'Qu’est-ce que c’est ?'
Serwin s’agaça et appela du côté d’Amelie.
« Amelie. »
« Hein ! Votre Majesté ! »
Amelie recula, surprise. Serwin était là alors qu’elle envisageait sérieusement de se faufiler en douce. Son cœur sembla sombrer un instant car elle s’était fait prendre.
Serwin saisit sa main, mais pas assez fort pour lui faire mal. C’était un geste inhabituellement pressant pour lui. Ils croisèrent le regard en se tenant par la main. Il en résulta une brève période de silence.
« …… »
« …… »
La colère l’aveuglait alors, et elle rougissait de honte face à son comportement de la journée ; sa conscience était piquée par ce qu’elle avait fait dans le dos de Serwin. Elle ne pouvait pas l’affronter à cause de sa culpabilité. Elle baissa les yeux et se concentra uniquement sur ses mains. La main d’Amelie était serrée fermement dans les siennes, plus grandes et plus solides.
Serwin n’arrivait pas aussi couramment à parler que d’habitude. Il essaya de comprendre l’état d’Amelie tandis qu’il plongeait son regard vers la rondeur de sa tête. Il semblait qu’elle aille mieux, mais il était difficile de savoir si sa rancune envers Serwin s’était dissipée ou non.
'Aucun contact visuel, rien de tout cela.'
Serwin fronça les sourcils. Une étouffement l’étranglait intérieurement. Il sentait qu’il devait faire davantage, mais quoi ? Il ignorait complètement ce qui se passait.
Serwin, en revanche, était habitué à dissimuler ses émotions. Il prit donc la parole calmement.
« Voulez-vous sortir ? »
Amelie leva la tête et regarda Serwin droit dans les yeux.
« Dehors ? »
« À l’extérieur du palais. »
« Bien sûr. »
Amelie acquiesça devant cette question inattendue. Ses cheveux ondulant légèrement, ils s’accrochaient çà et là aux rafales de vent.
Serwin chercha machinalement à lui glisser une mèche derrière l’oreille avant de s’interrompre.
'Toucher une femme…'
Il ne s’était jamais cru capable de formuler une telle pensée en caressant volontairement les cheveux de quelqu’un. Serwin recula vivement et baissa le bras.
« Ça fait longtemps que je ne suis pas venu inspecter la capitale. Si tu le souhaites, je peux t’y emmener. »
« Vraiment ? »
Amelie fut totalement secouée.
Que se passait-il soudainement ? Pourquoi ? Qu’avait-il bien pu lui arriver, lui qui refusait jusque-là de lui permettre d’entrer et de sortir du palais impérial à sa guise ?
Dizaines de questions affluaient. La réponse de Serwin se fit quelque peu retenue face aux yeux vert menthe effarés.
« Tu dois te transformer en animal. On ignore qui peut nous observer. Néanmoins, une fois arrivés au marché, tu pourras reprendre ta forme humaine. Il n’y aura personne aux alentours vu l’heure, mais c’est encore la nuit dans la capitale, et ça vaut vraiment le coup d’œil. »
Il affirmait même qu’elle pourrait marcher librement ainsi. Amelie nourrissait une vive curiosité quant à ses véritables intentions. Serwin percevait clairement son interrogation, mais manquait de réponses. S’il avait proféré des mots déplacés, il ne fitir que l’irriter davantage. Préférant prendre les devants, il choisit donc de poser la question.
« Tu n’aimes pas l’idée ? Si tu détestes, je m’y rendrai seul— »
« Non ! »
Amelie répondit aussitôt. Elle ne laisserait surtout pas passer l’opportunité de parcourir fièrement la capitale grâce à Serwin.
« J’aimerais venir. Partons ensemble. Que dois-je préparer ? Faut-il aller à la chambre ? »
Amelie fit un pas en avant, comme si les paroles de Serwin allaient en être modifiées. Elle le tira presque en agrippant sa main, et Serwin sembla suivre son entraînement sans résistance. La pression exercée sur son autre main par Amelie était particulièrement vigoureuse. Une énergie débordante traversait ses paumes. Serwin éclata de rire, trouvant la scène étrangement amusante.
Nombreux étaient ceux qui les observaient à rester pétrifiés.
L’Empereur venait de s’esclaffer franchement ! Il ne riait ni pour se moquer, ni par pure politesse feinte ; il riait simplement ! Tout un humain ordinaire !
Les spectateurs demeurèrent un moment béats, vérifiant mentalement la fiabilité de leurs propres yeux avant de se rappeler précipitament de suivre le duo une fois celui-ci suffisamment éloigné.
Amelie et Serwin se préparèrent à aller coucher séparément.
Comme il fallait absolument qu’on ignorât Serwin s’était absenté du palais, ils concertèrent de simuler le sommeil avant de s’évader en douce.
Milena s’approcha discrètement de madame Enard et Charlotte, qui rangeaient la chambre, et aida Amelie à enfiler sa chemise de nuit.
« Je vous ai apporté des vêtements pour rester ici et pour sortir. Comme il s’agit de mes affaires, ce n’est qu’une robe banale, mais je trouve préférable que vous sortiez avec. Personne ne remarquera si l’un de mes habits manque au vestiaire. »
« Merci beaucoup. »
Milena ne laissait rien échapper et inspirait pleinement confiance. Amelie lui posa ses interrogations en toute franchise.
« Que lui prend-il soudain ? Pourquoi cet empressement de la part de Sa Majesté ? »
Serwin avait multiplié les obstacles pour empêcher Amelie de quitter le palais. Il ignorait pourtant qu’elle n’avait jamais tenté de s’en échapper. Mais elle ne rêvait vraiment pas qu’il lui proposât elle-même d’en sortir. C’était inconcevable.
« Eh bien, je n’en sais rien… surtout quand il s’agit de Sa Majesté, mais— »
« …… »
« Peut-être cherche-t-il à vous remonter le moral ? »
« Oh là, Sa Majesté ferait jamais un truc pareil ! »
Ce n’était n’importe qui. Il s’agissait bel et bien de Serwin.
« Imaginez que ce ne soit pas Sa Majesté en face de vous. Vous avez précisé que Sa Majesté vous stressait dans la journée. Face à une telle situation, n’importe quelle personne normale essaierait de vous changer les idées. D’autant plus si elle ressent de la sympathie. »
« Mais c’est bien Sa Majesté, après tout. Sentirait-il réellement de la culpabilité ? »
« … Non, je ne pense pas. Vous avez raison. »
Milena retira aussitôt ses paroles.
« Peu importe la raison, amusez-vous bien. C’est votre première visite dans la capitale. »
Amelie haussa les épaules en signe d’accord. Les motifs de Serwin ne l’inquiétaient plus maintenant. L’idée de quitter le palais la faisait vibrer de joie.
Serwin et Amelie étaient seuls dans le salon. Tous deux gagnèrent la chambre, éteignirent les bougies, revêtirent des habits de sortie et sortirent de l’appartement. Amelie se métamorphosa en lapin et s’agita dans les bras de Serwin. Elle aurait préféré devenir un rat assez petit pour glisser dans une poche, mais la magie ne le lui permettait pas.
Serwin serra contre lui le petit lapin chaud et pelucheux puis mena sa monture jusqu’à la lisière du domaine royal. Grâce à une grande cape ample, personne ne songea à vérifier qu’il tenait un lapin rose entre ses gants, bien qu’il arborât un visage terrifiant sur le chemin.
Dès que Serwin attacha son cheval dans une ruelle déserte, Amelie reprit instantanément forme humaine.
« Allons-y ? »
Amelie saisit avec empressement la main que Serwin lui tendait.
Une ambiance radicalement différente se révéla dès qu’ils sortirent de la ruelle déserte.
L’espace dessinait une large place. Des phylactères magiques jaunes éclairaient la chaussée, sur laquelle flânait paisiblement la foule. Les bâtiments circonscrivant la zone arboraient des architectures diverses, laissant entrevoir différentes époques de construction.
L’histoire du palais impérial trouvait un écho direct dans la capitale de l’Empire. Avant que le premier Empereur n’abatte le Désastre, il n’existait aucune cité véritable ni royaume structuré sur le continent. De ce fait, cette métropole constituait la première ville de l’ensemble territorial.
Au fil du temps, le quotidien des habitants avait évolué. L’aspect général de la ville s’était transformé, mais elle gardait néanmoins de multiples traces du passé. Le parcours reliant la place à l’église, en particulier, évoquait immanquablement un monument historique.
« C’est la nuit, mais c’est pourtant bondé et lumineux ! Des commerces sont encore ouverts. »
Amelie balaya les alentours du regard. Les rez-de-chaussée de chaque immeuble regorgeaient de monde, et des vendeurs ambulants prospéraient aux coins de rues divers.
« Je leur ai ordonné de maintenir l’éclairage activé tard dans la nuit, même en l’absence de clientèle. Ici bat le cœur de la capitale. »
« Ah, c’est très représentatif. »
Amelie avançait avec émerveillement vers le centre de la place. Elle avait l’impression de traverser une cité européenne du Moyen Âge. Si le manoir royal brillait déjà, l’endroit était encore plus impressionnant tant que les traces des pas humains s’y voyaient encore. La gorge d’Amelie se serra d’émotion, bouche bée d’admiration.
« Votre Majesté, regardez, cet homme a les cheveux bleus. »
Enfin, comment définir précisément un bleu naturel ? Aucun natif de Dellahaim ne possédait cette couleur de cheveux. C’était strictement pareil en Corée. Amelie en tirait une nouvelle confirmation : elle évoluait bel et bien dans un univers imaginaire.
« Je suppose qu’il vient du Nord. Les cheveux bleus y sont fréquents. »
Serwin répondit d’une mine renfrognée, gêné par l’intérêt manifeste d’Amelie pour un autre homme. Quoiqu’il en soit, Amelie restait suffisamment distraitse par le spectacle ambiant pour continuer à regarder autour d’elle.
« Regardez ça, Votre Majesté ! C’est un mage ! »
Sur son indication se révélait un jongleur magique. L’instrument à cordes qu’il manipulait produisait une mélodie joyeuse tandis que de minuscules pétales tourbillonnaient dans les airs. C’était un spectacle typique que les jeunes apprentis mages donnaient pour amorcer leurs premières recettes.
Les badauds de la cité le frôlaient sans daigner jeter un coup d’œil. En revanche, Amelie ralentit la démarche et fixa attentivement ses prodiges.
« Je n’ai jamais vu la magie en action. »
« Vous en pratiquez vous-même. »
« Ma magie est issue d’une sorcellerie ancienne. Celle des mages est tout autre ! C’est fascinant de le voir manier un enchantement aussi pur. »
Est-ce vraiment si époustouflant que cela ?
Serwin observa les pétales voltiger d’un air boudeur. Comparée aux artifices strictement utilitaires des mages impériaux, cette prestidigitation inutile paraissait rafraîchissante.
« En effet, il y a une différence. »
« N’est-ce pas ? Je trouve que c’est très agréable. »
Ils reprirent leur itinéraire. Amelie agitait la main de Serwin dans tous les sens pour lui signaler le moindre objet suscitant sa curiosité. L’étrangeté fascinante résidait dans le fait qu’elle s’immobilisait sans cesse en cours de route. Grâce à lui, elle découvrait parfaitement chaque recoin de la place.
Serwin portait davantage son attention sur Amelie que sur les paysages alentours. Cette dernière observait avec stupéfaction les poubelles le long des routes, comme le ferait n’importe quel touriste. Même si Serwin précisait qu’il s’agissait d’un conteneur à ordures, seule cette conclusion traversait son esprit : ‘ce contenant est joli !’
Même lors de ces flâneries nocturnes, Serwin conservait sa posture vigilante. Il analysait systématiquement la place pour détecter le moindre indice précurseur de troubles, et glissait parfois dans les ruelles adjacentes ou fréquentait les tavernes locales pour recueillir les ragots des ivrognes attitrés.
Gestion urbaine défaillante ? Confort des riverains ? Événements absurdes ou anormaux ? Chaque détail captait son attention comme autant de dossiers administratifs à traiter. Il n’avait jamais accordé la moindre valeur esthétique ou pittoresque à cette artère.
Mais en se laissant guider par son regard, le panorama urbain familier opérait subtilement une métamorphose.
'Y avait-il vraiment déjà remarqué cet endroit auparavant ?'
Suivant le tempo imposé par Amelie, il cessait d’examiner gestionnaire pour adopter enfin le regard émerveillé d’un voyageur.
« Allons-y par là ! »
Amelie se montrait ravie lorsque Serwin acceptait sans broncher les changements d’itinéraire. Ils avancèrent ainsi au rythme de leurs découvertes, alternant contemplation silencieuse et conversations légères. Il souriait largement, oubliant provisoirement la nature insolite de leur escapade.
Le moment de rebrousser chemin survint vite.
'Je vais devoir reconstruire le Balai. Avec celui-ci, je peux couvrir autant de distance que je le souhaite.'
Amelie tenta de se rassurer ainsi, mais un sentiment de regret s’installa malgré tout. Fuir en cachette relevait d’une logique très différente d’une sortie organisée conjointement avec Serwin. Prenant son courage à deux mains, elle leva les yeux vers lui pour oser poser la question.
« Sortez-vous souvent du palais, Votre Majesté ? »
« Parfois ? »
Il plongea son regard dans celui d’Amelie avec un sourire espiègle. Le sous-entendu de sa question devenait parfaitement limpide.
« Pourquoi demandez-vous ça ? Souhaitez-vous que je vous ramène la prochaine fois ? »
'Bref, il apprend vite !'
Amelie hocha brièvement la tête, sincère.