Cela devrait être l'endroit.
Il marmonna en relevant un sourcil devant la pauvre petite hutte qui se dressait devant lui. La bâtisse semblait si fragile que Rui n'aurait même pas besoin d'employer une technique de niveau Apprenti pour la démolir complètement.
Il frappa doucement à la porte.
« Je n'ai pas fini de me préparer, la nuit n'a pas encore commencé, veuillez patienter. »
Rui n'avait pas la moindre idée de ce que ces mots signifiaient, c'était littéralement une autre langue. « Je suis l'Artiste Martial de l'Union Martiale de Kandrie qui a accepté votre commi- »
La porte claqua, s'ouvrant grand instantanément.
Rui se retrouva face à une jeune femme magnifique, qui le dévisageait avec incrédulité et allégresse.
« Mademoiselle Fria ? » demanda Rui.
Les sourcils de Rui s'arquèrent en voyant une larme couler le long de sa joue ; elle paraissait submergée par l'émotion.
« Ça va ? » demanda-t-il, voyant bien qu'il n'en était rien.
« Non. Je veux dire oui, mais non. Mon dieu, je n'arrive pas à croire que vous êtes là. Je pe- » Elle s'étouffa à nouveau en serrant les lèvres pour contenir ses émotions.
Rui se sentit mal à l'aise. Il n'avait aucune expérience pour réconforter de jeunes femmes en proie à l'émotion. Il fut en revanche assez content qu'elle parle le sanskrit. Pour l'instant, il tenta simplement de faire avancer les choses le plus suavement possible.
« Calmez-vous, mademoiselle. » dit Rui. « Prenez votre temps. Je crois que vous souhaitiez me parler avant que la mission ne commence ? »
Elle parut se reprendre à ces mots. « Oui, entrez s'il vous plaît. »
Rui s'accroupit en se courbant pour passer le petit encadrement. Sa poussée de croissance ces trois dernières années avait fait des merveilles pour sa taille. Mais c'était plus un handicap dans ce genre de situation, et il fut surpris qu'elle puisse vivre dans un logement si exigu.
« Asseyez-vous, je vous en prie. » Elle désigna un canapé délabré et déchiré qui semblait avoir été récupéré dans une décharge. « Voulez-vous quelque chose à boire ? »
« Non, merci. » Il avait soif, mais il ne voulait pas tomber malade en mission internationale, et il ne faisait confiance à rien dans tout le district pour l'hygiène.
Elle s'installa face à lui, le regardant droit dans les yeux. « Excusez mon éclat tout à l'heure... C'est juste que j'en ai beaucoup bavé, tout ça pour cette journée précisément. »
« Il semblerait en effet, ce n'est pas une raison de s'excuser. » Rui la calma.
« Merci. Malheureusement, on m'avait informée que ma commission avait été acceptée, bien qu'on ait refusé de me communiquer le moindre détail vous concernant, hormis votre grade. » dit-elle.
« J'ai peur de ne pouvoir partager aucun détail sur moi non plus. » lui dit Rui. Il n'avait pas ôté son masque une seule fois depuis qu'il avait quitté l'Académie Martiale.
« Êtes-vous vraiment un Artiste Martial de grade dix ? » demanda-t-elle, inquiète. « Vous paraissez si jeune. »
Rui avait consciemment maintenu un calme extrême ; c'était une technique que tout Artiste Martial finissait par apprendre naturellement en gagnant en puissance, afin de réprimer et de limiter son aura et sa pression. Les Artistes Martiaux étaient si puissants que leur seule présence pouvait déclencher le sens du danger inconscient chez les humains ordinaires, et exercer sur eux une forte pression de cette façon. Restreindre l'expression de leurs émotions était l'un des moyens de limiter la pression qu'ils infligeaient aux autres.
La lumière s'assombrit d'un ton tandis que l'air se faisait plus tendu et périlleux pour l'espace d'un bref instant, avant de revenir à la normale.
Rui avait légèrement relâché le contrôle de ses émotions. Pourtant, cette infime part inspira une terreur immense à Fria, qui comprit que l'Artiste Martial devant elle n'avait rien d'ordinaire.
« J'ai gagné mon grade. » lui dit-il. « Soyez rassurée, je suis plus que qualifié pour mener à bien cette mission. »
L'expression de Fria se mua en une allégresse soulagée, avant que ses émotions ne la reprennent. « S'il vous plaît. Sauvez ma famille, mon peuple, mon village. Je ne peux pas imaginer à combien ils ont souffert ces huit derniers mois. J'ai à peine réussi à m'enfuir cette nuit-là, migrant au royaume de Grahal. Et il a fallu huit mois à travailler comme domestique le jour et prostituée la nuit, à vivre dans cette crasse pour réduire les dépenses jusqu'à ce que j'aie enfin économisé assez pour vous engager. »
Sa voix se brisa à la fin tandis qu'elle s'étouffait en le fixant. « Il le faut. Il le faut, vous devez les sauver. Notre village n'est pas pauvre, c'est pour ça que ces salauds de Royluken nous ont ciblés. Si vous réussissez, on vous donnera beaucoup d'argent ! Je vous donnerai tout ce que j'ai, même mon cor- »
« Je ne peux pas vous promettre ma réussite. » Rui la coupa avant qu'elle ne finisse sa phrase, réprimant une pointe de convoitise que son corps d'adolescent en plein bouillonnement hormonal ressentit. « Ce que je peux vous promettre, c'est que je ferai de mon mieux. Cela, je peux vous le garantir absolument. Mon grade est un peu plus élevé que le grade de difficulté de la mission, ce qui signifie que l'Union Martiale de Kandrie considère que je suis plus que qualifié pour l'entreprendre, la probabilité de succès ne devrait donc pas être faible. »
Les paroles de Rui inspirèrent confiance en elle, allumant l'espoir dans ses yeux.
De son côté, Rui comprit pourquoi elle avait tenu à le rencontrer alors même que cela augmentait le coût de la mission, du fait qu'il s'agissait d'une mission internationale.
Elle voulait l'inciter et le motiver à réussir en lui offrant argent et sexe, pour qu'il prenne la mission très au sérieux et fasse tout son possible pour réussir.
Il comprit aussi comment elle avait pu se permettre une commission si onéreuse. Les huit derniers mois avaient dû être un enfer pour elle, qui avait tout fait pour amasser l'argent nécessaire à l'engagement d'un Artiste Martial assez puissant pour exaucer ses vœux.
Son histoire lui valut sa sympathie, ainsi que son respect et son admiration pour son dévouement et sa persévérance au service de son peuple.
« S'il n'y a rien d'autre. » dit-il en se relevant. « Je pars accomplir votre vœu. »