Rui avait laissé le médecin divin prendre le contrôle du fil de la discussion. Il s’agissait d’une tactique diplomatique simple, souvent employée pour apaiser l’hostilité ou monter le ton dans un échange. C’était une manière d’induire une volonté implicite de coopération et de bonne foi, plutôt que de chercher à imposer sa loi pendant la conversation au risque d’attirer le mépris de ceux qu’il tentait de rallier à ses côtés.
Bien sûr, il ignorait si c’était l’approche optimale. Le médecin divin pouvait très bien y voir de la lâcheté ou un manque d’assurance, mais Rui ne prenait aucun risque à opter pour une attitude agressive.
« …Pour résumer, tu comptes attirer la bête de niveau Maître de l’autre côté du donjon, là où tu prétends « survivre », afin d’espérer m’ouvrir une voie tandis qu’elle sera loin ? »
Le médecin divin fixa Rui avec fascination.
« Tout à fait. »
Rui confirma calmement les propos de l’homme.
L’homme ferma les yeux.
« …Une stratégie assez simple, remarqua-t-il doucement. Pourtant, plus elles sont simples, plus elles ont tendance à être difficiles. Dans ce cas précis, tu affirmes pouvoir survivre à une bête de niveau Maître, ce qui est remarquablement difficile à croire au premier abord. »
« J’ai pris mes dispositions. »
« Vraiment ? » Le médecin divin se montra amusé. « Et quelles sont exactement ces dispositions prises pour affronter une bête de niveau Maître ? »
Une vague esquisse effleura brièvement les lèvres de Rui. « J’ai mémorisé les schémas de combat propres à chaque créature et espèce, ainsi que le langage de communication non verbale de toutes les espèces de ce donjon. Ces éléments de mon système de pensée me procurent un avantage considérable contre n’importe quel habitant du lieu, y compris la bête de niveau Maître. De plus… »
Son regard s’intensifia. « J’ai hérité de la somme des connaissances détenues par l’Arbre Ancien sur la biosphère du Domaine des Bêtes, notamment les environnements les plus favorables à chaque espèce et, inversement, ceux qui leur sont diamétralement opposés, ce qui s’avère utile parce que… »
Un souffle violent balaya l’espace.
« …je peux contrôler la température de l’environnement. »
Il savait que le médecin divin n’avait pas besoin qu’on lui explique pourquoi cet exploit était remarquable.
« Dis-moi, quel environnement convient le mieux aux cerbères d’ombre ? »
« Ils préfèrent les zones froides avec une exposition minimale au soleil », répondit Rui en enchaînant. « Ils ont besoin d’un fort taux d’humidité et d’une haute pression atmosphérique, sans compter un coefficient de traînée réduit. »
« Et les kirins de sang ? »
« Ils nécessitent une forte chaleur, une haute pression, une exposition généreuse au soleil, une humidité élevée et un environnement à forte conductivité électrique. »
Si le médecin divin fut surpris, il sut parfaitement le dissimuler. « Remarquable. »
Rui se contenta de le fixer en silence, attendant sa suite.
« …C’est dommage si je ne peux pas évaluer tes chances de survie face à la bête de niveau Maître », remarqua le médecin divin sur un ton légèrement regrettant.
« En as-tu le choix ? » demanda Rui. « Je sais que ton âme ne peut quitter cet endroit. Tu as passé ton temps à ne rien faire, et pourtant tu refuses de te suicider, alors que la mort semblait toujours avoir servi de déclencheur au rituel de transfert d’âme, permettant à ton esprit de passer dans un autre corps préparé. Le fait que tu ne l’aies pas fait, malgré l’absence totale d’échappatoire physique, me laisse supposer que même ton âme est prisonnière de cet espace. »
La compréhension brilla dans les yeux du médecin divin quand son esprit décrypta rapidement la vérité. « …Je comprends ; ça explique que tu saches où chercher. Tu as dû récupérer cette information auprès du Sage des Mendiants lorsqu’il t’a annoncé que tu avais été choisi comme candidat à l’immortalité. »
Kane fronça les sourcils, interloqué. « …Candidat à l’immortalité ? »
« Je vois que tu ne lui en as pas parlé », dit le médecin divin en élargissant son sourire. « Quant à ta théorie concernant ma situation… »
Il ferma les yeux. « C’est plus complexe que tu ne le penses. Ton hypothèse, eh bien, n’est pas totalement fausse, mais j’ai bel et bien des raisons de vouloir éviter la destruction de ce vaisseau particulier, oui. »
Rui fronça les sourcils.
Réponse des plus floues, qui n’éclairait guère la question de l’âme prisonnière dans cet espace, mais peu importait, ce n’était pas le sujet.
« Si tu ne veux pas que ce vaisseau particulier périsse, rester les bras croisés ne t’aidera en rien », répondit Rui. « Sinon, tu pourriras ici à petit feu. Les chances que cela arrive sont de cent pour cent. Indépendamment de ce que tu penses de mes compétences au combat, mon plan a bien plus de probabilités de te tirer d’affaire que de ne rien faire. »
Ses paroles sonnaient juste.
Même le médecin divin s’en rendait compte. Pourtant, placer sa confiance dans un jeune Senior Martial affirmant pouvoir survivre à une bête de niveau Maître n’allait pas de soi. À première vue, une décision aussi absurde devait lui être extrêmement pénible à porter.
« Ne souhaites-tu pas sauver ton patient ? »
Le doute fut bref, mais Rui sentit clairement que la question lui avait touché.
Tant mieux. C’était un levier précieux pour la manipulation émotionnelle.
« Je vois que le Sage des Mendiants t’a révélé ma raison d’être dans le Domaine des Bêtes. »
Une pointe d’amertume filtrait désormais dans sa voix.
« Pas entièrement », nuança Rui. « Il m’a dit que tu avais un patient atteint d’une pathologie dont le diagnostic exigeait ton entrée dans le Domaine des Bêtes. Cependant, au vu des indices disponibles et du fait que tu as essentiellement effectué un examen symptomatique du Domaine pour identifier la Variété de Mellow comme une vraie anomalie, j’en conclus que ton patient… »
« …est le Domaine des Bêtes lui-même, aussi absurde que cela puisse paraître. »
Le médecin divin esquissa un rire sans joie avant de fermer les yeux. « Déduction intelligente, mais je crains qu’elle ne soit pas la bonne. »
Rui fronça les sourcils, le fixant en retour.
« Vois-tu, mon patient va bien au-delà du seul Domaine des Bêtes », remarka-t-il en rouvrant les paupières. « Mon patient, c’est…Gaïa elle-même. C’est ce monde porteur tout entier qui a besoin d’être soigné. »