« Tous favorables ? » La Héraut afficha un sourire glacial.
Toutes les mains se levèrent.
Même si quelques réserves persistaient, il n’existait pratiquement aucune autre option meilleure à leurs yeux, le cas échéant.
« Bien. » Sa voix calme se répandit. « Ainsi, ce conseil vote unanimement la motion projetée. Il est arrêté que Maître Rui Quarrier Silas Kandria sera soumis à une épreuve de combats face à trois Maîtres issus des trois divisions des trente échelons du Royaume de Maître. Un bilan déficitaire amènera l’Union Martiale à retenir la proposition de Maître Herel. Un bilan excédentaire, celle de Maître Zentra. Et une victoire totale, celle de Maître Ceeran. »
Son ton était sans appel.
Les Maîtres Martiaux du conseil plongèrent dans la réflexion.
« À présent, » reprit Maîtresse Sera. « Nous reprendrons séance après avoir fait convoquer Maître Rui et l’avoir informé de la décision du Conseil de Maîtres, s’il parvient à repen— »
Elle se figea.
Elle fut la première à s’en rendre compte.
Quelque chose avait changé.
Le changement fut brutal.
Les autres perçurent également cette métamorphose, leur corps se raidissant sur le coup.
L’air se souleva.
Il frémît.
L’effervescence gagna en violence alors qu’une aura de puissance titanesque envahissait la salle du conseil.
Elle attisait leurs sens.
Elle faisait vibrer leurs instincts.
Elle se rapprochait, toujours plus près.
Encore plus.
Jusqu’à ce qu’elle apparaisse enfin.
CRAC !
Les immenses portes situées derrière la Héraut cédèrent.
Il était arrivé.
« Ah… » Un simple murmure lui échappa. « …Ça fait longtemps. »
Leurs pupilles s’élargirent quand ils le virent debout à l’entrée de la salle du conseil.
En un instant, reconnaissance, compréhension et incrédulité jaillirent dans l’esprit des divers Maîtres Martiaux présents.
Un instant, aucun ne put bouger, paralysés par la stupeur.
Ce n’était pas le fait qu’il fût un Maître Martial qui les enchaînait à leur propre incrédulité.
Non.
C’était son Esprit Martial.
Ils s’étaient toujours demandé à quoi cela pouvait bien ressembler.
Comment auraient-ils pu s’en passer ?
Ils avaient toujours su qu’il incarnait l’équivalent du Gardien de l’Esprit.
Ils savaient pertinemment que sa Voie Martiale matérialisait l’un des principes universels fondamentaux à la racine des Esprits Marials.
Ils étaient certains que cela ne ressemblerait à rien de ce qu’ils avaient déjà vu.
Ils savaient d’avance que cela redéfinirait les limites du possible.
Pourtant, ce qui se dressait devant eux dépassait même leur imagination la plus folle.
Il était insondable.
Impénétrable.
Un tourbillon infini d’informations.
Un vide.
Il circulait d’un état à un autre.
Il passait d’une personne à une autre.
Tel l’Eau.
Il absorbait la réalité.
À mesure qu’ils le contemplaient.
On eût dit que le ciel et la terre se courbaient sous le poids de cet esprit, faisant évoluer le monde de façon adaptative pour s’opposer radicalement à chacun et à tout.
Une apocalypse aux proportions inconcevables.
C’était l’Esprit Martial le plus puissant qu’ils eussent jamais croisé.
L’ambiance s’assombrit alors qu’une unique certitude prenait forme.
Ils ne parvenaient pas à discerner les profondeurs de son esprit.
Pas le moins du monde.
Voilà qui constituait une révélation humiliante.
Elle ne signifiait qu’une seule chose.
Son Esprit Martial était d’un cran astronomiquement supérieur au leur.
Au sein du Royaume de Maître, à l’exception des techniques de furtivité et de perception, la capacité à discerner les émotions d’autrui reflétait fidèlement la puissance relative de leurs Esprits Marials.
Les Maîtres disposant d’un Esprit Martial moindre ne pouvaient ressentir que très peu des émotions d’un Maître possédant un Esprit Martial supérieur.
Ainsi, les Maîtres aux Esprits Martiaux les plus fragiles enduraient souvent l’humiliation de voir leurs émotions et leurs dynamiques mentales transparents devant des pairs aux esprits plus puissants, tout en parvenant à peine à saisir les leurs.
Or, ce jour-là marqua la première fois qu’un Maître Martial était complètement incapable de percevoir les émotions et la dynamique mentale d’un confrère.
Il demeurait impénétrable.
Quand ils tentaient de scruter, ils ne voyaient rien.
Un abîme vide.
Un néant.
C’était humiliant, pour tous autant qu’ils fussent.
Cela voulait dire que l’Esprit Martial de Maître Rui Quarrier Silas Kandria les surpassait de plusieurs ordres de grandeur.
Un Artiste Martial âgé de trente-cinq ans, un adolescent à leurs standards, surpassait largement la cristallisation d’efforts accumulés sur plusieurs siècles, efforts que ces prestigieux Maîtres Martiaux avaient façonnés avec tant de peines.
La situation était profondément déplaisante, mais indéniablement réelle.
Cette révélation les laissa muets.
« Maîtres de l’Union Martiale. »
Sa voix irradiait de la puissance.
Une puissance pure, non diluée.
Elle réclamait toute leur attention.
Ses yeux sombres balayèrent les multiples membres du Conseil de Maîtres.
« Je suis de retour. »
Il adressa un regard chargé de regrets au conseil muet.
« Je suis conscient de l’ordre du jour qui motive cette session particulière du conseil, » leur informa-t-il posément. « Je sais que je ne peux esquiver les conséquences de mes tromperies – »
« – Votre Altesse. »
La voix glaçante de la Héraut transperça ses mots avec encore plus de force.
« …Maîtresse Sera. » Ses yeux s’étrécirent tandis qu’il fixait son regard sur elle.
« Vos paroles sont, franchement, dénuées de sens, » lança-t-elle d’une voix prégnante. « Si vous étiez arrivé un instant plus tôt, elles n’auraient peut-être pas eu lieu d’être. Mais à l’état actuel des choses, à cette minute précise, rien de ce que vous pourriez dire ne modifiera ce que vous devez accomplir. »
Rui fronça les sourcils vers elle. « …Qu’avez-vous fait ? »
Un sourire inquiétant dessina ses lèvres.
Une noirceur glacée flottait au fond de ses pupilles.
Il parvint à discerner une seule émotion au plus profond de son esprit.
Un désir infini de carnage.
Des frissons lui parcoururent le dos alors qu’une unique prise de conscience éclatait dans son esprit.
Elle pourrait aisément me tuer à n’importe quel moment si elle le souhaitait.
Son visage se fit méfiant et prudent alors que ses nerfs vibraient sous le poids de son attention.
« Maître Rui Quarrier Silas Kandria. »
Son ton adopta une formnalité administrative.
Elle s’adressait à lui en sa qualité de porte-parole du Conseil de Maîtres.
« Vous avez dérobé à l’Union Martiale d’immenses capitaux martiaux et financiers. »
Ses mots rappelèrent à tous l’objet de la réunion, les sortant de leur torpeur et les ramenant brutalement à la réalité.
« Vous avez entraîné notre union dans des pertes colossales. Des pertes qui dépassent largement la somme totale de vos contributions, pourtant déjà rémunérées auparavant. »
Son regard s’affûta.
« Ce conseil a voté à l’unanimité une motion définissant l’offre de règlement que nous vous proposerons. Écoutez attentivement, car c’est votre unique chance de réparer ce qui a été brisé. »