Il se demandait vraiment si c'était ainsi que Kane avait attiré son attention, par ce récit de ces deux-là ayant vaincu le senior Xanarn exactement comme lui.
S'il en était ainsi, Rui comprenait parfaitement pourquoi cet homme avait porté son intérêt sur lui et sur Kane.
Il se demanda sérieusement s'il projetait de le défier prochainement, ou quelque chose du même acabit. Ses yeux se plissèrent.
Bien sûr, cela ne le dérangeait pas.
Au fond, il comptait bien relever un jour le défi du gardien Ieyasu. Toutefois, rien de prévu pour tout de suite. Pour l'instant, il évoluait encore dans sa quête de puissance ; il lui fallait d'abord mener à bien la première itération du Projet Métacorps.
Une fois cette étape franchie, l'algorithme VIDE bénéficierait d'une avancée qualitative, lui permettant de s'adapter avec un degré de fluidité qu'il n'avait jamais connu auparavant.
Toutefois, il n'était pas certain que le système de reconnaissance de motifs seul suffirait à venir à bout d'un personnage de cette trempe.
La raison principale pour laquelle il devrait impérativement mettre à jour l'algorithme VIDE résidait dans le fait que l'Art Martial de cet homme était tout simplement trop vaste et trop impitoyable. Rui savait qu'il risquait gros ; impossible de tenir tête à une telle profusion de techniques.
Convaincu que, à armes égales en nombre et en qualité de techniques, il pourrait peut-être s'en sortir avec un Art Martial plus explosif, il savait que la question demeurait théorique : l'homme possédait inévitablement plus de techniques, nettement supérieures, et un Corps Martial plus robuste.
'Pour l'instant, observation s'impose.'
Rui dut dompter la tentation de concevoir des modèles prédictifs en analysant les mouvements et les routines qu'il extrayait d'Ieyasu dès maintenant.
Certes, cela avait peu d'intérêt dans l'immédiat. Cet homme copiait des Arts Martiaux, et les séquences qu'il employait découlaient naturellement des schémas des créateurs originels qu'il imitait.
Le regard de Rui revint vers l'arène quand l'écuyer Ieyasu plissa les paupières. Une pression titanesque irradiait de lui, assaillissant chacun des écuyers martiaux du stade.
Nombre de gardiens frémirent, le visage déformé par l'effroi.
Il ne s'agissait pas d'un danger propre au Royaume d'Écuyer.
Seul Rui parvenait à la maîtriser à ce point, et il le faisait avec aisance. Grâce à la puissance développée par la pratique de la technique, il pouvait même aller bien plus loin.
Il possédait le véritable niveau. Un sourire étira les traits de Rui.
Rui ignorait si son aura reposait sur une puissance réelle, ou s'il s'agissait d'une projection visuelle ou d'une impression émise via une technique mentale quelconque. Quoi qu'il en soit, cela n'avait aucune importance.
« Début ! »
Kane fonça immédiatement en avant.
Il enclencha instantanément la technique Fulminata. Son corps se transforma sous l'effet des substances ésotériques que Rui lui avait introduites.
Il expira profondément, évacuant toute masse superflue tout en maximisant la vélocité brute de ses déplacements.
La technique Fulminata était désormais active.
Kane fusa à travers le terrain de combat à une vitesse défiant l'entendement, stupéfiant bon nombre de spectateurs.
Sa cadence semblait hors normes pour le Royaume d'Écuyer. Aucun autre combattant, ni même Tokugawa, n'atteignait pareille rapidité.
C'était bien là ce qui poussait ce dernier à convoiter la technique Fulminata, ou du moins tel que Rui l'interprétait.
Les assauts de Kane étaient minutieusement calculés et précis.
Pourtant, ils restaient inefficaces.
Ils n'atteignaient jamais leur cible.
Souuuush !
L'écuyer Ieyasu filait si rapidement qu'il effaçait ses attaquants en un clin d'œil, réapparaissant instantanément dans le dos de Kane. Ils jouaient presque au chat et à la souris, chacun rivalisant de vivacité pour surpasser l'autre.
Lui-même ne savait lequel surpassait l'autre en éclat, Kane ou Ieyasu, mais la vélocité dont ils faisaient preuve borderait l'absurde.
Aux yeux de tous les autres, les deux n'étaient plus que des flous.
Cela ne signifiait pourtant pas qu'ils fussent égaux.
Il retenait manifestement certains paramètres et leviers tactiques du combat. Les yeux de Rui se plissèrent.
Durant la guerre, il n'avait pu décortiquer toutes ses rencontres, mais il savait pertinemment que cet homme comblait aussi bien ses besoins offensifs que défensifs.
Il n'avait aucune obligation de traîner le duel ainsi, et pourtant, il s'y complaisait.
Cette conduite acheva de le persuader : l'objectif premier de cet homme n'était pas la victoire, mais bien l'acquisition des techniques de Kane.
S'il ambitionnait seulement de l'emporter, un seul coup fatal aurait suffi à clore l'affrontement.
Pourtant, il préféra sciemment maintenir un échange où la vitesse prime. Ils esquivaient leurs coups respectifs tout en fouillant activement les failles et les ouvertures adverses.
Kane, lui, ne voyait goutte. Rui et Ieyasu discernaient en revanche clairement les multiples défaillances, hésitations et imprécisions rythmant les gestes de l'Apprenti. Rui parvenait à une telle lecture parce que son modèle prédictif sur Kane atteignait des profondeurs vertigineuses. Après tout, c'était l'architecture analytique la plus solide et raffinée qu'il eût jamais mise au point.
Concernant les méthodes de raisonnement d'Ieyasu, il ne se faisait pas encore d'idées précises. L'écuyer ne souffrait pas des mêmes entraves que celles qui alourdiraient un système habitué à récolter des données en plein milieu d'un engagement.
Le scénario intrigue Rui : l'homme devait probablement s'appuyer sur un mode d'acquisition de l'information radicalement différent. Dans une telle hypothèse, la curiosité de Rui redoublait quant à la manière dont cet être parvenait à saisir les données indispensables à sa copie.
Il se prit à imaginer superposer cette approche à son propre protocole d'acquisition. Une telle synergie aurait peut-être permis de pallier un vice chronique de l'algorithme VIDE : le délai nécessaire à son adaptation et son évolution face à un ennemi. Optimiser ce paramètre constituait une voie vierge, inexplorée jusqu'à présent.