Ce ne fut pas long avant que Mlle Vilmentine ne quitte l'orphelinat. Si elle avait clairement exprimé et fait passer le vif intérêt de la Faction Raemina pour rallier Rui, elle ne poussait pas le zèle jusqu'à le harceler pour qu'il la rejoigne.
Une insistance excessive déplaît à la plupart des gens ; elle témoigne d'un manque de respect pour les frontières.
De plus, ce jour n'était qu'une tentative préliminaire, basique et peu coûteuse, pour gagner son appui.
« Houff… » Julian poussa un soupir las en regardant le carrosse royal s'éloigner de l'orphelinat. « On dirait qu'elle est bien décidée à te faire passer du côté de la Faction Raemina. »
« Ça en a tout l'air », acquiesça Rui d'un hochement de tête. « Je ne suis pas vraiment surpris. »
Rui avait un parcours impressionnant durant son séjour dans l'Empire kandrien.
Il avait atteint la finale du Concours Martial organisé pendant le Festival Martial alors qu'il n'était encore qu'Apprenti, glanant sa première once de célébrité à travers l'Empire kandrien. Il avait ensuite accompli plusieurs exploits incroyables en tant qu'Apprenti Martial.
Il était parvenu à tuer un Écuyer Martial comme simple Apprenti. Certes, le contexte et les nuances rendaient son exploit bien moins absurde et dingue qu'il n'y paraissait en surface, mais les détails s'étaient perdus dans le vent au fil de la propagation des rumeurs à travers toute la nation.
Par-dessus ça, il avait quasiment fait gagner à l'Empire kandrien la guerre du Donjon de Serevia, décimant à lui seul les armées des trois puissances de l'Est du Panama.
Il devint Écuyer Martial, développa rapidement une poignée de techniques de grade dix, dont il soumit une à l'Union Martiale, récoltant force appréciations et louanges. Il alla ensuite servir d'ambassadeur de l'Union Martiale à l'île de Vilun, réussissant à nouer un échange coopératif avec la Tribu G'ak'arkan.
Et il avait depuis longtemps transpiré jusqu'aux plus hautes sphères qu'il était le tristement célèbre Videur qui avait dominé en solitaire les raids du Donjon de Shionel contre une alliance menée par un magnat du commerce, regroupant des puissances locales et internationales.
Il se trouva aussi qu'il fit son retour à une époque proche de la mort dudit magnat, ce qui souleva des interrogations chez bien du monde.
Pas de quoi déclencher une enquête, d'autant que les Artistes Martiaux de l'Empire kandrien bénéficiaient d'une impunité légale partielle, grâce à une clause du Pacte Martial de Kandrie signé entre l'empereur fondateur et l'Union Martiale.
Mais plus important encore, il revint comme le plus jeune Senior Martial de l'histoire et était déjà un Senior Martial de haut grade à un jeune âge.
'Putain, je devrais être content que mes exploits pendant mes huit ans d'absence ne soient pas encore connus', souffla Rui, soulagé.
Le tumulte prendrait une tout autre ampleur s'ils apprenaient la puissance pure qu'il avait atteinte comme Écuyer, ayant encaissé et repoussé une attaque d'un Senior Martial alors qu'il n'était encore qu'Écuyer.
Devenir le soixante-douzeième Champion Virodhabhasa. Le capital politique gagné auprès de la religion ne suffirait pas à lui seul à faire basculer la faveur vers un prince ou une princesse, mais il restait extrêmement significatif.
Rui secoua la tête et se retourna pour jeter un œil aux deux enveloppes sur la table. Il percevait les cartes dorées à l'intérieur ; des invitations qu'il devrait présenter pour accéder à la salle de réception.
Il était curieux d'entendre ce que la princesse Raemina avait à lui dire. Qui sait ? Peut-être avait-elle un atout dans sa manche capable d'attirer l'intérêt de Rui.
Il était prêt à lui accorder une chance. Il voulait aussi se faire une idée précise du genre de personne qu'elle était. Les rapports de renseignement d'organisations crédibles comme la Secte des Mendiants et l'Union Martiale, c'était bien gentil, mais il faisait encore plus confiance à sa propre évaluation.
BZZZT !
L'attention de Rui jaillit vers son dispositif de communication qui vibrait avec un message.
Un message de l'Union Martiale.
La date de sa présentation sur la technique Douleur Vorace venait d'être fixée. Heureusement, ils lui laissaient assez de temps pour préparer en une semaine, comme il l'avait demandé.
Un autre mal de tête à gérer. Mais il avait besoin des fonds massifs qu'il toucherait une fois que l'Union Martiale estimerait la valeur de sa contribution, quand il les éclairerait sur la mécanique de la technique.
Franchement, pas de souci quant à savoir s'ils l'achèteraient. Des expériences physiologiques étayaient ses dires, les mêmes qui avaient mené à la découverte du phénomène d'autophagie sur Terre.
Le problème, c'était de justifier comment un Senior Martial instruit à la maison par sa mère et son frère aîné pouvait connaître ça.
Heureusement, il avait déjà trouvé le moyen parfait d'écarter le problème.
« J'aurai besoin de ton aide pour un truc, Julian », sourit Rui avec une pointe de malice.
« J'aime déjà pas où ça va », soupira Julian. « Laisse-moi deviner d'après l'historique : tu as besoin d'aide pour te sortir d'un gros merdier, et il te faut ma position de chercheur et directeur adjoint au ministère. »
« C'est exactement ça. T'es vachement perspicace. » Rui réfléchit, impressionné. « Tu peux lancer des projets de recherche et développement à ta discrétion avec tes prérogatives actuelles, non ? »
Julian leva un sourcil. « …Oui. Pourquoi ? »
« Voici ce qu'il me faut », Rui griffonna une liste de sujets. « Tu peux mener des expériences de recherche préliminaires sur ces thèmes ? »
Julian lut la liste en fronçant les sourcils. « Ces sujets n'ont même rien à voir avec l'Art Martial. Pourquoi tu veux que je lance des projets de recherche ouverts en biologie cellulaire ? »
« Hé hé, fais-moi juste ce plaisir », marmonna Rui.
Julian leva un sourcil tandis que son esprit affûté se mettait immédiatement à disséquer la demande de Rui, l'analysant pour en jauger l'intention.
« Soit t'es intéressé par le résultat de l'expérience, soit… » Julian pondera à voix haute. « Tu gagnes quelque chose du simple fait que je me penche sur ces sujets, quel que soit le résultat de la recherche. C'est curieux que tu aies voulu que je mène ces expériences officiellement, plutôt que sous le manteau. La seule raison pour laquelle tu voudrais qu'il en reste une trace, c'est pour que d'autres la trouvent. Dans ce cas… »
Julian plissa les yeux en tombant sur la réponse.
« T'es trop malin pour ton propre bien, Julian », souffla Rui, exaspéré, mais avec une pointe de fierté dans le ton. Il n'avait pas l'habitude que les gens suivent son raisonnement, pourtant Julian était l'un des rares à y parvenir.