Le matin, les chevaliers s'affairèrent à préparer le départ, démontant les tentes et confectionnant le petit déjeuner. Tout le processus se déroula dans un silence comme s'il avait été mis en sourdine. Ils faisaient même attention à leur respiration de peur de réveiller Serwon.
Pendant ce temps, Amélie se réveilla en sursaut. Ses yeux s'étaient ouverts tout seuls parce qu'elle avait faim.
« Ah, il dort. »
Amélie roula des yeux et regarda Serwon en premier. Il dormait comme une souche. Mais, comme s'il était encore conscient, il serrait ses mains très fort. Elle allait lui donner un coup de poing s'il continuait à l'étreindre.
Elle se redressa, regrettant la nuit précédente. En regardant autour d'elle, il semblait que rien ne lui était arrivé pendant qu'elle dormait. Pourtant, par précaution, Amélie caressa la tête de Serwon.
« Désastre, ne sors pas. »
Soudain, les longs cils noirs de Serwon tremblèrent. Amélie fixa la scène, hébétée. Les longs cils noirs se soulevèrent lentement. En dessous, une fente fine et allongée dévoila progressivement des yeux dorés. Son regard scruta Amélie en silence. Il bougea un peu plus lentement et la couleur or parut plus douce parce qu'il était encore engourdi.
« … Bonjour… »
Amélie chuchota tout bas. Comme si la phrase était un sort, Serwon baissa les yeux, comme ensorcelé, et posa son front contre celui d'Amélie. En voyant les coins de sa bouche légèrement relevés et ses cils duveteux, elle se sentit nerveuse pour une raison quelconque.
« Tu as un beau visage. » Pensa Amélie à nouveau.
Les humains sont des animaux visuels. Même si l'adversaire est Serwon, les critères sont les mêmes. Bientôt, elle réentendit une respiration régulière. En écoutant sa respiration paresseuse, les paupières d'Amélie commencèrent à s'alourdir elles aussi.
« Votre Majesté, il est l'heure de se lever. »
Amélie dit délibérément à Serwon de se réveiller. Serwon fronça les sourcils, frottant son front sur le dos de sa main.
« Tu ne peux pas. Tout le monde attend. Déjà, tu ne peux pas rater ton repas. »
Serwon plissa les yeux.
« Un repas est plus important que moi ? »
« Le petit déjeuner est important. »
Pourquoi demander une chose aussi évidente. Amélie pressa Serwon du regard. Serwon se réveilla en soupirant.
« D'accord, d'accord. Mange bien pour bien écouter. »
Il caressa la tête d'Amélie de sa grande main. Le geste n'était pas facile à accepter. Amélie comprit vite que son attitude avait changé. Mais, ignorant l'association Amélie = oiseau de compagnie dans sa tête, elle ne pouvait pas comprendre le changement de Serwon.
*******
Quand tous deux quittèrent la tente, les regards des chevaliers furent attirés un instant. Cependant, le regard menaçant de Serwon détourna vite leurs yeux et ils firent semblant de travailler.
« Vous avez bien dormi cette nuit ? »
Ethan, qui observait la scène, s'approcha des deux et leur parla.
« Oui, j'ai bien dormi. Et vous, Sir Ethan ? »
« Moi aussi, j'allais bien. »
Ethan regarda Amélie avec surprise. Si c'avait été lui, il n'aurait jamais pu s'endormir paisiblement à côté de Serwon.
« Tu es inattendue, au fond. »
C'est un peu impressionnant. Ethan rehaussa son estimation d'Amélie.
Serwon posa sa tête sur l'épaule d'Amélie. Il devait s'appuyer lourdement à cause de leur différence de taille, mais il est probable qu'il dormirait les yeux fermés même s'il était inconfortable. Amélie l'évita rapidement en se décalant sur le côté.
« Si vous avez sommeil, allez dormir dans la calèche. On saura dès qu'il y aura un désastre, non ? »
Serwon regarda Amélie avec mécontentement. Mais il ne l'entraîna pas ni n'interrompit son travail. Il la suivit partout pendant qu'Amélie retrouvait Maxim et l'aidait à cuisiner. Il ne parlait pas, ne s'immisçait pas. Juste la suivre comme collé à son dos, et quand Amélie voulait s'arrêter, il lui suffisait de reposer sa tête sur son épaule.
« Comment dire… ? »
Un petit chiot qui suit son maître ? Un oisillon ? Quoi qu'il en soit, c'est assez flippant pour aller avec Serwon.
Les chevaliers qui durent voir ça faillirent s'évanouir. Il est un peu brutal sur les bords, mais il a toujours été un seigneur parfait et respectable. Ce fut un choc pour eux de le voir courir derrière une femme plus petite que lui, le visage vide.
C'est la deuxième fois qu'ils voient ça depuis un moment. Ils l'avaient vu pour la première fois à la maison de la sorcière dans la forêt, mais c'avait été trop court. Avec le temps, ils l'avaient rationalisé et oublié en se disant : « Notre Majesté ne peut pas faire ça. » Mais maintenant, ils ne pouvaient même plus faire ça. Ils étaient dans un état de confusion, passant par des stades de surprise, suspicion, déni et doute à nouveau.
« Ha… »
Amélie soupira. Sa peau lui faisait mal à cause de leurs regards surpris. L'apparence de Serwon était si choquante que les chevaliers ne regardaient même pas en cachette, ils fixaient franchement.
« Maintenant, je ne sais plus non plus. »
Amélie était désespérée. Grâce à la magie, elle rangea la tente et lava la vaisselle pour la faire sécher en un instant. Ensuite, le thé fut infusé et des pilules magiques furent mélangées et distribuées aux chevaliers.
Amélie fit tout ça en restant sur place et régla toutes ses tâches d'un seul geste. Les chevaliers fixèrent béatement les gestes de la main d'Amélie. En particulier, Roen tressaillit des épaules chaque fois qu'Amélie faisait quelque chose.
Après avoir bu le thé, le groupe repartit. Serwon, bien sûr, suivit Amélie dans la calèche et se rendormit bientôt.
******
Après avoir franchi le deuxième cercle de téléportation, un autre monde se déploya. La plaine s'était transformée en région montagneuse. C'était un camp de téléportation secret que seuls Serwon et ses troupes pouvaient utiliser. Il est directement relié au palais impérial, et c'est un bon emplacement pour éviter les regards, mais la route était difficile car elle était cachée dans les montagnes.
En plus, il pleut depuis hier, donc le sol est boueux et mou. C'était le pire temps possible. Cependant, les chevaliers de l'Empereur gravirent rapidement la montagne sans hésitation.
« C'est trop vite. »
Roen serra les dents et lança son cheval. Il devait être fatigué par le long voyage, mais la vitesse de la descente était très franche. Pour être honnête, c'était trop pour suivre. Cependant, en regardant autour de lui, il était le seul à peiner.
« Est-ce à cause de ce thé… »
C'était la seule différence entre ses collègues et lui. Ils avaient bu le thé d'Amélie, et lui non.
« Mais c'est suspect. Comment une tasse de thé peut-elle les revigorer à ce point ? »
Malgré sa confrontation avec Serwon, il ne put ignorer complètement son intuition. Alors il ne but pas le thé même s'il l'avait reçu.
Mais au fil du temps, il commença à regretter petit à petit de ne pas l'avoir bu. La pluie incessante ralentissait sa progression et siphonnait la chaleur de son corps. La force physique de Roen commença à s'épuiser rapidement.
« Dois-je me laisser distancer ? Non. Tout le monde sait que je n'ai pas bu le thé. »
Roen se mit à tenir bon, ne voulant pas être raillé. Il était mis à l'écart et ne voulait pas admettre qu'il avait tort. Il baissa la tête et serra les jambes.
Roen, qui avait une bonne endurance, sembla tenir le coup au début, mais sa limite arriva vite.
« Argh ! »
Il eut un crampe au mollet. C'est parce qu'il avait trop forcé pour rester droit sur son cheval. Pendant qu'il ralentissait, son cheval trébucha et son corps vacilla. C'était un gros problème, il courait en tête. S'il tombait maintenant, il y avait de fortes chances qu'il se fasse piétiner par ceux de part et d'autre ainsi que par les chevaliers derrière lui. Les chevaliers devant pourraient rencontrer le danger s'ils accéléraient trop et s'éloignaient du groupe.
« Merdre ! Pourquoi suis-je si obstiné ! »
Pendant un court instant, Roen le regretta.
S'il avait admis ses limites et laissé passer ceux derrière lui, il serait seulement tombé tout seul et ce serait fini. Ou il aurait pu proposer de ralentir. C'était parce qu'il manquait de raison que tous allaient tomber ensemble maintenant.
« Qu'est-ce que ce thé a ! »
Il aurait préféré le boire les yeux fermés, plutôt que de mettre ses compagnons en danger, il aurait mieux valu prendre le risque lui-même. Que dirait Serwon en apprenant que Roen avait refusé de boire le thé même en qui Serwon avait confiance ?
« Sir Roen ! Ouvrez les yeux ! Si vous avez du mal, laissez passer ! »
À la voix d'Ethan, Roen écarquilla les yeux. Qu'est-ce qui se passe ici ? Loin de tomber, il courait comme ses collègues autour de lui. Personne ne semble savoir que Roen a failli tomber.
Qu'est-ce qui… Hein ! Mes pieds flottent. »
Son cheval ruait dans les airs. Qu'est-ce qui s'est passé ? Roen regarda au-dessus de sa tête. À cet instant, des cheveux roses furent vus se cachant dans la calèche. C'étaient les cheveux d'Amélie. Roen se rappela Amélie déplaçant ses bagages du bout des doigts. Dans cette situation, Amélie était la seule qui pouvait le léviter, lui et son cheval.
Comme il s'y attendait, c'était Amélie qui avait sauvé Roen. Elle regardait par la fenêtre parce qu'elle s'ennuyait, et quand elle vit Roen sur le point de tomber, elle le rattrapa avec la magie.
« La sorcière m'a sauvé… ? »
Roen fixa la calèche, hébété. Lui et le cheval ralentirent lentement, et seulement après que les chevaliers derrière lui eurent passé devant, il redescendit au sol. Les chevaliers ne pensèrent que Roen était fatigué et avait ralenti, mais ils ne semblaient pas savoir qu'il avait failli tomber.
« Un gros accident a failli arriver… »
Il avait failli mettre tous ses collègues en danger en essayant de suivre. Rien que de l'imaginer lui fit frémir l'échine.
Si ce n'avait pas été d'Amélie, une catastrophe serait arrivée. Elle n'avait pas seulement empêché le désastre mais avait aussi sauvé la vie de Roen deux fois. La première en le maintenant pour qu'il ne tombe pas, et la seconde en cachant qu'il avait failli tomber. Si Serwon avait découvert qu'il avait fait une erreur, il ne l'aurait pas laissé passer. Roen aurait reçu la peine de mort à cause de l'incident précédent.
« Je me suis méfié d'elle et suis allé jusqu'à dire… »
Néanmoins, elle n'avait pas hésité à l'aider. Même s'il avait été comme ça à l'époque.
« La sorcière… Non, Amélie est une bonne personne. »
Quand il réalisa le fait, il eut beaucoup de regrets. Pourquoi avait-il pensé qu'elle nuirait à Serwon inconditionnellement alors qu'elle était une si bonne personne ?
En tant que Chevalier, il était naturel de suspecter une femme étrange qui avait une grande influence sur le maître. Mais sa méthode était fausse. Le pouvoir de la « sorcière » était incompréhensible, donc ce n'était pas une bonne décision de conclure qu'il n'était que dangereux. Il aurait dû voir d'abord quel genre de personne elle est et comment elle utilise ce pouvoir.
Amélie utilisait la magie seulement pour aider les gens. Cuisiner, aider à faire les bagages, faire un thé revigorant, etc. Sa magie était simple et gentille.
« Est-ce que je me suis vraiment inquiété pour Sa Majesté purement ? Si c'était le cas, j'aurais changé d'avis quand Sa Majesté m'a directement mis en garde. »
Il était préoccupé par ses préjugés. Serwon lui avait peut-être donné une chance de s'en rendre compte.
« Ne fais rien d'insensé, je n'aurais pas dû en dire quoi que ce soit… »
Roen voulut retourner dans le passé et au moins se gifler lui-même quand il avait été grossier envers elle. Mais c'était déjà passé. Il n'eut même pas la chance de s'excuser pour son erreur.
Il descendit la pente boueuse en traînant les pieds, rumineant ses nombreux regrets.