Enterrer la cachette fut la partie facile. Ce qui exigeait davantage de précautions, c'était l'enveloppe qu'il allait expédier au Maître de guilde Bradt pour l'informer de l'emplacement des fournitures de ressources ésotériques qu'il venait d'enterrer de l'autre côté du pays.
C'était un peu plus délicat, car Rui devait s'assurer de ne pas révéler par inadvertance sa position ou son identité au Maître de guilde Bradt.
Il utilisa le papier et les enveloppes les plus génériques et les plus couramment disponibles, ainsi que le stylo bon marché le plus banal. Ainsi, il ne devait y avoir aucun moyen réel pour le Maître de guilde Bradt de le retracer en fonction du type de papier, de stylo ou d'enveloppe utilisé. Certains diraient que Rui faisait preuve de paranoïa, mais Rui savait mieux que de supposer que le Maître de guilde ne creuserait pas cette piste au moins une fois.
Il ignorait l'étendue des capacités d'investigation médico-légale de ce monde, même s'il estimait qu'elles n'égalaient probablement pas les analyses de pointe du XXIe siècle sur Terre. Dans ce cas, il devait être extrèmement prudent pour ne pas laisser la moindre trace de son ADN sur le papier. Il portait une calotte, un masque facial et des gants montant jusqu'aux coudes, entre autres choses.
Il écrivit aussi de la main gauche au lieu de la droite, au cas où le Maître de guilde Bradt soumettrait ses lettres à une analyse graphologique approfondie, allant jusqu'à adopter une écriture très différente de son écriture habituelle. Dans sa paranoïa, il augmenta artificiellement l'humidité de sa pièce en vaporisant grande quantité d'eau avec sa trachée à air chaud. Ainsi, si le Maître de guilde Bradt disposait d'un moyen de localiser l'origine du courrier d'après l'humidité absorbée, il serait complètement induit en erreur.
Avec toutes ces mesures, nées de la paranoïa, mises en place, même lui finit par se sentir assez confiant pour commencer à rédiger sa lettre.
C'était un chiffrage codé standard sur lequel ils s'étaient mis d'accord lors de leur rencontre à la signature du contrat, afin de transmettre les coordonnées exactes et hyper-précises de la cachette.
C'était la partie facile. La difficulté consistait à décider s'il devait tenter d'arnaquer le Maître de guilde Bradt en lui indiquant l'emplacement du quatorzième étage dans la nouvelle percée de la carte du Donjon de Shionel qu'il allait également lui envoyer, conformément à leur accord.
Il avait déjà décidé de ne pas perdre de temps à essayer de détruire lui-même les branches de l'arbre. Il préférait faire faire le sale travail par d'autres.
'C'est pas très sympa de ma part,' songea Rui.
Il en avait conscience. Pourtant, il ne ressentait étonnamment aucune hésitation à utiliser les autres pour atteindre son but. Cela le surprit lui-même.
'Je suppose que tout dépend de savoir si je les ai trompés directement,' considéra-t-il.
Il n'avait pas l'intention de mentir à qui que ce soit, ni même de déformer les faits. Bon sang, il n'avait pas nécessairement l'intention de communiquer la moindre information. Il pouvait simplement les guider jusqu'au quatorzième étage et les laisser tirer leurs propres conclusions et prendre leurs décisions, cela jouerait aussi en sa faveur. Au bout du compte, quand ils auraient passé tout le temps nécessaire à nettoyer les branches de l'arbre, il interviendrait, stockerait la chose dans son anneau dimensionnel, et partirait paisiblement. Cela, il n'avait aucun problème à le faire.
Il n'y avait pas de règles dans le Donjon de Shionel, et la concurrence y était titanesque. Une telle chose était complètement normale, attendue, et implicitement consentie.
Tout Écuyer Martial qui entrait dans le donjon le faisait en connaissance de la difficulté, des risques et des dangers ; on savait qu'une telle chose pouvait arriver, qu'elle était permise, et qu'on s'attendait au moins à ce qu'on tente de la faire advenir. Pour Rui, cela relevait du consentement à être soumis à une telle chose. Bien sûr, il prévoyait de la résistance, mais il savait qu'il pourrait la surmonter.
Bien que le Pas du Vide de Kane ne fonctionnât pas sur l'arbre, il opérait parfaitement sur les Écuyers Martiaux, et d'autant plus dans le Donjon de Shionel. Ainsi, il n'y avait rien qu'ils puissent faire pour les arrêter.
Le seul problème qu'il avait pour l'instant était de choisir comment amener un grand groupe d'Écuyers Martiaux à travailler dur pour abattre les branches de l'arbre au milieu du quatorzième étage. La manière dont cela se produirait devait être organique et naturelle. Il ne pouvait pas glisser une lettre détaillant l'emplacement de l'étage sous la porte de sa cible.
Il pouvait procéder en informant directement et individuellement un grand nombre d'Écuyers Martiaux de l'emplacement de façon indirecte, pour les inciter à envahir l'étage, mais le problème était que c'était trop impraticable de le faire un par un. De plus, l'un d'eux risquait de balancer et d'informer la Guilde des Aventuriers de Shionel de l'emplacement du quatorzième étage pour empocher l'énorme prime qui allait avec. Une fois cela fait, les innombrables chasseurs de primes qui traquaient Rui et Kane afflueraient aussi sur le quatorzième étage, participant à l'assaut mais surveillant de près quiconque pourrait être le Videur.
C'était une séquence de conséquences indésirable pour Rui.
Pourquoi avait-il décidé de rechercher de nouveaux étages pour les nettoyer et les piller avant que tout autre aventurier ne les trouve ? Précisément pour éviter les hordes de chasseurs de primes qui lorgnaient goulûment l'extravagante prime de cent millions d'or de Shionel que le Président Deacon avait mise sur sa tête.
Il ne voulait pas tous les inviter là-bas.
Mais comment diable pouvait-il réunir un grand groupe d'Écuyers Martiaux qui ne fassent pas partie du public infesté de chasseurs de primes du Videur ?
'Il n'y a vraiment que deux forces qui possèdent des groupes d'Écuyers Martiaux privés assez importants pour ce dont j'ai besoin,' les yeux de Rui se plissèrent. (Le Maître de guilde Bradt, et le Président Deacon.)