Des bougies flambaient vivement dans la nef de l'église.
Tous échangèrent des regards stupéfaits en entendant les paroles du vieux prêtre. Nous avons trouvé le coupable ?
Le vagabond épéiste agita impatiemment la main. « Qu'attendons-nous ? Mon épée a soif de sang ! »
Les autres chasseurs de monstres répondirent de manière similaire.
« Je viderai l'ennemi si le prix est bon. » La femme ensorcelante ricanna derrière sa main.
Quelle déclaration dangereuse. Je l'appellerai Éventreuse dorénavant.
« Nous devrions rester vigilants. Quelqu'un qui a causé un tel tumulte ne sera pas facile à gérer », dit l'homme au turban. « Rassemblons plus d'informations avant de décider de notre prochaine action. »
L'apothicaire et Droc ne parurent pas surpris, comme s'ils avaient su cela à l'avance. Ils attendirent patiemment que le prêtre continue.
« Calmez-vous, je vous prie. » Le vieux prêtre acquiesça en direction de l'homme au turban. « Les informations dont nous disposons sont limitées. Le coupable a étendu ses mouvements au quartier central. Nous soupçonnons qu'il vise à éliminer les patients en phase d'incubation pour nous empêcher de les atteindre.
« Le coupable agit la nuit. Son arme de prédilection est un outil pointu ressemblant à un pieu, avec lequel il perce un trou large de deux doigts dans la poitrine de ses victimes. Nous avons découvert douze meurtres en seulement deux jours. »
Le vieux prêtre se tourna vers Ange et ajouta : « L'affaire dont vous venez d'être témoin devrait faire partie de cette série de meurtres également. »
L'apothicaire et Droc acquiescèrent.
Pas étonnant que les constables et les ecclésiastiques y soient habitués. De tels incidents se sont déjà produits. Mais le mobile n'est-il pas étrange ?
Ange choisit soigneusement ses mots. « Père, êtes-vous certain que le responsable de l'affliction est aussi derrière les meurtres en série ? Le responsable de l'affliction voudrait la propager au plus grand nombre, il semble donc contre-productif de tuer ses victimes au préalable… »
« Même s'il ne s'agit pas de la même personne, je suis sûr qu'ils sont liés. Ce pourrait être son subordonné de confiance ou son serviteur loyal. Si nous suivons cette piste, je suis certain que nous percerons ce mystère ! » déclara le vagabond épéiste.
Les autres hochèrent la tête en signe d'accord, ce qui fit relever le menton de l'épéiste avec satisfaction.
« Cela montre que le coupable ne peut pas contrôler pleinement la propagation de l'affliction, et qu'il est réticent à nous fournir plus d'échantillons de peur que nous ne perctions ce mystère. »
… Ce type est grossier, mais ses paroles ont du sens.
Ange pinca les lèvres. Ceux qui œuvraient à résoudre la crise de Redrock collaboraient déjà avec l'église, donc le meurtrier en série était probablement un ennemi plutôt qu'un ami.
« Nous devons trouver un moyen de capturer le meurtrier en série et de l'interroger », dit le vieux prêtre. « Il est trop tard pour agir maintenant, mais nous élaborerons un plan demain. Par exemple, nous pouvons renvoyer certains patients chez eux et tendre une embuscade. »
Une discussion éclata dans la foule.
« Cela trompera-t-il le meurtrier en série ? » L'homme au turban fronça les sourcils. « Nous avons affaire à un vétéran. Il reconnaîtra les lieux avant d'agir, donc nous ne pouvons pas avoir trop de monde sur le site. »
« Évidemment. Crois-tu que nous l'ignorons ? Pourquoi d'autre le Père nous aurait-il réunis ici ? Il veut que nous menions l'embuscade », ricana le vagabond épéiste. « Je n'ai pas de problème avec cela. Si je me tais, même les oiseaux me prendront pour un rocher et viendront se percher sur ma tête. »
Cela incita la foule à regarder le vagabond épéiste. Est-il vraiment un expert ?
Même Ange fut surprise.
Je ne parviens pas à le cerner du tout. Était-il prématuré d'évaluer sa force uniquement sur sa capacité de mana ? Qui sait ? Il pourrait être un maître d'épée caché dans ce monde de magie !
« Mais je ne peux pas en dire autant des autres », renifla le vagabond épéiste, faisant voler sa mèche dans les airs.
Sa provocation poussa les autres à prendre la parole.
« Fufu. Ne t'inquiète pas pour moi. J'ai des moyens de dissimuler ma beauté. » La femme éventreuse ricanna.
« Mon but est de devenir le plus grand chasseur de monstres au monde. Vous pouvez être assurés que je possède toutes les compétences requises », dit Droc en soulevant sa casquette.
« Plutôt que de me cacher, je suis plus confiant dans ma capacité à trouver mes ennemis avant qu'ils ne me trouvent », remarqua calmement l'homme au turban.
« Ne me regardez pas. Je ne suis qu'un apothicaire. Je peux soigner vos blessures après la bataille, mais n'attendez rien de moi au combat. » L'apothicaire agita frénétiquement les mains.
Tous les regards se portèrent sur Ange.
Au lieu de suivre le mouvement, Ange se tourna vers le vieux prêtre et demanda : « Avez-vous une idée de la force de notre ennemi ? »
C'était une question importante. Elle captiva l'attention de tous.
Si l'ennemi était trop fort, ils pourraient envisager de se retirer de la mission ou au moins de renégocier leur paiement. Ce n'était que dans la Théocratie qu'on les appelait chasseurs de monstres. Ailleurs, on les connaissait mieux sous le nom d'aventuriers.
« L'ennemi est retors. Il s'est infiltré dans l'église il y a quelques jours mais a fui lorsqu'il a été découvert. En s'enfuyant, il s'est heurté à certains de nos ecclésiastiques et les a blessés. À cause de cela, nous souffrons d'une grave pénurie de personnel. Nous devrons compter sur vous pour cela », dit le vieux prêtre en soupirant.
« Cependant, l'ennemi devrait être à votre portée. Au vu de sa nature bestiale et arrogante, je crois qu'il viendra frapper à votre porte même si vous ne vous cachez pas. »
« Quelle arrogance ! Ne vous inquiétez pas, je le vaincrai d'un coup d'épée ! » déclara le vagabond épéiste.
« Tout va bien tant que vous acceptez d'augmenter la compensation », sourit la femme éventreuse.
Les autres exprimèrent leur soutien.
Ange acquiesça également affirmativement après réflexion.
Si je peux lyncher l'ennemi au nom de la justice, il n'y a aucune raison de ne pas le faire. L'autre partie semble habile dans l'art de l'assassinat. Ce sera désastreux s'il nous élimine un par un.
…
La nuit se retira, et un nouveau jour arriva.
Les rues et ruelles bourdonnèrent progressivement de vie.
Plusieurs résidents se rassemblèrent dans la taverne la plus célèbre de Redrock peu après son ouverture. Cet endroit n'était pas seulement connu pour ses intestins de pierre grillés, mais aussi pour l'excellente mémoire du patron. On racontait que ce dernier se souvenait de ce que chaque client avait commandé dans cette taverne, même si leur dernière visite datait de plusieurs années.
« Hé, Vieux Mus ! Sers-moi la même chose que la dernière fois ! » une voix retentissante résonna alors qu'un homme vêtu d'équipement de chasseur de monstres entra d'un pas assuré.
Un vieil homme frappa le comptoir et éclata de rire. « Droc, gamin ! J'ai entendu que tu étais revenu il y a quelques jours. Qu'est-ce qui t'a pris si longtemps pour venir ? »
« J'ai été retenu par le travail », grogna Droc en ébouriffant ses cheveux en forme de nid.
Ce n'était qu'une courte marche, mais en chemin, il salua d'autres clients et discuta avec eux. Lorsqu'il atteignit sa place, un plat chaud l'attendait déjà.
« C'est rapide », murmura Droc en s'installant et en croquant dans les succulents intestins rôtis. « Un goût familier… Ouf, cette bière ! Vieux Mus, tu ruines ta réputation. Offerte, celle-là, et je ne dirai rien à personne. »
« Hng ! » Le patron rit. « J'ai ajouté une pincée d'épine noire pendant ton absence. Ça symbolise l'intrépidité, tu sais. Regarde ton nez qui coule et tes larmes. Lâche, je dis ! Tu n'as pas changé après toutes ces années. Contente-toi de ton hydromel au miel de peur de pleurer. »
« N'importe quoi ! J'ai toujours été brave ! Mais merci quand même. J'apprécie ce goût nostalgique de mon enfance. » Droc leva sa chope et trinqua avec le patron.
« C'est pas dur, d'être chasseur de monstres ? » demanda le patron. « Je me souviens encore que tu geignais pour te faire un nom et devenir le second Van Helsing. Une décennie s'est écoulée. T'es plus près de ton but ? »
« Laisse-moi tranquille. C'est pas si facile de devenir un second Van Helsing. J'ai besoin de plus de temps… » Droc ébouriffa ses cheveux en désordre.
Mais les autres n'allaient pas le laisser tranquille.
« Gamin, t'es encore chasseur de fer ? Pas encore bronze ? Tu t'es foutu de notre gueule ? »
« Ne me sous-estimez pas. Il ne me manque qu'un chouïa pour être promu… »
« Tu as aussi dit qu'il ne te manquait qu'un chouïa pour rejoindre l'Ordre des Chevaliers Séraphiques, mais tu n'as même pas réussi à devenir ecclésiastique ! »
La foule éclata de rire.
« J'ai depuis longtemps choisi une nouvelle voie. C'est pas plus cool d'être chasseur de monstres ? Et je me suis fait un nom ! » argumenta Droc. Il sorti quelques balles brillantes et les claqua sur la table. « Voyez ces balles blanches ? Il y a cinq ans, j'ai tué cinq squelettes dans une catacombe, pris leurs crânes, et les ai réduits en poudre avec du mithral pour en faire treize. Il m'en reste encore quatre. »
La foule répondit par de longs « oh ».
« Voyez ces balles vertes ? Il y a quatre ans, je me suis aventuré dans les marécages et j'en ai tué deux… »
« C'est ton camarade ? Quel jeune chasseur de monstres ! »
« Hé hé hé ! Gamin, t'es pas allé au théâtre avec Lisa il y a quelques jours ? C'est une chose de tromper, mais de s'en prendre à un enfant… Tu sais que c'est illégal à Redrock, non ? »
« Qu'est-ce que tu racontes ? Mon cœur appartient à Lisa et à Lisa seule ! » s'exclama Droc.
Il se retourna alors et vit Ange marcher vers lui.
Ce n'est pas faux de l'appeler camarade, puisqu'on se battra ensemble ce soir. Mais pourquoi s'approche-t-elle de moi maintenant ? Cherche-t-elle un combat d'entraînement ? Ou veut-elle négocier un partenariat ?
Tout en se grattant la tête, Ange demanda : « Ton oncle est-il un entraîneur nommé Eren ? »
…
Droc pelleta la terre dans la cour arrière d'une maison.
« Est-il vraiment mort ? Depuis des décennies, il dit qu'il deviendra chasseur de monstres pour se venger, mais il était encore entraîneur quand je suis revenu il y a quelques jours. Il a fini par mourir au combat contre des créatures sombres, donc je suppose que c'est encore une mort honorable », dit Droc calmement. Il ne semblait pas particulièrement affecté. « Il a dit qu'il avait laissé sa fortune derrière lui ? Conneries. »
Il remarqua la confusion d'Ange et précisa : « Il est peut-être mon seul parent, mais c'est un vaurien qui dilapide son argent en boisson, jeu et prostitution. Il fait même des rampages ivre parfois. J'ai été pratiquement élevé par le quartier. »
La pelle frappa enfin quelque chose de dur.
« Oh ? Il y a vraiment quelque chose ici. » Droc fut surpris. Il fit levier pour sortir l'objet enterré, attrapa quelque chose qui ressemblait à un sac, et le secoua un peu. Il marmonna : « Ça ne sonne pas comme s'il y avait beaucoup de pièces d'or là-dedans. »
Il'ouvrit le sac. Il n'y avait que trente pièces d'or, mais aussi un carnet et deux feuilles de peau de bête.
« Qu'est-ce que c'est que ça ? »
« Ça ? C'est un livre d'images de Van Helsing. C'est le premier cadeau que j'ai reçu après la mort de mes parents. Je suis surpris que ce type l'ait gardé… Tu es intéressée ? Vas-y. »
Ange prit le livre d'images et le feuilleta.
C'était un livre d'images pour enfants, relatant une histoire clichée de la justice triomphant du mal. Une histoire si directe qu'elle ne pensa pas qu'il y avait un sens plus profond. Elle crut qu'il s'agissait d'une quête annexe promettant récompenses et informations cruciales, mais il n'y avait rien.
« Deux peaux de lézard des sables traitées… Les gardes avaient abattu ces deux sales bêtes à l'époque. C'est juste qu'il n'y a pas moyen de ramener les morts. Quel intérêt de racheter ces deux peaux ? Ce ne sont pas les mêmes lézards des sables. Il a un pète au casque ? Je parie qu'il les a enterrées parce qu'il ne supportait plus de les voir. Haa ! »
Droc fit une pause d'une seconde avant de se tourner vers Ange. « Pour la récompense, puis-je… »
« Bien sûr. » Ange accepta les peaux de lézard des sables avant que Droc ne finisse sa phrase.
L'église ne leur avait fourni que des potions, alors elle s'était levée tôt pour explorer la ville, espérant trouver une boutique vendant des outils ou matériaux magiques pour pouvoir se préparer. Malheureusement, après avoir interrogé quelques passants, elle apprit que Redrock n'avait pas de boutique de magie.
Honnêtement, cela n'avait pas de sens qu'une ville prospère comme Redrock n'ait pas de boutique de magie.
Mais que pouvait-elle faire ? Le Royaume Astral observait sa logique. Même les vers des sables qu'elle avait tués en chemin se désintégrèrent en poussière. Elle ne pouvait que maudire le donjon d'être méprisable.
Elle ne s'attendait pas à obtenir ces deux peaux de lézard des sables juste après avoir abandonné. En effet, on ne devrait jamais sauter les quêtes annexes.
…
C'était une nuit de clair de lune.
Un entrepôt situé à la frontière du centre-ville avait été verrouillé. Si c'avait été n'importe quel autre jour, le marchand aurait encore aboyé des ordres à ses employés. Même s'il n'y avait pas de travail à faire, entendre les paroles lèche-bottes de ses employés tout en les tyrannisant remontait son moral.
Malheureusement, il ne se sentait pas bien ces derniers jours. Il avait consulté l'apothicaire de l'église, mais ce dernier lui avait dit que ce n'était pas grave et l'avait renvoyé chez lui se reposer avec des médicaments.
Il termina donc son travail du jour et se retira dans sa chambre à l'entrepôt pour dormir.
Oui, il vivait dans cet entrepôt. Les résidences du quartier central étaient au-delà de ses moyens financiers.
Le marchand tituba dans sa chambre et s'effondra sur son lit. Il était si épuisé qu'il négligea de fermer sa porte.
L'entrepôt tomba dans le silence.
Plusieurs paires d'yeux attendaient silencieusement dans l'obscurité.
La femme éventreuse s'appuya contre une caisse, sa silhouette cachée dans les ombres.
Le vagabond épéiste se tenait fièrement sur une caisse. Il avait assez de jugeote pour se cacher dans les ombres, lui aussi.
Droc bondit sur une étagère.
L'homme au turban se tenait parfaitement immobile au centre de l'entrepôt, les oreilles aux aguets, concentré sur le moindre bruit anormal.
Le temps s'écoula.
Soudain, l'homme au turban plissa les yeux et fit signe aux autres.
L'ennemi était là.