De nombreux membres se prononçaient en faveur d'une peine plus sévère, au grand dam de la faction favorable à Rui.
« Je suis catégoriquement en accord avec Maître Herel. » remarqua un autre Maître Martial âgé. « À mon avis, outre la proposition de Maître Ceeran, nous devrions imposer strictement son intégration au sein du rang intérieur de l'Union Martiale, placé sous notre commandement direct. »
Si certains Maîtres Martiaux mécontents de l'Union penchaient davantage en sa faveur, la faction pro-Rui s'y opposa farouchement.
« Cela ne diffère nullement d'une demande de soumission. » lança la voix vieillissante de Maître Vericita, impregnée de force. « Forcer un Maître Martial à rejoindre les rangs que nous dirigeons est profondément humiliant. »
« Ne nous a-t-il pas déjà humiliés en nous mentant effrontément et en nous faisant jouer les pantins ?! » Les yeux de Maître Herel flamboyaient de colère. « Je n'ai jamais ressenti autant d'humiliation qu'au moment où j'ai compris que le prince auquel j'avais parlé pendant trois ans n'était autre que le célèbre et redoutable Ombre Silencieuse, qui m'a pris pour un imbécile pendant quatre ans durant ! »
Malheureusement, cette opinion n'était ni isolée ni marginale. De nombreux Maîtres Martiaux, qui n'étaient pas des amis personnels de Rui mais qui l'avaient pourtant bien jugé et nourri de grands espoirs quant à son accession au trône, furent profondément outrés en réalisant que tous leurs efforts n'avaient compté pour rien.
Il n'était pas aisé de pardonner une trahison aussi profonde, fondée sur une manipulation égoïste.
Seuls les artistes martiaux ayant entretenu avec lui des relations personnelles étroites, et qui avaient su gagner son affection au fil des années, parvenaient à comprendre ses motivations et à lui pardonner.
Pourtant, parmi les autres, certains, outre leur ressentiment, étaient également animés d'un brin de jalousie. Non seulement le Prince du Vide les avait bernés comme des crétins, mais en plus il avait réussi à percer miraculeusement vers le Royaume de Maître pour revenir en tant qu'artiste martial hors pair, ayant pulvérisé le record du plus jeune Maître Martial de l'histoire ?
C'était trop.
Ils ne pouvaient tout simplement pas accepter cela.
Alors que la majorité du Conseil des Maîtres oscillait entre soutien et réserve, les camps pro-Rui et anti-Rui poursuivirent leur affrontement tout au long de la séance, tombant dans une impasse sans issue.
« Assez. »
La voix de l'Harbinger coupa net les polémiques d'un seul trait.
L'ensemble des dizaines de voix de Maîtres Martiaux n'avait tout simplement pas le poids ni la gravité de celle de ce unique Maître Martial de grade trente.
« Il m'est parfaitement apparu que ce Conseil des Maîtres est incapable d'atteindre un consensus. »
Le Conseil des Maîtres retomba dans le silence lorsque cette longue phase de chamaillerie prit enfin fin.
« D'un côté, une faction réclame au mieux un simple blâme ; de l'autre, une autre exige une soumission forcée. Il s'agit d'extrêmes trop éloignés l'un de l'autre pour jamais trouver un terrain d'entente sur ce sujet. La discussion s'est révélée inutile à cet égard. »
Personne ne contestait cette affirmation. C'était un fait établi : les discours les menaient nulle part.
« Tout d'abord, une telle dispute n'arrive normalement pas ici », poursuivit Maître Sera. « Dans des circonstances habituelles, nous pourrions compter sur notre puissant département analytique pour nous fournir des projections probabilistes fiables ainsi que des extrapolations sur les conséquences des divers scénarios que nous avons examinés. Il nous aurait offert une compréhension objective et scientifique de quel plan mènerait à quel résultat. Mais malheureusement, nous ne pouvons faire confiance à personne en dehors de ce conseil actuellement. »
La tromperie dont Rui avait fait preuve envers tout l'échiquier politique national et international pendant quatre ans entrerait dans les annales comme le plus colossal scandale de l'Est du Panama. Elle porterait préjudice à Kandrie, à l'Union Martiale et à tous ceux qui y étaient mêlés de manière ineffable, aux lourdes conséquences.
Paranoïaque face au risque que la Secte des Mendiants ou la Guilde de l'Ombre ne découvre la vérité, le Conseil des Maîtres ne pouvait faire confiance, même à son propre service analytique, au vu de l'importance capitale de ce secret.
C'est pourquoi ils ne pouvaient décider et agir qu'en cercle fermé.
« Et nous ne parvenons justement pas à décider et agir seuls, comme vous venez de le prouver », lança glaciale l'Harbinger. « Mais rassurez-vous, je vous propose une solution. Une proposition capable de régler tous nos problèmes. »
Un sourire froid naquit sur ses traits, glacial pour tous les Maîtres Martiaux présents.
Son geste refroidit l'atmosphère.
L'air se glaça.
« Nous ne sommes ni diplomates, ni hommes d'État, ni avocats. »
Sa voix se fit encore plus froide.
« Nous sommes des artistes martiaux. »
Son sourire se fit plus féroce.
« Nos différends doivent être réglés par l'Art Martial, et non par des mots. »
Les yeux de la multitude de Maîtres Martiaux brillèrent d'intérêt.
Ils comprenaient vers quoi elle tendait.
Et jusqu'où elle comptait aller avec cela.
« Je propose un duel et une mise. » Ses yeux sombres étincelèrent d'un éclair dangereux. « S'il l'emporte, il se sera acquis le traitement indulgent proposé par Maître Ceeran. »
Maître Ceeran avala sa salive. « …Et s'il perd ? »
Le sourire inquiétant de Maître Sera s'élargit. « S'il perd, il n'aura d'autre choix que de subir la rigueur des sanctions imposées par Maître Herel. »
Un lourd silence s'abattit sur le Conseil des Maîtres de l'Union Martiale.
Peu importe ce que chacun pensait de Rui, tous étaient irrésistiblement attirés par cette proposition.
Ils étaient des artistes martiaux.
On n'avait pas besoin d'être suprématiste martial pour être séduit par l'idée de voir le mérite martial dicter sa propre destinée.
S'il avait cultivé assez de puissance martiale pour arracher la victoire, il pourrait se choisir la meilleure option.
S'il avait négligé sa progression sur sa Voie Martiale, alors il ne pourrait empêcher l'échéance la plus sombre.
C'était d'une brutalité martialocrate.
Les secondes passèrent sans que ni la faction pro-Rui ni la faction anti-Rui ne soulèvent le moindre contretemps devant la puissante suggestion de l'Harbinger. Soulever une objection revenait, en un sens, à admettre son infériorité d'artistes martiaux.
« Tous favorables ? » entama Maître Sera en procédant à un scrutin informel sur-le-champ.
Toutes les mains levées montèrent sans exception.
Un sourire de glace naquit sur son visage.
« Qu'en soit ainsi. »