livres prétendaient même qu'il s'agissait du plus grand pouvoir des sorcières.
L'emplacement où l'on prépare les potions magiques était aussi important que les potions elles-mêmes.
Chaque sorcière disposait chez elle de suffisamment d'espace pour confectionner ses potions. Cette pièce, appelée la Cuisine de la Sorcière par celles qui s'y spécialisent, voit sa valeur mise en avant dès les premières pages du grimoire. Les pouvoirs mystérieux des potions reposent sur leur toxicité.
La cuisine de la sorcière servait par exemple de terrain d'entraînement pour manipuler les poisons.
Amelie, qui résidait au palais, n'avait pas ressenti le besoin d'aménager une telle cuisine. Au contraire, elle avait fini par créer cet espace. Craignant les ennuis si elle se faisait découvrir, elle avait glissé dans sa valise tous les ustensiles rapportés de chez elle. Mais il devenait désormais nécessaire de s'en ouvrir un véritable, quitte à courir le risque.
Elle devait continuer à produire des potions magiques pour tenir sa promesse envers madame Enard. Il ne restait plus que quelques fioles de potions de la grande-mère sorcière, qu'elle devait conserver au cas où.
‘C'est ici ?’
Au troisième étage, Amelie pénétra dans une pièce située au milieu du couloir. Comme il s'agissait d'une chambre vide, chaque meuble était recouvert d'une toile blanche. La quantité de poussière flottant dans l'air laissait deviner depuis combien de temps personne n'y avait mis les pieds.
‘Ne serait-ce pas l'escalier du grenier ?’
Un étroit escalier en bois trônait dans le coin de la pièce.
Amelie avait découvert l'existence du grenier le lendemain de son arrestation de l'escroc. Madame Enard lui avait signalé cet emplacement idéal pour préparer ses potions.
Les chambres du troisième étage servaient de réserve pour le mobilier d'hors saison, la literie et les accessoires. Par conséquent, le grenier, auquel on accédait obligatoirement par cette pièce centrale, échappait aux convoitises de tous.
Amelie grimpa jusqu'au tout dernier marche-pied. Dès qu'elle ouvrit la petite porte en bois, le grenier se révéla à elle.
Une grande fenêtre fut la première chose à attirer son regard. Sous un plafond circulaire, quatre fenêtres en arc étaient alignées côte à côte. Des vitres en acier inoxydable, sculptées en fleur violette pure, ornaient les ouvertures. Dehors, la lumière du soleil filtrait avec éclat à travers les vitraux colorés et illuminait le grenier.
‘C'est plutôt luxueux, pour un grenier.’
C'était probablement le fruit d'une attention portée aux alentours. Elle ne s'y attendait pas puisque l'espace ne servait même pas d'entrepôt, mais cela constituait une agréable surprise. La pièce avait la taille parfaite et la ventilation n'était nullement problématique. Plus besoin de craindre un incendie tant personne ne fréquentait ces lieux.
‘Mais surtout, c'est joli !’
Amelie était ravie de cette découverte et se mit sérieusement au ménage.
D'un sortilège, elle chassa la vieille poussière, alla chercher dans les pièces voisines du troisième étage des meubles aux dimensions appropriées, puis revint avec eux. Après les indispensables rayonnages et bibliothèques, elle apporta avec l'aide de potions de levitation un canapé moelleux où poser ses idées et une petite table à thé fort joliment travaillée.
Elle fit ensuite apporter à Milena un sac marron qu'elle remplit des ustensiles et des herbes qu'elle avait mis de côté. La demoiselle de compagnie fut submergée par les plats disséminés dans toute la pièce.
« Ça, c'est vraiment magique. »
Milena l'admira.
Elle dut mordre sa lèvre pour ne pas demeurer bouche bée après le rassemblement de toutes les invitées.
« Oh là là. »
Ses yeux tremblaient à leur tour sans contrôle. Elle fut encore plus effarée parce qu'elle connaissait bien l'apparence précédente du grenier.
« Ça ne fait même pas quelques heures qu'on y est, et ça a déjà complètement changé ! »
Madame Enard admira le sol parfaitement net.
‘Avec un tel sort, je pourrais entretenir la maison seule, sans aucune femme de ménage.’
La bonne avait également été renvoyée le jour où madame Enard avait arrêté l'escroc. C'est l'état lamentable du manoir qui l'avait enfin ramenée à la réalité. Résultat, elle s'était retrouvée à devoir faire toutes les corvées domestiques seule jusqu'à ce qu'elle puisse engager une nouvelle employée.
Elle n'en pouvait plus, tant elle trouvait les sorcières enviables en ce moment.
« Je vous envie tellement. »
Devant la sincérité de ces mots, Amelie éclata de rire.
Enfin, la plante protectrice fut suspendue au pommeau de la porte pour parfaire la cuisine de la sorcière. Le verrouillage, la protection, ainsi que les regards vigilants de Milena et madame Enard complétaient le dispositif. Même avec ce triple niveau de sécurité, Amelie éprouvait de l'inquiétude ; elle décida donc résolument de mettre la main sur un sortilège plus efficace.
Après le déjeuner, Amelie rendit visite à madame Enard afin d'examiner l'état de santé de l'enfant.
Amelie se transforma en lapin et s'installa dans un petit panier pique-nique. Serwin lui avait autorisé à sortir autant qu'elle le souhaitait, à condition de dissimuler sa véritable apparence hors du palais. Madame Enard quitta les lieux en recouvrant le panier d'un tissu. Les soldats postés à la garde portaient des regards craintifs quand ils fouillèrent le contenant, mais ils ne trouvèrent qu'une pelote de fourrure touffue ; ils sourirent avant de lâcher prise.
Ellie, la fille de madame Enard, lisait dans sa chambre aujourd'hui. Quand elle aperçut sa mère, elle sourit largement.
Amelie observa le visage d'Ellie. L'enfant allait mieux qu'aux premières nouvelles, quelques jours plus tôt. Ses yeux brillaient et une vivacité animait son visage. Rien à voir avec ces instants où elle demeurait raide comme une poupée après avoir ingéré le médicament de l'escroc. Néanmoins, la maladie était tenace et son corps trop fragile pour lutter.
« Ellie, mademoiselle Amelie vient te voir aujourd'hui. Tu vas lui dire bonjour ? »
« Bonjour. »
Ellie ne craignait nullement les étrangers. La raison en était simple : elle avait croisé trop de médecins par le passé. Amelie sortit alors du sac plusieurs instruments médicaux. Ce qu'elle en tira surprit par son aspect étrange.
Un parchemin portant une anatomie humaine, un petit poinçon et une fleur au volume éclatant mais au port sinistre.
Madame Enard trahit son anxiété face à des outils si dissemblables de ceux qu'utilisait un médecin lambda.
« Que signifie tout ça ? »
demanda-t-elle le visage assombri par le trouble.
« Oh, cela peut sembler bizarre, n'est-ce pas ? Mais en réalité, ce n'est pas du tout insolite. Je n'ai pas coutume de pratiquer selon cette méthode, mais je trouve préférable de jouer la prudence. »
Amelie s'employa patiemment à l'apaiser. Même pour elle, ancienne humaine ordinaire, ces instruments paraissaient suspects. Les sorcières différaient des praticiens classiques sur plusieurs points.
« Allons-y. »
Madame Enard acquiesça d'un mouvement hésitant sur la demande d'Amelie. Cette dernière avait enflammé la fleur. Les flammes s'étaient immédiatement embrasées malgré l'humidité apparente. La fleur se détacha de la paume d'Amelie, emportée par le feu, tandis qu'une fumée à la fois douce et âcre s'élevait.
« Ça va te faire mal. »
Amelie piqua délicatement le bout du doigt de l'enfant avec son poinçon.
« Écris ton nom ici. »
Amelie orienta l'attention de l'enfant vers le parchemin. Malgré sa peur, Ellie s'exécuta et traça son nom.
Dans le même temps, la pièce se chargea rapidement d'une épaisse fumée.
Amelie entonna d'étranges incantations tout en faisant léviter le parchemin. Madame Enard frissonna d'un malaise insaisissable et serra les bras contre elle-même. Son cœur débordait d'anxiété et de crainte.
Le corps d'Amelie se mit à vibrer tandis que ses chants montaient en intensité. Le feu consuma lentement le parchemin, porté par une atmosphère particulièrement chargée.
……!
Des taches noires apparaillirent sur le parchemin au fur et à mesure que les flammes s'estompaient. Elles marquaient précisément les endroits où l'enfant se plaignait habituellement de douleurs.
« Voyons. »
Elle vérifia l'état de l'enfant en consultant le parchemin. Puis elle se remémora les rapports médicaux rédigés par les différents praticiens. Chacun proposait une analyse divergente de la pathologie dont souffrait la petite. Pneumonie, rougeole, fièvre inconnue ou maladie contagieuse. De quoi rendre les traitements forcément hétéroclites.
Pour autant, cette lecture ne relevait pas uniquement de son intuition.
« C'est la maladie de Lekouf. »
« Qu'est-ce que c'est ? »
« Pour faire simple, il s'agit d'une affection provoquée par une extrême faiblesse constitutionnelle. »
Ellie était née avec la maladie de Lekouf. Son corps fragile contractait régulièrement d'autres pathologies. À chaque fois, ses parents faisaient appel à des médecins réputés pour la traiter.
En général, l'enfant finit par se débarrasser de la maladie et retrouver pleine santé de lui-même. Mais Ellie ne possédait pas cette faculté. Aussi renommés soient les praticiens venus la consulter et quel que soit le soin des remèdes administrés, elle ne pourrait jamais récupérer tant que la maladie de Lekouf ne serait pas correctement soignée.
Ignorer la cause réelle pour ne traiter que les symptômes exposait simplement l'enfant à de nouvelles infections. Et comme le physique frêle d'une fillette supportait difficilement les cures, son organisme n'avait d'autre choix que de s'affaiblir davantage. Ce cercle vicieux ne cessait de se répéter.
Tous ces médecins n'étaient pas pour autant des charlatans. Leurs protocoles étaient justifiés et leurs prescriptions parvenaient effectivement à soigner les pathologies occasionnelles. Ils avaient simplement méconnu l'origine réelle des troubles d'Ellie.
‘Elle n'aurait pas survécu bien longtemps si on avait laissé les choses en l’état.’
Amelie n'eut pas à avouer ses pensées. Madame Enard était déjà en proie à un terrible remords. Sa pâleur accusée témoignait suffisamment de ce qu'elle endurait intérieurement.
« Je… je ne savais pas. J'aurais dû être plus attentive envers Ellie. Dans ce cas, un peu plus vite… »
« C'est une affection complexe à déceler. Il est facile de passer à côté d'un enfant malade sans comprendre qu'il s'agit de la maladie de Lekouf. Sans traitement adapté, ils dépérissent par la suite. »
« Mais… »
« Grâce à toi, madame Enard, tu as veillé sur Ellie avec tant de soin qu'elle a pu survivre jusqu'à cet âge. »
Amelie prit madame Enard dans ses bras et lui caressa doucement le dos.
« Bravo. Ne t'en veux pas tant. Cela reste préférable à une véritable pathologie grave. Il suffit désormais que je redonne la santé à Ellie. »
« Mademoiselle Amelie… Je… vraiment… Si ce n'était vous… »
Madame Enard resta muette. Elle aurait perdu sa fille sans cette rencontre. Elle ignorait encore totalement ce qu'il adviendrait si elle venait à manquer à son tour.
« Elle se rétablira très vite si vous lui administrez des médicaments pour reconstituer son énergie et suivez strictement le protocole. Je vous le garantis. Je vais immédiatement lui préparer sa cure. »
« Merci, vraiment… Comment pourrai-je jamais vous rendre cet immense service… ? »
Madame Enard fondit en larmes.