Après un moment d'absence où il resta là, hébété, il se mit bientôt à glousser.
« C'est quand même pas mal, héros de guerre, non ? Pourquoi, ils s'attendent à ce que vous rouvriez miraculeusement les yeux ? Même quand vous ne faites rien, ils vous créent des légendes. Les boiteux marchent, les aveugles voient — je n'ai vu ça que dans les écritures. »
Il devait y avoir beaucoup de gens qui lui manquaient. Le fait qu'on parle encore de lui, alors qu'il vit comme un cadavre planqué à la campagne.
« Ils l'ont vraiment vu. »
« Ils ont dû voir des choses. »
« Certainement pas, si on a des yeux, on ne pourrait jamais confondre ce visage avec... »
Le fonctionnaire, sur le point de rétorquer avec agacement, remarqua l'expression d'Achenaus et changea vite de ton.
« ...Plus important encore, c'est une personnalité publique connue. Le Nord a été un champ de bataille constant, après tout. En tout cas, il est allé à Cielsa. Les témoins en font tout un plat. Ils ont dit que son visage et sa carrure étaient exactement les mêmes... Cielsa est proche de la frontière, non ? Certains spéculent qu'il aurait réintégré l'armée et serait parti en reconnaissance. »
« Si c'était le cas, la nouvelle serait parvenue à mes oreilles en premier... »
...elle y serait parvenue.
...y serait-elle parvenue ?
Soudain, sa certitude s'évapora.
La série d'incidents survenus auparavant ne s'était-elle pas aussi terminée sur un arrière-goût inquiétant ? Il revoyait avec une netteté glaçante des soldats inconnus, dont il ignorait les visages et les noms, le provoquer en duel n'importe où, ou tirer dans le vide pour ensuite prétexter une erreur de pari entre eux.
Il aurait vraiment dû le poursuivre jusqu'à Derosa sur-le-champ, à l'époque.
C'est son père qui l'en avait empêché. La famille Valdemara étant déjà la cible de commérages à cause de leur guerre fratricide, on l'avait engueulé pour qu'il agisse avec plus de discrétion, pour ne pas étaler davantage leur querelle familiale.
Il y avait un messager qui lui apportait des nouvelles, faisant la navette entre la maison principale et la branche, pour étancher sa soif, mais cet homme n'avait pas été choisi par Achenaus. Bien sûr, il avait songé à envoyer ses propres gens. Cependant, le messager, l'ayant appris, l'en avait subtilement dissuadé.
Il arguait que si quelqu'un avait servi comme soldat, ses instincts seraient aussi aiguisés que ceux d'une bête, et qu'envoyer beaucoup de gens fouiller le manoir pourrait bien éliminer la chance d'observer la situation sur place.
Et ainsi, il n'avait reçu que des nouvelles indirectes, par les yeux et les bouches des autres. De plus, ce qu'Ezekiel avait perdu n'était pas un bras ou une jambe, mais ses yeux, n'est-ce pas ? La vue est le sens le plus critique pour la survie. De ce fait, il avait été quelque peu satisfait de lui-même.
Un frisson lui parcourut l'échine. Le goût de l'alcool tourna à l'aigre. L'ivresse brumeuse s'évanouit.
Achenaus se leva brusquement.
Il sentait qu'il devait vérifier de ses propres yeux.
De retour au manoir Valdemara, Achenaus enfonça la porte du bureau de son père et entra.
Le bureau était vide pour l'instant.
Il commença par fouiller le bureau. Toutes les nouvelles arrivant aux Valdemara passaient généralement par ce bureau.
Où pouvait bien se trouver l'indice sur ce bureau ?
Achenaus tira un classeur et le renversa. Fern Valdemara. Divers documents et courriers, signés de l'écriture stricte de son père, se déversèrent. Achenaus en parcourut rapidement le contenu, ne lisant que le début et le milieu des documents. Il n'y avait aucune nouvelle particulière sur Ezekiel dans le classeur.
Ouvrant les tiroirs avec fracas et passant au peigne fin le haut et le bas des étagères, y compris le bureau, Achenaus découvrit un panier où l'on rassemblait le courrier destiné à l'incinération.
Le courrier généralement voué à l'incinération relevait de deux cas : soit parfaitement inutile, soit si important qu'il ne devait laisser aucune trace.
En plein hiver, on gardait toujours la cheminée allumée et on brûlait les documents au fur et à mesure, mais comme le froid n'avait pas encore atteint ce point, on les collectait par lots pour les brûler d'une seule fois.
Mais cette nouvelle était-elle assez importante pour être classée pour l'incinération ?
Tout en gardant un doute dans un coin de son esprit, Achenaus déplia les papiers avec application. C'est alors qu'une enveloppe tomba de la pile de documents qu'il avait saisie.
Il examinça l'enveloppe recto verso. La lettre, sans aucune marque sur la couverture extérieure, semblait au premier abord n'être qu'une enveloppe blanche envoyée par erreur. Achenaus le pensa aussi et s'apprêta à la jeter.
Cependant, l'enveloppe était subtilement épaisse.
Il y avait clairement quelque chose à l'intérieur, pourtant c'était une enveloppe blanche sans nom de destinataire ni d'expéditeur.
« Ah, ça, c'est louche. »
Achenaus ouvrit la lettre. La lettre était écrite d'une main très élégante. Avant même d'en lire le contenu, il en fut un instant captivé.
À tous égards, c'était l'écriture d'une femme bien éduquée.
Puis, au moment où il lut la première phrase.
« Nous apportons des nouvelles d'Ezekiel depuis Derosa. L'opération a réussi. »
« ...Quoi ? »
Une injure lui échappa.
Opération ? Une opération était-elle possible s'il était aveugle ? Et avec du poison ? Qu'est-ce qui s'était passé ? Cette femme avait-elle fait un travail bâclé ? Mais il l'avait vu trébucher aveuglément et fuir vers le nord ; est-ce que cela pouvait être le cas ?
La confusion succédait à la confusion. Il sentit qu'il devait voir le contenu de quelque rapport qui était arrivé précédemment.
Achenaus chercha frénétiquement autour de lui une autre enveloppe du même aspect. Cependant, le courrier qu'il cherchait était introuvable. Il semblait que tout le courrier précédent avait été incinéré, et que celui-ci était tout ce qui restait.
« Merdre. »
Il n'avait aucun moyen de savoir ce qui s'était passé pendant qu'il le perdait de vue, mais une chose était certaine.
Si sa vue était vraiment revenue, il ne serait jamais tapi à Derosa.
Embuscade, attaque surprise, tir.
Un frisson lui parcourut l'échine en se rappelant les caractéristiques du 37e régiment, qui avait rendu le nom d'Ezekiel célèbre aux quatre vents.
« ...Ah, merdre. »
Il ne se rendit même pas compte qu'il froissait la lettre. Il la fourra dans sa poche et regarda autour de lui. Le manoir fastueux, rempli à ras bord de meubles, avait soudain l'air d'un poste de sniper. L'atmosphère n'aurait pas pu être plus menaçante.
Et si une balle lui arrivait soudain dans le dos ? Ou s'il se faisait poignarder pendant son sommeil ?
La simple idée lui glaça le sang.
Pis encore, il n'avait aucun allié dans ce manoir. Ils étaient tous de mèche.
Même si son père recevait secrètement des rapports sur les déplacements d'Ezekiel, il n'en avait pas soufflé mot à Achenaus. Le messager avait aussi menti effrontément.
C'est ça...
On lui reprochait souvent que sa méthode pour surveiller son frère n'était pas loyale. Mais c'était dit par ceux qui ne comprenaient pas. Cet homme était un soldat entraîné à tuer professionnellement. Il excellait à neutraliser ses adversaires au fusil, à l'épée, ou même au corps à corps. L'état d'esprit d'un soldat et d'un civil au combat est entièrement différent. Naturellement, le camp civil devait employer de nouvelles tactiques, non ?
Une fois qu'il eut conscience du danger, son propre état de non-armé lui parut aussi précaire qu'un enfant nu. De plus, le bureau était structuré avec un mur donnant sur le jardin par une grande fenêtre. Imprudemment, il avait exposé son dos à l'extérieur tout ce temps. C'était de la folie.
Achenaus se souvint du jour où Ezekiel avait perdu la vue. La femme engagée pour tuer s'était enfuie sans explication, et Ezekiel était resté muet, barricadé. Bien qu'il ne sache pas les détails de ce qui s'était passé dans cette pièce, le déclencheur qui avait rassemblé tout le monde dans le manoir d'un coup avait été un unique coup de feu parti de la chambre. Plus tard, les employés avaient retrouvé la balle qui avait brisé la vitre et s'était logée dans un arbre du jardin. Par conséquent, s'il avait l'intention de tirer en sniper, le bureau était un emplacement parfaitement ciblable.
D'abord, il tira prestement les rideaux, puis Achenaus inspecta le bureau faiblement éclairé. Heureusement, les fusils de collection de son père étaient dans une vitrine. Il en sorti un et fouilla minutieusement le bureau, rassemblant poudre et balles de rechange.
Pourtant, il y avait un problème. L'expérience. Il avait rarement manipulé un fusil correctement, et sa mémoire était floue.
« C'est comme ça qu'on fait ? »
Il avait entendu dire que les soldats utilisaient des méthodes de chargement faciles et efficaces parce qu'ils tiraient à cheval, mais Achenaus n'avait jamais appris. En bourrant la poudre et les balles, il n'était pas sûr de charger correctement.
Même la prise en main lui était étrangère. Alors, alors qu'il épaulait le fusil chargé et visait autour de lui, ce fut à ce moment-là.
Soudain, sentant une ombre bouger, Achenaus jeta un coup d'œil vers l'embrasure de la porte. Quelqu'un ouvrait la porte du bureau sans un bruit.
Achenaus se glissa furtivement vers la porte qui s'entrouvrait lentement et pressa la détente sans hésiter.
Bang !
Une forte détonation résonna.
« Aaaah ! »
La servante, qui se cachait derrière la porte et avançait prudemment, hurla et s'effondra.
« Ah, donc c'est comme ça que ça marche. »
Voyant qu'il avait tiré avec succès, le chargement était bon. Le recul était plus fort que prévu, mais gérable.
Achenaus examina le canon et souffla dessus pour le refroidir.
« J... j'ai entendu un bruit bizarre venir du bureau... »
La servante blême bredouilla son excuse, relevant les yeux vers Achenaus. Elle semblait trop terrifiée pour parler correctement à cause de la détonation soudaine. Achenaus répondit avec bienveillance.
« Je m'exerçais. »
« Oui... oui ? »
« Si un invité non invité fait une entrée non autorisée, le propriétaire doit l'arrêter, même avec un fusil, non ? »
« Qu... qu'est-ce que vous racontez... »
« Vous êtes perplexe parce que vous ne comprenez pas, c'est ça ? Moi aussi. Cette situation est absolument absurde et ridicule. »
Juste à ce moment, des employés qui avaient entendu le coup de feu accoururent de diverses parties du manoir.
« C'était quoi ça ? »
« D'où vient ce vacarme, argh... »
Les employés, apercevant Achenaus et la servante, haletèrent.
Bien qu'ils se demandent quel genre d'incident c'était, le fait qu'Achenaus soit celui qui tenait le fusil fit que les employés échangèrent des regards de peur et d'incompréhension.
Ce fut alors. Une voix sévère traversa la foule et réprimanda Achenaus.
« Qu'est-ce que vous croyez faire ! »
C'était Fern Valdemara, le père d'Achenaus et d'Ezekiel.