L'atmosphère d'incrédulité se dissipa quand le prince Rajak traça la ligne rouge. Cette ligne que même l'Empereur de l'Harmonie n'avait pu faire bouger.
Si l'empereur Rael était mécontent, il ne le montra ni sur son visage ni dans son attitude.
Il demeura impassible.
Les invités reprirent contenance même sous son regard froid posé sur Rajak.
Il apparut alors, avec le recul, que c'était pour cela qu'il avait organisé cet événement et convié toutes les puissances et forces de Kandrie.
Maintenant que les convives et les princes avaient dégrisé brutalement sous la douche froide des paroles du prince Rajak, la question s'imposait...
Que comptait-il faire ?
Avait-il vraiment convoqué tout ce monde pour tenter de les émouvoir par la seule force des mots ?
'Certainement pas,' songea Rui en plissant les yeux. 'Il savait pertinemment que les dés étaient pipés contre lui en préparant tout ça. Ce qui veut dire qu'il a sans doute encore un atout en réserve...'
La seule inconnue était son ultime carte maîtresse.
« …C'est ainsi ? » murmura l'empereur Rael. « Tu me brises le cœur, mon cher fils. »
Les yeux du prince Rajak s'embrasèrent de haine. « Ose pas dire ça. »
« Je suis l'empereur de Kandrie, gamin », la voix puissante et grave de l'empereur Rael résonna dans la salle du trône. « Aucune force au monde ne peut museler ma parole. »
« …Plus pour longtemps. »
L'empereur poussa un soupir, secoua la tête. « Soit. »
Son regard balaya la foule.
Il sembla passer au crible chaque invité.
Le poids de sa vision s'abattit sur chacun d'eux. Ce qui allait suivre était capital. Tous le comprirent alors que l'air même semblait se comprimer sous le poids de la tension.
« En contemplant chacun de vous, il m'apparaît avec une clarté douloureuse que je ne peux empêcher ce qui s'annonce », l'empereur Rael ferma les yeux, poussant un soupir las. « Quels que soient mes efforts, Kandrie est peut-être condamnée à une guerre civile entre ma progéniture ambitieuse, et peut-être une autre encore, quand ils briseront l'équilibre délicat auquel j'ai consacré ma vie. »
Il marqua une pause, une lueur de peine traversant son regard. « Il me déchire que, dans un moment où j'ai plus que jamais besoin de repos pour atténuer mon état, mes devoirs d'empereur m'appellent. Jusqu'à la mort, je ne connaîtrai pas le repos. »
Il posa sur ses enfants un regard tendre. « Lourde est la tête qui porte la couronne. »
Sa voix résonna dans la salle du trône.
« Chaque once de pouvoir est aussi une once de responsabilité. » fit-il remarquer. « Vous tous qui brûlez de pouvoir pour assouvir vos ambitions ou celles de ceux à qui vous vous êtes vendus, vous ne pouvez même pas commencer à en concevoir le fardeau. »
Un profond état d'introspection semblait s'emparer de l'empereur.
« Et si vous ne saisissez pas ce fardeau, vous ne pourrez jamais le porter », l'empereur poussa un doux soupir tandis que son regard revenait vers ses enfants. « Je redoute ce qui adviendra si des princes et princesses gâtés, qui n'ont connu que le pouvoir et le luxe sans la responsabilité, viennent à monter sur le trône. Seuls trois d'entre vous ont grandi hors du luxe des palais royaux kandriens. »
Rui plissa les yeux.
Autant qu'il le sache, Rajak et Raul étaient les seuls princes à avoir grandi en dehors de la royauté.
« C'est pourquoi j'ai décidé », déclara l'empereur Rael. « J'accorderai mon soutien à l'un de mes enfants. Pour garantir une victoire décisive. »
L'air s'alourdit davantage alors que l'empereur Rael annonçait son intention de désigner un héritier officieux.
Beaucoup l'avaient prévu.
Y compris Rui.
Si l'influence de l'empereur s'était considérablement érodée en sept ans, depuis que son état terminal était devenu public, il conservait encore un vaste soutien et un pouvoir accumulé sur trois siècles. Tout ne pourrait être transféré proprement à l'élu, mais ce dernier bénéficierait assurément d'un élan majeur pour sa campagne.
La seule question était : qui ?
Rui brûlait de le savoir, car cette décision le hantait.
« Vous ne me croyez peut-être pas, mais… » L'empereur esquissa un sourire amer. « La décision de couronner un héritier officieux a été quelque peu… »
« …capricieuse. Passer deux ans dans un état de sommeil proche de la mort laisse bien peu de marge pour planifier, voyez-vous. Mais c'est bien mon ultime once de pouvoir. J'espère qu'un prince ou une princesse saura m'inspirer confiance. »
Il parcourut tous ses enfants du regard.
« Y a-t-il quelqu'un parmi vous qui le fera ? »
Les princes et princesses en lice se raidirent de détermination.
Ils avaient besoin d'obtenir le soutien de l'empereur.
Même les princes et princesses mineurs ressentirent de l'espoir. Même s'ils ne pouvaient rivaliser seuls avec les sept prétendants principaux, ils le pourraient avec l'appui de l'empereur.
L'air se tendit, comprimé par la tension entre tous les princes et princesses qui briguèrent l'approbation de l'empereur.
Il posa les yeux sur le prince Rajak, qui le fixait toujours.
« Mon garçon… si tu montes sur le trône, Kandrie brûlera », déclara l'empereur. « N'insulte pas mon intelligence, ni celle des puissances éminentes rassemblées ici aujourd'hui, en niant la haine dans ton cœur et la vengeance que tu déchaînes. Le fait que la seule force de Kandrie disposée à te soutenir soit le Milieu en dit long, non ? »
Le prince Rajak dévisagea son père.
Pourtant, ses paroles étaient indéniables.
Car tous savaient qu'elles étaient vraies.
Il entamerait la chasse à la famille royale et à tous leurs loyaux en usant du pouvoir impérial. En échange du pouvoir du Milieu, il promettait de réviser drastiquement la loi criminelle pour que le Milieu devienne un secteur légal et légitime de Kandrie.
Personne dans la salle du trône ne voulait avoir quoi que ce soit à faire avec lui.
Ils refusaient de l'approcher à moins de dix mètres. S'associer à lui les placerait sur liste noire, nationalement et internationalement, auprès de nombreuses parties.